Janvier 1916
Le repos continue et les hommes reviennent.
Pas tous. Pas entièrement. Mais quelque chose se recompose dans la section d'Henri, lentement, comme un os qui se ressoude. Les visages reprennent de la couleur. Les corps reprennent du poids - la nourriture de l'arrière, sans être bonne, est régulière, chaude, suffisante. Les poux reculent sous l'effet des épouillages méthodiques et des douches hebdomadaires - des vraies douches, dans un baraquement de tôle avec de l'eau tiède, un luxe si extravagant que les hommes en parlent comme d'un événement. Fayolle a pris trois kilos. Le berger, qui était déjà massif, est devenu franchement imposant, nourri par la soupe et par le bâtard noir qui le fait marcher des heures.
L'école du soir fonctionne. Pélissié sait maintenant lire des mots de trois syllabes. Il bute sur les sons composés - le "ou", le "an", le "in" - mais il s'acharne avec cette obstination muette qui est sa manière d'être au monde. Le valet de ferme de Figeac, un dénommé Brousse, progresse plus vite - il savait un peu lire, en fait, mais il avait honte de lire mal et faisait semblant de ne pas lire du tout. Le charbonnier de Souillac, lui, a abandonné au bout de deux semaines. Pas par manque de volonté - par manque de vue. Il n'y voit pas assez pour distinguer les lettres sur l'ardoise, et les lunettes sont un objet aussi inaccessible qu'une automobile. Henri a écrit au médecin du bataillon pour demander des lunettes de réforme, n'importe lesquelles, et le médecin a haussé les épaules. Mais il a cherché, et il a trouvé une paire au fond d'une caisse de matériel sanitaire, des lunettes rondes et trop fortes qui donnent au charbonnier l'air d'un hibou. Le charbonnier les met, regarde l'ardoise, et dit : "Bordel." Il voit les lettres. Il revient au cours.
Le gamin de quinze ans - il s'appelle Lucien Combes, il vient de Gourdon, il a menti en 1914 en se disant né en 1894 au lieu de 1900, et personne n'a vérifié parce qu'on avait besoin de fusils - Lucien est le meilleur élève d'Henri. Il lit déjà couramment à la fin de janvier. Il dévore tout ce qui lui tombe sous la main - le journal, les lettres des camarades qui le lui permettent, le Montaigne d'Henri qu'il ne comprend pas mais qu'il lit quand même, le front plissé. Henri le regarde et voit un autre Lucienne Marty - cette intelligence vive, empêchée, qui ne demande qu'un passage. Si le gosse survit à la guerre, si quelqu'un lui ouvre une porte... Henri se surprend à faire des plans. Des plans pour après. C'est la première fois depuis des mois qu'il pense "après" autrement que comme un mirage.
Joffre planifie.
La conférence de Chantilly a fixé le cadre - offensive simultanée sur tous les fronts au printemps 1916. Le secteur choisi pour l'effort franco-britannique est la Somme, là où les deux armées se rejoignent. C'est un choix logistique autant que stratégique - la jonction des deux armées est le point naturel d'une offensive commune. Les Britanniques auront enfin leur armée de masse, les divisions Kitchener, des centaines de milliers de volontaires entraînés pendant un an. Les Français engageront quarante divisions. Ensemble, ils perceront.
Verdier reçoit les premiers éléments du plan en janvier. Il n'est pas directement impliqué dans la préparation de la Somme - il reste à l'état-major de la 10e armée, en Artois -, mais il voit les mouvements, les transferts, les stocks qui s'accumulent. Et il voit autre chose. Les rapports du Deuxième Bureau signalent des mouvements allemands vers l'est du front français, vers la Meuse, vers un secteur que personne ne regarde parce que personne ne s'attend à une attaque allemande.
Verdier regarde la carte. La Meuse. Verdun. Un saillant qui s'enfonce dans les lignes allemandes, mal défendu - Joffre a dégarni le secteur pour alimenter les offensives de 1915, retiré des canons, des troupes, des réserves. Les forts de Verdun, ces colosses de béton et d'acier construits après 1871, ont été en partie désarmés. Leurs canons ont été envoyés sur d'autres fronts. Verdun est une coquille.
