Avril 1915
Le printemps revient et cette fois il ne fait pas semblant. Les pommiers fleurissent dans les vergers détruits, les herbes folles poussent sur les parapets, et dans le no man's land, entre les barbelés et les cadavres, les coquelicots commencent à percer. C'est obscène, cette beauté-là. Henri la regarde chaque matin par le créneau et ne sait pas quoi en faire. La guerre devrait être laide en permanence, par décence. Mais la guerre se fiche de la décence, et les coquelicots poussent parce que la terre est retournée et que les graines n'ont pas de morale.
Marcel Auriange, lui, regarde les coquelicots avec un oeil politique. "Ça pousse bien, la terre remuée. Après la guerre, ces champs-là seront les plus fertiles de France." Henri ne sait pas si c'est du cynisme ou de l'espoir. Avec Marcel, c'est souvent les deux.
Avril apporte aussi les mouches. Pas encore les nuages de l'été, mais les premières, les éclaireurs, qui trouvent les latrines et les corps et s'y installent. Le médecin du bataillon fait un discours sur l'hygiène - les mains, l'eau, la nourriture -, un discours parfaitement sensé et parfaitement inapplicable dans un endroit où l'eau potable est un luxe, les mains sont toujours sales, et la nourriture est servie dans des gamelles que les rats ont visitées la nuit. Henri écoute le médecin avec le respect qu'il doit à un homme qui fait de son mieux dans un monde qui rend son métier impossible.
L'offensive d'Artois se prépare.
Henri ne le sait pas encore, mais il le sentira bientôt. Les signes sont là pour qui sait les lire - les convois d'artillerie qui remontent vers le nord, les régiments frais qui défilent sur les routes de l'arrière, les permissions suspendues, les reconnaissances aériennes qui se multiplient. L'armée française prépare son grand coup de printemps, et tout le front le sent comme on sent l'orage - une tension dans l'air, une électricité sourde.
Verdier est transféré. On le mute à l'état-major de la 10e armée, celle qui attaquera en Artois, sous les ordres du général d'Urbal. C'est une promotion déguisée - on reconnaît sa compétence technique, ses rapports précis, sa capacité à organiser. On ne reconnaît pas ses avertissements, mais ça n'a jamais été le contrat. Verdier fait ses malles - une valise, une cantine, ses cartes - et quitte l'Aisne pour l'Artois dans la première semaine d'avril. Il traverse un pays en guerre qui ne ressemble plus à rien de ce qu'il connaissait. Les routes défoncées par les convois, les villages à moitié vidés, les cantonnements de fortune dans les granges, les hôpitaux de campagne dans les écoles. Partout des soldats, partout du matériel, partout cette organisation massive et imparfaite qui est l'effort de guerre français.
Il arrive au quartier général de la 10e armée le 8 avril et découvre les plans. L'attaque se fera sur un front de dix kilomètres, entre Arras et Lens, en direction de la crête de Vimy et du plateau de Notre-Dame-de-Lorette. L'objectif est ambitieux - percer la première et la deuxième ligne allemandes, déboucher dans la plaine de Douai, couper les communications ennemies. Verdier regarde la carte et voit ce qu'il voit toujours : les tranchées allemandes, les nids de mitrailleuses, les abris bétonnés, le terrain en pente qui donne l'avantage au défenseur. Il voit aussi les moyens rassemblés - plus qu'en Champagne, davantage d'artillerie lourde, des obus en plus grande quantité. Mais toujours pas assez. Le calcul reste le même. Verdier le refait, par acquit de conscience. Toujours pas assez.
Il ne le dit plus. Il prépare les tableaux de feu, les horaires de tir, les plans de progression. Il fait son travail.
Le 7e régiment d'Henri n'est pas engagé dans la préparation d'Artois. Il reste sur l'Aisne, dans sa tranchée, dans sa routine. Mais les effets se font sentir. On leur retire de l'artillerie - des batteries de 75 démontées et expédiées vers le nord. On leur retire des hommes - des spécialistes, des grenadiers, des sapeurs, envoyés en renfort. Le secteur s'amaigrit. Les relèves s'espacent. Au lieu de huit jours en première ligne, c'est dix, puis douze. Les hommes s'usent.
