Mars 1915
Le printemps ne vient pas d'un coup cette année. Il s'infiltre par à-coups, un jour de soleil entre deux semaines de gris, un bourgeon sur un pommier fracassé, une alouette au-dessus du no man's land qui chante comme si de rien n'était. Henri lève les yeux vers l'alouette et pense à ce vers de Shakespeare qu'un professeur d'école normale lui avait appris - l'alouette au matin, le rossignol au soir. Il ne se souvient plus de la pièce. Il se souvient de l'alouette.
Les tranchées changent. Pas en mieux, pas en pire - elles changent de nature. Ce qui était un fossé improvisé en septembre, élargi en octobre, consolidé en novembre, est devenu en mars un système. Un monde souterrain avec sa géographie propre, ses noms, ses habitudes. La tranchée de première ligne, le boyau de communication, la tranchée de soutien, les postes d'écoute avancés. Chaque section a un nom - donné par les hommes, pas par l'état-major. Dans le secteur d'Henri, il y a le "Boyau du Rat", la "Place du Marché" - un élargissement où l'on distribue la soupe -, le "Café de la Paix" - l'abri du sergent, où il y a parfois du vin chaud -, et le "Cul-de-sac" qui porte bien son nom. Les Allemands, en face, ont probablement les mêmes. Deux civilisations parallèles, séparées par cent mètres de mort.
Marcel Auriange s'est adapté plus vite qu'Henri ne l'aurait cru. Le typographe de Toulouse a cette intelligence nerveuse des gens de métier, une capacité à observer, à comprendre les mécanismes, à trouver les solutions. C'est lui qui a fabriqué un réchaud avec une boîte de conserve et de l'alcool solidifié, un engin bricolé qui permet de chauffer la soupe dans l'abri sans sortir sous les obus. C'est lui qui a eu l'idée de tresser des clayonnages avec des branches de saule pour consolider les parois de la tranchée, une technique qu'il a vue dans un livre sur les fortifications de Vauban, parce que Marcel lit des livres sur les fortifications de Vauban entre deux gardes, ce qui sidère le berger de Rocamadour autant que ça amuse Henri.
Mais Marcel pose toujours ses questions. Et les questions deviennent plus dures. "Pourquoi ils nous font attaquer en Champagne si ça ne marche pas ?" "Pourquoi les officiers ne viennent jamais en première ligne ?" Ce qui n'est pas tout à fait vrai - les lieutenants et les capitaines sont en ligne, et ils meurent en proportion effroyable. Mais les colonels, les généraux, ceux qui ordonnent, ceux-là restent à l'arrière, dans les châteaux. Marcel le dit. Henri ne le contredit pas. Il dit seulement : "Les questions, c'est bien. Mais il faut savoir quand les poser et à qui." Marcel le regarde avec un demi-sourire qui dit clairement : je sais, caporal, je ne suis pas idiot.
L'offensive de Champagne s'éteint dans la boue de mars. Les communiqués parlent de "résultats appréciables". La réalité : des milliers de morts pour un gain moyen de cinq cents mètres, sur un front de quelques kilomètres, aussitôt consolidé par les Allemands qui creusent une deuxième ligne aussi solide que la première. Joffre n'est pas satisfait. Joffre n'est jamais satisfait. Il veut plus de moyens, plus d'obus, plus d'hommes. Il prépare déjà la prochaine offensive, en Artois cette fois, pour mai. Toujours la même logique - percer, percer, percer. Comme si la répétition d'un échec pouvait engendrer un succès.
Verdier reçoit les ordres préparatoires et les étudie avec la méticulosité qui est sa nature. L'attaque se fera sur le plateau de Notre-Dame-de-Lorette et la crête de Vimy, en Artois, avec des forces considérables - la 10e armée du général d'Urbal. La préparation d'artillerie sera plus longue, plus dense. On a un peu plus d'obus lourds qu'en février - la production augmente, les usines tournent, les femmes comme Jeanne fabriquent les munitions que les hommes comme Henri tireront ou recevront. Mais Verdier fait le calcul, encore, et le calcul dit la même chose : pas assez. Pas assez de gros calibre pour détruire les abris profonds. Pas assez de temps pour couper tous les barbelés. Pas assez de réserves pour exploiter une brèche si par miracle on en ouvre une.
Il transmet ses observations. On les note. On les classe. On attaquera quand même.
A Lyon, mars apporte le printemps et la fatigue.
