Mort et naissance d'un monde

Janvier 1918

L'hiver le plus froid de la guerre.

C'est ce que disent les hommes, et les hommes ont la mémoire des hivers comme les paysans ont la mémoire des récoltes - précise, sélective, infaillible. Le thermomètre descend à moins quinze dans les tranchées de l'Aisne, ce qui signifie que l'eau gèle dans les bidons, que le mécanisme du Lebel se bloque si on ne le graisse pas toutes les deux heures, que les pieds des sentinelles deviennent des blocs de douleur au bout de trente minutes de garde. Henri réduit les tours de garde à une heure. L'officier de compagnie proteste - le règlement dit deux heures. Henri dit : "Le règlement n'a pas les pieds dans la tranchée." L'officier de compagnie est un lieutenant de vingt-trois ans, arrivé en octobre, qui n'a pas fait Verdun, pas fait la Somme, pas fait le Chemin des Dames, et qui regarde le sous-lieutenant Castayrol avec ce mélange de respect et d'agacement qu'éprouvent les jeunes officiers de carrière devant les vieux officiers de terrain. Le lieutenant cède. Les gardes passent à une heure.

Le froid change les hommes. Pas dans leur courage - dans leur corps. Les visages se creusent, les mains se crevassent, les bronches s'enflamment. Fayolle tousse à nouveau - cette toux qui est la sienne depuis 1914, qui va et vient avec les saisons comme une marée, et qui revient chaque hiver un peu plus forte, un peu plus profonde. Henri l'écoute tousser la nuit et pense qu'il faudrait l'évacuer, que cette toux va le tuer si les obus ne le font pas, mais évacuer Fayolle c'est perdre Fayolle, et perdre Fayolle c'est perdre un morceau de l'escouade, et l'escouade est la seule chose qui tient tout le reste.

Le berger, lui, ne souffre pas du froid. Ou s'il en souffre, il ne le montre pas. Les hivers du causse de Gramat l'ont blindé - le mistral, la neige, les nuits dehors avec le troupeau. Lacombe enveloppe le chat dans sa capote, contre son ventre, et le chat accepte cette indignité avec la résignation des animaux qui savent que la survie passe avant la fierté.


Le berger écrit.

C'est le fait nouveau de janvier 1918 - Lacombe écrit. Pas seulement des lettres à Madelou, pas seulement des mots sur l'ardoise. Il écrit. Chaque soir, quand les corvées sont finies et que la garde n'est pas la sienne, il prend le crayon, le papier, et il trace des mots. Lentement, laborieusement, avec cette application de forgeron qui est la sienne. Des listes, d'abord - les noms des brebis, les travaux de la ferme, les choses qu'il fera quand il rentrera. Puis des phrases - des bouts de pensée, des observations, des fragments.

Henri trouve un jour, posé sur la couchette du berger, un bout de papier que Lacombe a oublié. Cinq lignes.

"Le chat dort. Le sous-lieutenant écrit. Fayolle tousse. Dehors il fait froid. C'est la guerre."

Henri lit les cinq lignes et les repose exactement où il les a trouvées. Il ne dit rien au berger. Mais le soir, dans son carnet, il écrit : "Lacombe écrit des choses qu'il ne montre à personne. Pas des lettres - des pensées. Le berger de Rocamadour pense par écrit. C'est la chose la plus inattendue de cette guerre, et cette guerre en a produit beaucoup."


La menace prend forme.

Tout le monde la sent maintenant - pas seulement les officiers d'état-major, pas seulement Verdier et ses calculs. Les hommes dans les tranchées sentent le changement. Les patrouilles nocturnes ramènent des indices - des positions allemandes renforcées, des fils de fer neufs, des abris consolidés. L'artillerie allemande est plus active, pas en volume mais en précision, comme si elle réglait ses tirs, comme si elle prenait ses repères. Et les prisonniers parlent - les prisonniers parlent toujours, la plupart du temps involontairement, par un mot, un regard, une nervosité qui trahit.