Fayolle a recommencé à tousser. La toux de l'automne, revenue avec l'humidité du printemps. Le médecin le regarde, ausculte, hoche la tête. "Bronchite chronique. Il faudrait l'évacuer." Mais évacuer un homme en avril 1915, quand l'offensive d'Artois aspire toutes les réserves, c'est perdre un fusil. L'officier de compagnie refuse. Fayolle reste. Il tousse, il crache, il fait ses gardes, il mange sa soupe, et le soir il se couche en boule dans l'abri et Henri l'entend suffoquer dans l'obscurité.
Henri écrit au médecin de bataillon une lettre en bonne forme, argumentée, comme il aurait écrit à l'inspecteur d'académie pour défendre un élève. Le médecin lit la lettre, la range, et dit à Henri : "Je sais, caporal. Mais c'est pas moi qui décide." Henri hoche la tête. Il comprend. La chaîne de commandement, ce mécanisme qui dilue la responsabilité jusqu'à ce que personne ne soit responsable de rien.
A Capdenac-Gare, Louise vit son troisième trimestre de guerre.
L'école a changé. Pas dans ses murs - les mêmes salles, les mêmes bancs, le même tableau noir. Mais dans ses enfants. Les pères sont partis. Certains sont morts. Les enfants le savent - pas tous de la même façon, pas tous au même moment, mais ils savent. Louise voit des gamines de neuf ans qui ne sourient plus, des garçons de dix ans qui jouent à la guerre dans la cour avec une violence nouvelle, des petits de six ans qui demandent quand papa rentre et qu'elle ne peut pas regarder en répondant.
Elle tient. C'est le mot qu'elle emploie dans ses lettres à Henri - "je tiens". Comme les soldats tiennent au front, les institutrices tiennent à l'arrière. Ce n'est pas le même danger, ce n'est pas la même peur, mais c'est la même endurance, la même obstination à faire fonctionner quelque chose dans un monde qui se défait.
Elle a commencé un projet avec ses élèves. Un jardin. Derrière l'école, il y a un bout de terrain vague que personne n'utilise, et Louise a obtenu du maire l'autorisation de le cultiver. Les enfants bêchent, plantent, arrosent. Des radis, des haricots, des salades. C'est une leçon de choses, officiellement. En réalité, c'est autre chose - c'est donner aux enfants quelque chose à faire pousser dans un monde qui détruit tout. Louise ne le formule pas comme ça, mais c'est exactement ce qu'elle fait.
Elle écrit à Henri : "Les haricots ont germé. Tu n'imagines pas la tête de la petite Marthe Bouyssou quand elle a vu la première feuille sortir. Comme si elle venait de découvrir que le monde pouvait encore fabriquer des choses."
Henri lit cette lettre dans l'abri, à la bougie, et il doit poser le papier un moment parce que ses yeux brûlent, et ce n'est pas la fumée.
Mi-avril. L'armée française fait quelque chose qui ne fait pas la une des journaux mais qui changera la face de la guerre.
Les premiers casques arrivent.
Le casque Adrian, du nom du général qui l'a conçu, est un dôme d'acier de sept cents grammes, bleu horizon, surmonté d'une crête qui est là pour dévier les éclats. Ce n'est pas un casque lourd, pas un heaume de chevalier - c'est un compromis entre protection et portabilité, et il n'arrêtera jamais une balle directe. Mais il arrête les éclats, les débris, les cailloux propulsés par les explosions, toutes ces petites choses qui fracassent les crânes par milliers depuis le début de la guerre.
Henri reçoit le sien le 18 avril. Il le tourne dans ses mains, le soupèse, le met sur sa tête. C'est lourd, c'est froid, ça serre aux tempes. Le berger de Rocamadour met le sien et dit : "Ça ressemble à un pot de chambre." Tout le monde rit - y compris Henri, ce qui n'arrive plus souvent. Le casque est laid, inconfortable, et il sauvera des milliers de vies là où les offensives de Joffre en auront coûté.
Marcel Auriange, en enfilant le sien, dit la chose que personne ne veut entendre : "Ça veut dire qu'on va rester longtemps. Si ils nous donnent des casques, c'est qu'on va rester." Personne ne rit cette fois.
Le 22 avril, loin du secteur d'Henri, loin de l'Artois, loin de tout ce que la guerre avait été jusqu'ici, quelque chose se passe à Ypres qui change les règles.