Et les Allemands amènent des divisions. Verdier compte - les rapports sont fragmentaires, mais le mouvement est net. Des trains, des convois, des concentrations d'artillerie. Pas vers l'Artois. Pas vers la Champagne. Vers la Meuse.
Il rédige une note le 18 janvier. Trois pages. "Les indices convergent vers une offensive allemande majeure dans le secteur de Verdun. Les forces en présence suggèrent un effort principal, non une diversion." Il transmet. La note remonte la chaîne. Elle arrive à Chantilly. Joffre la lit - ou quelqu'un la lit pour lui. La réponse redescend : "Le commandement en chef ne croit pas à une attaque sérieuse sur Verdun."
Verdier range la réponse dans son dossier. Il a fait son travail. La suite ne lui appartient pas.
A Lyon, janvier est le mois où Paul ne revient pas en permission.
Jeanne attendait. La dernière lettre de Paul disait "peut-être janvier", et Jeanne s'est accrochée à ce "peut-être" comme à une bouée. Mais les jours passent, le facteur passe, et les lettres de Paul ne parlent plus de permission. Elles parlent de boue - Paul est dans un secteur de l'Argonne, un enfer de forêts éventrées et de ravins boueux -, de froid, de camarades. Le Stéphanois qui le faisait rire est toujours là. C'est un mécanicien, comme Paul, un homme de fer et de graisse, et ensemble ils réparent les choses qui cassent - les fusils, les brancards, les poêles, les chairs. Paul ne dit pas qu'il répare les chairs. Il dit qu'il aide le brancardier.
Jeanne lit entre les lignes et ne trouve que du silence. Elle se concentre sur ce qu'elle peut toucher - l'usine, le syndicat, Rose, le quotidien. Le quotidien est le seul sol ferme.
Rose a une idée nouvelle. Pas une augmentation cette fois - une revendication plus profonde. Elle veut des conditions de travail. Des pauses régulières. Des sièges - les femmes de l'atelier travaillent debout dix heures par jour, et à la fin de la journée leurs jambes sont si gonflées qu'elles ont du mal à marcher. Des vestiaires séparés, parce que les femmes se changent dans un coin de l'atelier derrière un drap tendu, et que le contremaître regarde. Rose dit ce dernier point avec une colère froide qui ne laisse aucun doute sur ce que "regarde" signifie.
Jeanne hésite. Pas sur le fond - sur la forme. Elle sait que chaque revendication les expose. On les traite déjà de "pas patriotiques" quand elles demandent une augmentation. Si elles demandent des sièges et des vestiaires, on les traitera de capricieuses. Mais Rose a cette phrase qui tranche : "Si c'est pas patriotique de vouloir s'asseoir, alors le patriotisme c'est de la merde."
Jeanne ne répète pas la phrase. Mais elle la pense. Et le 25 janvier, elle accompagne Rose à une réunion du syndicat des métaux, section féminine - une section qui n'existait pas avant la guerre et qui compte maintenant huit cents adhérentes à Lyon. La salle est pleine. Des femmes de tous les ateliers, de toutes les usines - Berliet, Lumière, Gillet, les poudreries. Elles sont fatiguées, elles sont en colère, et elles sont ensemble. C'est la première fois que Jeanne voit ça - des femmes ensemble, pas dans une cuisine, pas dans un lavoir, mais dans une salle de réunion, pour parler de leurs droits.
Une femme prend la parole. Jeanne ne retient pas son nom, mais elle retient la phrase : "Nos maris se battent pour la France. Nous nous battons pour vivre. Les deux méritent le respect."
Le 28 janvier, Henri reçoit l'ordre de rejoindre le dépôt divisionnaire pour un stage de quinze jours. Un stage de sergent - tactique d'infanterie, lecture de carte, commandement de section. C'est le signe que l'armée prépare quelque chose de gros et qu'elle a besoin de sous-officiers formés, pas seulement aguerris. Henri laisse la section au berger - pas officiellement, le berger n'a aucun grade, mais tout le monde sait que quand le sergent n'est pas là, c'est Lacombe qui tient le morceau.