Henri interroge un prisonnier le 15 janvier. Un caporal saxon, vingt-cinq ans, le visage gris de fatigue, capturé lors d'un raid de nuit. L'interrogatoire est bref - Henri n'est pas du renseignement, il pose les questions de base, le nom de l'unité, les effectifs, les relèves. Le Saxon répond mécaniquement, en allemand, et Henri ne comprend qu'un mot sur trois. Mais il comprend le mot "Frühling" - printemps. Et il comprend le mot "Angriff" - attaque. Et il comprend le regard du Saxon quand il dit ces mots - un regard qui n'est pas de la peur mais de la certitude.

Le soir, Henri sort le Goethe de sa musette. Le livre allemand, ramassé dans un abri en octobre 1915, qui voyage avec lui depuis plus de deux ans. Il le tient dans ses mains et regarde les lettres gothiques qu'il ne sait pas déchiffrer, et il pense au Saxon de vingt-cinq ans, qui lit peut-être le même Goethe, et qui sait que le printemps apportera l'attaque, et qui le sait avec la même résignation qu'Henri sait que le printemps apportera la défense.

Il pose le Goethe à côté du Montaigne. Deux livres. Deux langues. Deux camps. Le même hiver.


A Lyon, janvier est le mois de la restriction.

Les cartes d'alimentation arrivent. Pas encore le rationnement strict - ça viendra en 1918 -, mais les premières cartes de pain, de sucre, de matières grasses. Chaque famille reçoit un carnet de tickets, et chaque ticket donne droit à une quantité fixe. Le pain est limité à trois cents grammes par jour et par personne. Le sucre à cinq cents grammes par mois. La viande est introuvable certains jours, et quand elle est trouvable elle coûte le double de ce qu'elle coûtait en 1914.

Jeanne fait les comptes. Ses comptes de ménagère, qui sont aussi précis que ses comptes de contrôleuse, parce que la même rigueur s'applique aux boulons et aux lentilles. Le salaire tient. Pas largement, pas confortablement, mais il tient. Jeanne mange moins qu'avant - pas par choix, par arithmétique. Quand il faut choisir entre le charbon et la viande, on choisit le charbon, parce que le froid tue plus sûrement que la faim.

Rose est dans la même situation, en pire. Trois enfants, un salaire, les prix qui montent. Le contremaître Bertrand donne cent francs par trimestre pour la petite Jeanne - c'est régulier, c'est insuffisant, c'est ce qu'il peut. Rose ne demande pas plus. Rose ne demande rien. C'est Jeanne qui fait les comptes de Rose, le dimanche, à la table de la cuisine, avec le même crayon et le même papier que pour les bordereaux de l'usine. Les comptes de Rose ne passent pas. Ils ne passent pas depuis des mois. Rose comble le trou en sautant des repas - un jour sur deux, elle ne dîne pas, elle donne sa part aux enfants, et elle se couche le ventre vide.

Jeanne le découvre en janvier, par hasard, en passant chez Rose un soir. Rose est assise dans sa cuisine, les enfants couchés, devant une table vide. Pas de soupe, pas de pain, rien. Jeanne dit : "Tu manges pas ?" Rose dit : "Pas faim." Jeanne la regarde. Rose soutient le regard. Elles se connaissent depuis presque trois ans maintenant, et le mensonge ne passe pas entre elles.

Jeanne rentre chez elle, prend du pain, du fromage, un pot de soupe qu'elle avait préparé pour le lendemain, et revient chez Rose. Elle pose tout sur la table. Rose dit : "Jeanne..." Jeanne dit : "Mange." Avec la voix d'Henri, avec la voix du sergent, du sous-lieutenant, de l'instituteur. La voix qui ne discute pas.

Rose mange. Et Jeanne s'assoit en face d'elle et ne mange pas, parce que la soupe était pour demain et que demain Jeanne se débrouillera. Les femmes de 1918 se débrouillent toujours.

A partir de ce jour, Jeanne et Rose mettent leurs repas en commun. Pas officiellement, pas avec un contrat - avec un accord de cuisine, de femmes, de survie. Ce que Jeanne a, Rose l'a. Ce que Rose a, Jeanne l'a. Les enfants de Rose mangent à la table de Jeanne deux soirs par semaine. Jeanne mange chez Rose le dimanche. C'est un socialisme de casserole, sans théorie, sans drapeau, et il fonctionne mieux que tous les systèmes inventés par les hommes dans les livres.


Verdier ne dort plus.

