Mort et naissance d'un monde

Avril 1914

Le printemps éclate d'un coup, comme il fait dans le Midi, sans prévenir. Un matin les causses sont gris et nus, et le lendemain tout est vert, les genévriers sentent fort, les brebis sont dehors et les gamins d'Henri arrivent à l'école avec des bouquets de narcisses sauvages qu'ils posent sur son bureau comme une offrande. Henri fait semblant de râler - "c'est pas un autel ici, c'est une école" - mais il laisse les fleurs dans un pot à confiture sur le rebord de la fenêtre.

Avril, c'est le mois où il prépare les grands au certificat d'études. Six élèves cette année, dont Lucienne Marty la dessinatrice et Fernand Lavergne l'ennemi des accents. Henri les fait travailler le soir après la classe, une heure de plus, dictée-questions-calcul, le triptyque sacré. Les parents acceptent parce que le certificat, c'est la porte - pas vers la fortune, non, mais vers le bureau de poste, le guichet de la mairie, le grade de caporal au lieu de deuxième classe. L'ascenseur social de la Troisième République monte lentement, mais il monte.

Lucienne écrira un sans-faute. Henri le sait déjà.


A Lyon, le printemps change la lumière sur les quais du Rhône mais ne change rien à la vie de Jeanne. Les ménages chez les Bernardin, la lessive, les comptes. Paul rentre le soir et parle des élections. Toujours des élections. La campagne bat son plein dans les faubourgs. La SFIO a placardé des affiches partout dans le troisième arrondissement, sur les murs des usines, sur les palissades des chantiers. "Contre la loi de trois ans - pour la paix - votez socialiste." Les radicaux aussi en collent, un peu différentes, un peu moins rouges. Et la droite colle par-dessus la nuit suivante, c'est la guerre des murs, le combat des pots de colle.

Un dimanche, Jeanne accompagne Paul à un meeting en plein air, place du Pont, dans le quartier de la Guillotière. Il fait doux, il y a du monde, des femmes aussi - pas beaucoup, mais quelques-unes. Un orateur de la SFIO parle de l'impôt sur le revenu, de justice sociale, de paix. Jeanne écoute. Elle n'a pas le droit de voter. Aucune femme française n'a le droit de voter. On peut tuer le directeur du Figaro, mais on ne peut pas glisser un bulletin dans une urne. Elle regarde les hommes autour d'elle, Paul parmi eux, leurs visages attentifs, leurs casquettes, leurs moustaches, et elle pense à quelque chose qu'elle ne formule pas encore clairement mais qui ressemble à : ce monde est le leur, pas le mien, et pourtant c'est moi qui le tiens debout.

Elle ne le dira pas à Paul. Pas comme ça. Mais elle le dira à sa voisine Marie, le lendemain au lavoir. Marie haussera les épaules. "Les hommes font la politique, nous on fait le reste. Le reste, c'est tout."


Verdier a quitté Paris. On l'a envoyé inspecter des casernements dans l'Est, entre Toul et Nancy, à la lisière de cette frontière qui occupe toutes ses nuits. Il découvre ce qu'il craignait sans l'avoir vu : les fortifications sont solides - Séré de Rivières a bien travaillé trente ans plus tôt -, mais les troupes qui les garniront ne sont pas prêtes à ce qui vient. Les hommes s'entraînent au fusil Lebel, qui est un bon fusil. Ils manoeuvrent en terrain ouvert, baïonnette au canon, dans le pantalon garance rouge qui se voit à deux kilomètres. Les officiers de terrain sont compétents, courageux, formés. Mais formés à quoi ? A la guerre de 1870, en mieux. A la charge, à l'assaut, à l'offensive à outrance.

Verdier visite une batterie de 75. Les artilleurs sont superbes, rapides, précis. Vingt coups minute. Aucune armée au monde n'a un canon pareil. Mais il regarde le terrain, les collines boisées qui montent vers la frontière, et il pense aux obusiers allemands qui tirent par-dessus ces collines, à huit, dix kilomètres, sur des positions qu'on ne voit pas. Et il pense aux mitrailleuses, dont l'armée française possède un nombre ridicule par régiment, parce que la doctrine dit que la mitrailleuse est une arme défensive et que la France n'a pas vocation à se défendre - elle a vocation à attaquer.