Jeanne travaille depuis cinq mois à l'usine Berliet. Cinq mois de dix heures par jour, six jours par semaine. Son corps s'est durci - les mains calleuses, les épaules musclées par le maniement des pièces, les yeux fatigués par la précision du contrôle. Mais c'est un autre type de fatigue qui la gagne, plus insidieuse. La fatigue de la solitude. La fatigue des soirées vides dans l'appartement de Vaise, du lit trop large, du silence. La fatigue d'attendre un facteur qui apporte des cartes de trois lignes et parfois n'apporte rien.
Rose vient la voir le dimanche. C'est devenu leur rituel - le café chez Jeanne, les enfants par terre, la conversation. Rose parle de tout avec une franchise qui décoiffe. Du salaire - "trois francs cinquante pour le même travail qu'un homme à six francs, tu trouves ça normal, toi ?" De la guerre - "ils disent que c'est pour la patrie, mais la patrie, elle nous a jamais demandé notre avis." De l'avenir - "quand ils vont revenir, ceux qui reviennent, ils voudront récupérer nos places. Et nous, on fera quoi ? On retournera au lavoir ?"
Jeanne écoute. Elle n'a pas les mots de Rose, pas cette colère articulée, pas cette capacité à nommer les choses. Mais elle sent que Rose dit vrai. Que quelque chose a bougé qui ne reviendra pas en arrière. Que les femmes de 1915 ne sont plus les femmes de 1914, et que personne ne l'a encore compris, ni les hommes au front, ni les politiques à Paris, ni les patrons dans leurs bureaux. Personne sauf les femmes elles-mêmes, et elles n'ont pas de journal pour le dire.
Jeanne écrit à Henri : "Je travaille avec une femme formidable. Elle s'appelle Rose. Son mari est mort à Arras. Elle a deux petits. Elle dit des choses que je pense tout bas depuis des mois."
Henri reçoit la lettre et sourit. Sa soeur qui trouve une amie. Sa soeur qui sort de sa cuisine, de son silence. Il ne mesure pas encore l'ampleur de ce qui se passe. Il ne peut pas. Il est dans un trou.
Le 10 mars, le bleu horizon arrive.
Pas partout, pas d'un coup. Mais les premiers uniformes neufs atteignent les dépôts de l'arrière, et progressivement, par vagues, les pantalons garance disparaissent. Henri reçoit le sien le 15 mars - une capote bleu-gris, un pantalon assorti, un képi couvert de toile bleue. Il enlève le rouge et enfile le bleu et se regarde et ne voit pas de différence, parce que la couleur change mais le reste est identique - la même laine rêche, la même coupe absurde, le même froid dessous. Mais le berger de Rocamadour, lui, voit la différence. Il dit, en enfilant son pantalon bleu : "C'est mieux. On voit moins." Et c'est la phrase la plus longue qu'il ait prononcée depuis janvier.
Le pantalon rouge. Combien d'hommes le pantalon rouge a-t-il tués ? Personne ne fera jamais le calcul. C'est un de ces détails qui concentrent toute l'absurdité d'une époque - un pays qui envoie ses soldats au combat dans un uniforme conçu pour être vu plutôt que pour survivre, parce qu'un parlementaire a dit que c'était la France et qu'un état-major a dit que l'attaque n'avait pas besoin de se cacher. Le bleu horizon ne règle rien - les mitrailleuses tuent quelle que soit la couleur - mais il dit quelque chose. Il dit que l'armée française a compris qu'elle avait tort. Sur la couleur du pantalon. Sur le reste, il faudra encore du temps.
Le 22 mars, il se passe quelque chose dans la tranchée d'Henri qui ne figure dans aucun communiqué.
C'est un dimanche. Le secteur est calme. Les Allemands d'en face sont des Saxons - on le sait parce qu'on a trouvé un journal dans une tranchée abandonnée - et les Saxons ont la réputation d'être moins agressifs que les Prussiens ou les Bavarois. Un accord tacite s'est installé dans le secteur depuis des semaines : on ne tire pas pendant les repas, on ne tire pas à l'aube quand les corvées d'eau sortent, on ne tire pas le dimanche matin. Ce n'est pas une trêve - les officiers l'interdiraient. C'est un arrangement, une politesse entre gens qui s'entre-tuent, une chose profondément humaine au milieu de la chose la plus inhumaine qui soit.