Pas l'insomnie d'avant - celle du début de la guerre, celle des chiffres qui tournaient dans sa tête. Une autre insomnie, plus profonde, plus calme. L'insomnie de l'homme qui voit venir l'orage et qui sait qu'il ne peut rien faire d'autre que vérifier les volets.

Les rapports du Deuxième Bureau sont maintenant formels. L'Allemagne a transféré trente-trois divisions de l'est vers l'ouest depuis novembre. D'autres suivent. Au printemps, l'armée allemande alignera cent quatre-vingt-douze divisions sur le front occidental, contre cent cinquante-six pour les Alliés. La supériorité numérique est du côté allemand pour la première fois depuis la Marne.

Mais où attaqueront-ils ? C'est la question qui empêche Verdier de dormir. Pas la Lorraine - trop fortifiée. Pas Verdun - trop coûteux, les Allemands l'ont appris. Pas l'Aisne - trop peu de gain stratégique. L'Artois ? La Picardie ? Les Flandres ? Verdier passe ses nuits sur la carte, avec ses crayons de couleur, ses rapports, ses photographies aériennes. Il trace des axes, calcule des distances, évalue des possibilités.

La réponse se dessine peu à peu, comme une photographie dans un bain de révélateur. La Picardie. La jonction entre l'armée française et l'armée britannique. Le point faible - le point où deux armées se rejoignent est toujours le point faible, parce que la coordination entre deux commandements est plus fragile que la coordination au sein d'un seul. Les Allemands le savent. Ils frapperont là, à la jointure, pour séparer les Alliés, repousser les Britanniques vers la mer et les Français vers Paris.

Verdier rédige un rapport le 20 janvier. C'est le rapport le plus important de sa carrière - vingt pages, des cartes, des calculs de force, une conclusion sans appel : "L'offensive allemande principale portera sur le secteur de Saint-Quentin-La Fère, à la jonction franco-britannique, probablement en mars ou début avril. Les forces engagées seront de l'ordre de soixante à quatre-vingts divisions. La préparation d'artillerie sera de type ouragan - brève, massive, avec un usage intensif de gaz. L'objectif sera la séparation des armées alliées et la prise d'Amiens."

Le rapport remonte la chaîne. Pétain le lit. Pétain acquiesce - il est arrivé aux mêmes conclusions. Mais Pétain ne peut pas concentrer toutes ses réserves en Picardie, parce que l'Allemagne pourrait aussi attaquer en Champagne, ou en Lorraine, ou partout en même temps. La défense doit être élastique, la réserve centrale, la réaction rapide. Ce sont des mots. La réalité est que l'armée française est étalée sur des centaines de kilomètres et qu'elle ne peut pas être forte partout.


Le 25 janvier, Henri reçoit des nouvelles de Louise qui le font sourire au milieu de l'hiver.

"Mon cher Henri. Ta fille a quatre mois et elle a décidé que le chat de la voisine était la chose la plus intéressante du monde. Elle le suit des yeux avec une concentration qui me rappelle toi quand tu corriges des copies. Elle ne parle pas encore, évidemment, mais elle fait des sons qui ressemblent à 'ga' et 'beu', ce qui n'est pas du Montaigne mais qui est un début.

Ma mère est folle d'elle. C'est le seul mot. Ma mère, qui n'a jamais montré un sentiment de sa vie, qui ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait, qui a le coeur sec comme un causse en août - ma mère prend Jeanne dans ses bras et lui chante des chansons. Des chansons. Ma mère chante. Si tu avais dit ça il y a trois ans, j'aurais appelé le médecin.

L'école reprend. Émile m'a rendu ma classe, en bon état, avec un mot : 'Tes élèves sont insupportables et magnifiques.' C'est la meilleure description d'une classe que je connaisse.

Lucienne Marty m'a envoyé un dessin pour la petite. Un chat. Encore un chat. Mais quel chat - des traits fins, précis, vivants. Le chat a l'air de bouger sur le papier. Je l'ai accroché au-dessus du berceau. Jeanne le regarde et fait 'ga'. Je crois que c'est un compliment."