Les Allemands ouvrent six mille bonbonnes de chlore sur un front de sept kilomètres. Un nuage jaune-vert, poussé par le vent du nord, roule vers les tranchées françaises tenues par des tirailleurs algériens et des territoriaux. Les hommes voient le nuage arriver. Ils ne comprennent pas. Puis le gaz les atteint, et ils comprennent. Le chlore attaque les poumons, brûle les yeux, les muqueuses, les bronches. Les hommes suffoquent, vomissent, s'effondrent. Ceux qui peuvent courir courent. Une brèche de sept kilomètres s'ouvre dans le front allié, béante, et les Allemands n'avancent presque pas dedans parce qu'eux-mêmes ne croient pas tout à fait à ce qu'ils viennent de faire.
C'est la première attaque au gaz de grande ampleur de la guerre. Le gaz. L'arme que les conventions de La Haye interdisent, l'arme que les civilisés ne devaient jamais employer. Les Allemands l'emploient. Les Alliés l'emploieront bientôt à leur tour. La guerre monte d'un cran dans l'horreur, et il y a encore beaucoup de crans.
La nouvelle met quelques jours à atteindre le secteur d'Henri. Elle arrive par les rumeurs, déformée, amplifiée, terrifiante. "Les Boches ont lâché du gaz. Les tirailleurs sont tous morts. Le gaz brûle la peau, les yeux, il passe à travers tout." Henri écoute. Le berger écoute. Fayolle écoute. Marcel pose la question que tout le monde se pose : "Et nous, on a quoi contre ça ?"
Rien. En avril 1915, l'armée française n'a rien contre le gaz. Pas de masque, pas de filtre, pas de protection. Les premières consignes arrivent fin avril, pathétiques : en cas d'attaque au gaz, plaquer un linge mouillé sur le nez et la bouche. Un linge mouillé. Contre du chlore.
Marcel regarde Henri. "Un linge mouillé, caporal." Henri ne répond pas. Il n'y a rien à répondre.
A Lyon, Jeanne ne sait rien du gaz. Les journaux n'en parlent pas, ou si peu, et si tard. La censure fait son travail. Ce que Jeanne sait, c'est que Paul est toujours vivant - une carte du 15 avril, le tampon de la poste aux armées, les phrases pré-imprimées, la signature. Vivant le 15. Depuis, le silence.
Rose vient toujours le dimanche. Ses enfants grandissent - le grand a six ans maintenant, il ira à l'école en octobre. Rose dit qu'elle veut qu'il apprenne, qu'il aille loin, qu'il ne finisse pas dans une usine comme elle. Jeanne reconnaît les mots - ce sont ceux d'Henri, ceux qu'il dit de ses élèves du causse. L'école comme porte de sortie. L'instruction comme ascenseur. La République comme promesse.
Rose a aussi une idée. Elle veut demander une augmentation. Pas seule - avec les autres femmes de l'atelier. "Si on demande toutes en même temps, ils peuvent pas nous renvoyer toutes. Ils ont besoin de nous." Jeanne hésite. Demander une augmentation en temps de guerre, quand les hommes meurent au front, c'est risqué. On les traitera d'égoïstes, de profiteuses, de mauvaises Françaises. Rose hausse les épaules. "Les mauvaises Françaises qui font tourner leurs usines, c'est nous. Qu'ils trouvent mieux."
Jeanne n'est pas prête. Pas encore. Mais la graine est plantée, comme les haricots de Louise.
Le 30 avril, Henri reçoit un ordre. Le 7e régiment quitte le secteur de l'Aisne. Destination : l'Artois.
Il replie ses affaires - les lettres de Louise dans la poche de poitrine, le carnet, le cache-nez bleu, le casque Adrian tout neuf. Le berger roule sa couverture. Fayolle tousse en rangeant sa musette. Marcel Auriange boucle son sac avec l'efficacité d'un homme qui a compris que la vitesse est une forme de survie.
Ils quittent la tranchée de nuit, par les boyaux, en file indienne. Henri se retourne une fois, vers la ligne qu'il a tenue pendant sept mois, le Boyau du Rat, la Place du Marché, le Café de la Paix. Il ne les reverra jamais. D'autres hommes les tiendront, les perdront, les reprendront. La tranchée restera.
Derrière eux, dans le no man's land, les coquelicots poussent dans le noir.