Ce dimanche-là, un ballon apparaît. Un ballon de football, qui roule dans le no man's land, venu de la tranchée allemande. Personne ne sait d'où il sort. Personne ne bouge. Le ballon reste là, entre les barbelés, incongru, rond et propre dans ce paysage de chaos, et les hommes des deux côtés le regardent par leurs créneaux comme s'il était tombé de la lune.
Fayolle dit : "J'y vais." Henri lui attrape le bras. "Tu restes là." Le ballon reste dans le no man's land toute la journée. Le soir, un obus tombe à côté et le crève. Henri note dans son carnet : "Un ballon. Personne n'a osé y aller. Personne n'a tiré dessus non plus. Il y a quelque chose là-dedans que je ne comprends pas encore."
Marcel Auriange, lui, comprend très bien. "C'est pas un ballon, caporal. C'est un test. Ils veulent voir comment on réagit." Henri le regarde. Marcel a probablement raison. Marcel a souvent raison, ce qui est à la fois utile et fatigant.
Fin mars, Henri reçoit une permission. Trois jours. Sa première depuis août.
Il prend le train à Fismes, change à Paris - qu'il traverse sans s'arrêter, gare de l'Est, métro, gare d'Austerlitz -, et arrive à Cahors le 28 mars au soir. Sa mère l'attend sur le quai. Elle le regarde descendre du wagon et ne le reconnaît pas immédiatement - son fils a maigri de dix kilos, ses lunettes sont rafistolées avec du fil de fer, il a le teint gris et les mains d'un vieillard. Puis elle le reconnaît et elle le prend dans ses bras et elle le serre et Henri se laisse faire, debout sur le quai de la gare de Cahors, en bleu horizon, le sac aux pieds, et pour la première fois depuis huit mois il ferme les yeux sans avoir peur.
Il dort. Deux jours presque entiers. Il se réveille pour manger - des choses inouïes, des choses d'avant : une omelette aux cèpes, un confit de canard, un gâteau aux noix, du café qui a le goût du café et pas de jus de chaussette. Il mange et il dort et il ne parle presque pas. Sa mère n'insiste pas. Elle le regarde dormir depuis le seuil de la chambre et elle prie, en silence, sans le lui dire.
Le troisième jour, il prend le train pour Figeac.
Louise l'attend à la gare. Elle porte la même robe bleue que la première fois, en juin, et Henri se demande si c'est un hasard ou un signe et décide que c'est un signe. Ils marchent dans Figeac comme la première fois, mais rien n'est pareil. Henri marche différemment - plus lent, plus lourd, avec cette vigilance permanente du corps qui guette le danger même quand il n'y en a pas. Louise le voit. Elle ne dit rien. Elle glisse son bras sous le sien, naturellement, comme si elle l'avait toujours fait, et Henri sent la chaleur de ce bras contre le sien et c'est la chose la plus réelle qu'il ait touchée depuis des mois.
Ils s'assoient au même café que la première fois. Henri boit un verre de vin. Ses mains tremblent légèrement - pas beaucoup, juste assez pour que le vin frémisse dans le verre. Louise regarde les mains et ne dit rien. Elle pose sa main sur la sienne, sur la table du café, à Figeac, en plein jour, devant tout le monde. C'est un scandale minuscule dans une ville de province en 1915 - une jeune fille qui touche la main d'un homme en public. Ni l'un ni l'autre ne s'en soucie.
Henri dit : "Quand ça sera fini, je demanderai ma mutation à Figeac. Si vous voulez de moi."
Louise dit : "Je veux de toi."
C'est la première fois qu'elle le tutoie. C'est la première fois que quelqu'un dit à Henri Castayrol quelque chose d'aussi simple et d'aussi définitif. Il repose le verre de vin. Ses mains ne tremblent plus.
Le 30 mars, il est dans le train du retour. Paris, Fismes, le dépôt, le boyau, la tranchée. Le berger de Rocamadour le regarde revenir et dit : "Ça va, caporal ?" Henri dit : "Ça va." Le berger hoche la tête. Ça suffit.
Henri reprend sa place dans l'abri, son créneau, sa routine. La boue, les rats, le bruit. Mais quelque chose a changé. Pas le monde - le monde est identique, boueux, dangereux, absurde. Ce qui a changé, c'est le point fixe. Henri sait maintenant vers quoi il marche. Pas vers la victoire, pas vers la gloire - vers une femme en robe bleue dans une gare du Lot qui a dit "je veux de toi" avec des yeux qui ne mentaient pas.
C'est peu. C'est tout.