Henri lit cette lettre dans l'abri, et le sourire qui monte est un sourire de père, un sourire qu'il ne connaissait pas avant septembre et qu'il découvre chaque fois avec le même étonnement. Le chat Verdun, celui de la tranchée, est couché sur la couchette du berger et le regarde avec cette indifférence souveraine qui est sa manière d'être au monde. Henri se demande si le chat de la voisine de Louise et le chat de la tranchée sont de la même race, et si les chats du monde entier ont passé un accord secret pour être les seules créatures sensées de cette guerre.


Fin janvier, l'atmosphère change.

C'est imperceptible pour ceux qui ne sont pas attentifs, mais Henri est attentif. Les ordres se modifient - plus de travaux de défense, moins d'exercices offensifs. Les positions de repli sont préparées, les secondes lignes renforcées, les dépôts de munitions enterrés plus profondément. L'armée française se prépare à encaisser un coup. Le mot n'est pas dit, mais les gestes le disent.

Le commandant du bataillon convoque ses officiers le 28 janvier. Dans une cave de ferme, autour d'une carte, il expose la situation avec une franchise que les officiers de 1914 n'auraient jamais eue. "Les Allemands vont attaquer au printemps. Nous ne savons pas exactement où. Nous devons être prêts à tout - tenir nos positions, replier si nécessaire, contre-attaquer si possible. Les ordres viendront. En attendant, préparez vos hommes."

Préparer vos hommes. Henri redescend dans la tranchée et regarde ses hommes. Vingt-huit, avec les renforts de l'automne. Le berger, Fayolle, Pélissié - les anciens, les indestructibles. Et les autres, les renforts de 1917, des gosses de vingt ans pour la plupart, qui n'ont pas fait Verdun, pas fait la Somme, qui connaissent la tranchée mais pas l'assaut, qui savent tenir mais pas encaisser.

Comment prépare-t-on des hommes à encaisser le plus gros coup de toute la guerre ? Henri ne le sait pas. Il fait ce qu'il sait faire - il organise, il vérifie, il enseigne. Les positions de repli. Les signaux. Les consignes en cas de bombardement massif. Les gestes qui sauvent - se coucher, ramper, respirer à travers le tissu quand le gaz arrive. Les masques à gaz - chaque homme en a un maintenant, un appareil rudimentaire mais efficace, qu'il faut savoir enfiler en six secondes, les yeux fermés, dans le noir, sous les obus.

Le berger s'entraîne au masque à gaz avec la même application qu'il met dans tout. Six secondes. Cinq. Quatre. Le chat, terrorisé par le masque, refuse de s'approcher de Lacombe quand il le porte, ce qui est la seule défaite du berger dans cette guerre.


Le 31 janvier 1918. Dernier soir de janvier. L'abri, la bougie, le carnet.

Henri n'écrit pas dans son carnet ce soir-là. Il regarde la photo de Jeanne, la petite, dans la lumière de la bougie. Les yeux bleus qui commencent à voir le monde. Le visage rond, sérieux, qui ne sourit pas sur la photo parce que les bébés ne sourient pas pour les photographes, mais qui sourit, là-bas, à Figeac, devant le chat de la voisine.

Il touche l'alliance. Il touche la boîte à cigares. Il touche le chien de bois dans sa poche. Ses talismans. Ses armes.

Le berger dort, le chat contre sa poitrine. Fayolle tousse dans son sommeil. Pélissié dort, l'ardoise à côté de lui, une lettre en cours, toujours une lettre en cours. Les renforts dorment, serrés les uns contre les autres, jeunes, maigres, inconscients.

Dehors, le froid de janvier mord la terre, et quelque part à l'est, dans des casernes allemandes que personne ne voit, des divisions se rassemblent, des trains chargent, des canons roulent vers l'ouest. Le printemps vient. L'attaque vient. Tout vient.

Henri ferme les yeux. Il pense à Louise, dans la chambre au-dessus de la mercerie, la petite Jeanne dans le berceau à côté, le chat de la voisine couché sur le paillasson. Il pense au figuier dans la cour. Aux haricots qui pousseront en mai. Au pont de Capdenac. A la robe bleue.

Il pense : je reviendrai. Je reviendrai parce que j'ai promis, et que je tiens mes promesses, et que quelqu'un m'attend qui dit "ga" devant un chat.

Le berger ronfle. Le chat ronronne. La bougie meurt. Et l'année la plus longue de la guerre commence dans le noir.