Il dîne un soir à la table d'un colonel de chasseurs, à Nancy. Le colonel est un homme charmant, cultivé, qui cite Péguy et collectionne les faïences lorraines. Après le fromage, Verdier ose poser la question : "Mon colonel, que pensez-vous de notre artillerie lourde ?" Le colonel le regarde comme s'il avait dit un gros mot. "Verdier, nous avons le 75. Que voulez-vous de plus ?" Verdier a déjà entendu cette phrase. Il commence à comprendre qu'il l'entendra jusqu'au bout.


A Paris, l'affaire Caillaux continue de fermenter, mais elle a perdu la une. Le procès est prévu pour juillet. En attendant, la politique reprend ses droits, et la politique d'avril 1914, c'est la campagne électorale. Le pays se prépare aux législatives de mai - les dernières élections de la paix, mais personne ne pense en ces termes.

Le débat est clair, au moins en surface. A gauche, les socialistes de Jaurès et les radicaux veulent abroger la loi de trois ans, voter l'impôt sur le revenu, et maintenir la paix. A droite, les modérés et les conservateurs veulent garder la loi de trois ans, enterrer l'impôt sur le revenu, et préparer la revanche - ou du moins ne pas paraître faibles devant l'Allemagne. Poincaré, depuis l'Élysée, ne prend pas parti officiellement, mais tout le monde sait où il penche.

Jaurès est infatigable. Il parle, il écrit, il voyage, il enflamme. Il est à Toulouse, à Marseille, à Lille, à Lyon. Il porte sur ses épaules le poids immense d'une idée simple : que la guerre n'est pas une fatalité. Que les hommes de bonne volonté, dans tous les pays, peuvent refuser de se laisser mener à l'abattoir. Qu'il existe une autre voie.

C'est beau. C'est peut-être même vrai. Mais c'est compter sans les dynamiques que personne ne maîtrise - les alliances qui s'enchevêtrent comme des fils de fer barbelé, les plans militaires qui ne prévoient que l'automatisme, les nationalistes de tous les pays qui hurlent plus fort que les pacifistes, et surtout, surtout, cette chose que Verdier sent dans ses chiffres et que Jaurès sent dans ses tripes : la machine est en marche, et on ne sait plus très bien où est le frein.


Mais en avril, tout ça reste théorique. La guerre est un sujet de meeting et de journal. La vraie vie, c'est le prix du pain, le loyer, le travail du lendemain. A Lyon, les canuts qui restent travaillent la soie et les nouveaux ouvriers travaillent la chimie, le textile industriel, la métallurgie. A Labastide-Murat, on plante, on laboure, on taille les vignes. A Paris, on va au théâtre voir la dernière pièce de Sacha Guitry, on danse le tango qui fait fureur et scandale depuis l'an dernier - l'archevêque de Paris l'a condamné, ce qui a naturellement multiplié par dix le nombre de danseurs.

La France vit. Les bourgeons éclatent, les terrasses rouvrent, les jours rallongent. Henri emmène sa classe en promenade botanique sur le causse et leur apprend le nom des orchidées sauvages. Jeanne plante des radis dans le bout de jardin derrière leur immeuble de Vaise. Verdier, de retour à Paris, range ses notes dans un dossier qu'il étiquette soigneusement et qu'il pose sur l'étagère de son bureau, entre deux traités de tactique prussienne.


Le 30 avril, Henri reçoit une lettre qui n'est pas de Jeanne. Une écriture qu'il ne connaît pas, une enveloppe blanche, un tampon de Figeac. C'est la soeur d'un camarade d'école normale, un certain Émile Soulié, instituteur à Capdenac. Elle s'appelle Louise. Émile lui a dit qu'Henri aimait la poésie. Elle aussi. Elle lui envoie un poème de Francis Jammes, recopié de sa main, et trois lignes : "Mon frère dit que vous êtes quelqu'un de bien. Je ne connais pas beaucoup de gens dont il dit cela."

Henri relit la lettre deux fois. Puis il la plie et la met dans le tiroir de sa table de nuit. Il ne répond pas tout de suite. Mais il y pense en s'endormant, et c'est peut-être la première nuit d'avril où il ne pense pas aux élections.