Le stage a lieu dans un château réquisitionné, à quarante kilomètres du front. Des salles de classe. Des tableaux noirs. Des cartes accrochées aux murs. Henri s'assoit derrière un pupitre et écoute un capitaine expliquer le barrage roulant, cette technique que Verdier préconisait dans ses rapports et qui commence à passer dans la doctrine - le tir d'artillerie qui avance devant l'infanterie, mètre par mètre, comme un rideau de feu qui balaie le terrain. C'est une révolution. C'est aussi un cauchemar de synchronisation - si l'artillerie avance trop vite, elle laisse l'infanterie derrière, exposée. Si elle avance trop lentement, l'infanterie marche dans ses propres obus.
Henri prend des notes. C'est un bon élève, un excellent élève même, parce qu'il sait écouter et qu'il sait poser les questions justes. Le capitaine instructeur le remarque. "Vous étiez quoi, sergent ?" "Instituteur." "Ça se voit." C'est la deuxième fois qu'on lui dit ça. Henri commence à se demander si l'instituteur et le soldat ne sont pas la même chose vue de deux côtés différents - un homme qui explique, qui organise, qui tient un groupe, qui fait que les choses fonctionnent.
Pendant le stage, il partage sa chambre avec un sergent d'un régiment breton, un pêcheur de Douarnenez qui s'appelle Le Bihan et qui ne parle presque pas mais qui boit sec. Le soir, ils boivent un coup ensemble, un cidre que Le Bihan fait venir par colis de Bretagne. Le Breton a fait Charleroi, la Marne, l'Artois, la Champagne. Toutes les grandes boucheries. Il a une blessure à la cuisse qui le fait boiter, et il dit une chose qu'Henri n'oublie pas : "Le truc, sergent, c'est de pas aimer tes hommes. Si tu les aimes, tu peux pas les envoyer."
Henri ne répond pas. Il sait que Le Bihan a tort. Ou plutôt que Le Bihan a raison pour lui, et tort pour Henri, parce qu'Henri ne peut pas ne pas aimer ses hommes. Le berger, Fayolle, Marcel, Pélissié, le petit Lucien - il les aime comme un maître aime ses élèves, avec une tendresse qui n'empêche pas la sévérité et une sévérité qui n'empêche pas la tendresse. Et il les enverra quand même. C'est ça, la contradiction que la guerre fabrique - aimer et envoyer, protéger et exposer, tenir et perdre.
Le 31 janvier, Henri est de retour au cantonnement. Le berger lui rend les comptes - tout va bien, personne n'est mort, personne n'est malade, le chat Verdun a attrapé un rat gros comme un lapin et l'a déposé devant l'abri du commandant comme un trophée. Le commandant n'a pas apprécié. Le chat s'en fiche.
Pélissié vient trouver Henri le soir, après le cours. Il a quelque chose dans la main - un bout de papier, plié en quatre, couvert d'une écriture lente, tremblée, appliquée. Henri déplie le papier. C'est une lettre. Cinq lignes. "Chère Marie. Je vais bien. On est au repos. Je pense à toi et aux petits. Le sergent m'apprend à écrire. Ton homme, Jean-Pierre."
Henri regarde Pélissié. Pélissié le regarde. Il n'y a rien à dire. Henri plie la lettre, la met dans une enveloppe, écrit l'adresse que Pélissié lui dicte - une ferme près de Saint-Céré, un lieu-dit imprononçable en français -, et la donne au vaguemestre.
C'est la première lettre de la vie de Jean-Pierre Pélissié. Et Henri, ce soir-là, dans son carnet, n'écrit rien sur la guerre. Il écrit : "Pélissié a écrit à sa femme. Ce soir, je sais pourquoi je suis instituteur."
Le repos touche à sa fin. Le régiment remontera au front en février. Et février sera le mois où tout basculera.