Mort et naissance d'un monde

Décembre 1916

Henri part le 22 au matin.

Le froid est sec, le ciel blanc, la boue de la Somme a gelé en formes grotesques qui craquent sous les pas. Henri traverse les boyaux de communication vers l'arrière avec son sac, sa musette, et dans la musette le chien de bois, le Montaigne, le Goethe, et un uniforme propre qu'il a fait brosser et repriser par un tailleur du dépôt - un pantalon bleu horizon sans tache, une capote presque neuve, les galons de sous-lieutenant recousus droit. Il a ciré ses brodequins. C'est la première fois qu'il cire ses brodequins depuis 1914.

Le berger l'a regardé partir depuis l'entrée de l'abri, le chat contre la poitrine. Fayolle a dit : "Ramène du gâteau, lieutenant." Marcel a dit : "Embrasse la mariée pour nous." Pélissié a donné à Henri un morceau de fromage de brebis que sa femme avait envoyé dans un colis - du fromage du causse de Gramat, dur comme un caillou, qui sentait le suint et le thym. "Pour le repas", a dit Pélissié. C'est le cadeau de mariage d'un homme qui n'a rien d'autre à donner que le fromage de ses brebis, et c'est le plus beau cadeau qu'Henri ait jamais reçu.

Le voyage dure trente-six heures. Le train militaire jusqu'à Amiens, le train civil jusqu'à Paris, la correspondance à Austerlitz, le train de nuit vers le sud. Henri dort par à-coups, la tête contre la vitre, bercé par le roulement du train et par une fatigue qui ne le quitte plus jamais complètement. Il traverse la France de nuit. Les gares défilent, éclairées de lampes jaunes - Limoges, Brive, et soudain le Lot, la vallée, les falaises dans le noir, et le train qui ralentit et s'arrête.

Figeac. Le 23 décembre, six heures du matin. Il fait nuit encore. Le quai est vide, froid, mouillé. Henri descend, pose son sac, et attend que ses yeux s'habituent à l'obscurité. Une silhouette au bout du quai. Louise. Un manteau, un chapeau, une écharpe. Elle marche vers lui, et Henri marche vers elle, et ils se rejoignent au milieu du quai, dans le halo d'un réverbère, et Henri pose ses mains sur les épaules de Louise et la regarde.

"Tu es là", dit-il.

"Tu es là", dit-elle.

C'est le même mot. C'est le seul mot.


La veille du mariage est un jour de préparatifs minutieux qui occupent tout le monde et qui empêchent tout le monde de penser à ce qui pourrait ne pas arriver - une alerte, un rappel, un ordre, un télégramme. La guerre peut reprendre Henri à tout moment. Mais la guerre, pour une fois, ne le reprend pas.

La mère de Louise a nettoyé la mercerie de fond en comble. Les vitrines brillent, le comptoir est ciré, les bobines de fil sont alignées par couleur avec une précision militaire qui ferait honneur à Verdier. A l'étage, la cuisine est prête - une nappe blanche, empruntée à la voisine, des assiettes dépareillées mais propres, des verres en cristal qui viennent d'on ne sait où et que la mère sort pour la première fois depuis dix ans.

Émile Soulié arrive à midi, en train de Capdenac. Il boite, il rit, il embrasse Henri avec une effusion qui ne lui ressemble pas - Émile est d'ordinaire un homme réservé, un instituteur calme, mais les circonstances dépassent la réserve. C'est lui qui a écrit à Henri, il y a deux ans et demi, pour lui parler de sa soeur. C'est lui qui a provoqué tout ça, par une lettre et un livre de Francis Jammes, et il le sait, et il en est fier, et il le dit : "C'est moi le responsable. Je revendique."

Et Jeanne arrive.

Le train de Lyon la dépose à trois heures de l'après-midi, le 23 décembre. Henri l'attend sur le quai - le même quai, le même réverbère, un autre visage. Jeanne descend du wagon et Henri ne la reconnaît pas. Pas tout de suite. La femme qui descend du train n'est pas la Jeanne qu'il a quittée en août 1914 - celle qui faisait des ménages chez les Bernardin, qui rangeait les lettres dans une boîte à biscuits, qui n'élevait pas la voix. La femme qui descend du train est une ouvrière, une contrôleuse en chef, une syndiquée, une femme qui marche avec des épaules droites et un regard qui n'a plus besoin de permission pour se poser.

Ils se regardent. Deux ans et demi. Henri est un sous-lieutenant maigre avec des lunettes rafistolées et une étoile sur la manche. Jeanne est une femme en manteau gris avec des mains calleuses et des yeux qui ont vu le monde changer.

"Jeanne."

"Henri."

Ils s'embrassent sur le quai, fort, longtemps, et Henri sent contre lui le corps de sa soeur, plus mince qu'avant, plus dur, et il comprend que Jeanne a fait sa propre guerre, et que cette guerre-là n'a pas de médaille mais qu'elle en mériterait.


Le 24 décembre 1916. Noël. Le mariage.

La mairie de Figeac est un bâtiment de pierre blanche, sobre, républicain. Le maire est un vieux radical, le docteur Labrousse, qui a marié trois cents couples dans sa carrière et qui n'a jamais fait de discours de moins de vingt minutes. Mais ce matin-là, devant un sous-lieutenant en uniforme, une institutrice en robe bleue, un frère qui boite, une soeur qui vient de Lyon, et une mère qui ne pleure pas, le docteur Labrousse fait quelque chose d'inhabituel. Il abrège. Pas par indifférence - par respect. Il voit l'étoile sur la manche, il voit les yeux d'Henri, et il comprend que cet homme n'a pas besoin d'un discours sur les devoirs conjugaux. Il a besoin d'une signature.

Les mots de la République. Les articles du Code civil. "Vous déclarez prendre pour épouse..." "Vous déclarez prendre pour époux..." Henri dit oui pour la troisième fois de cette guerre - le premier oui à la mobilisation, le deuxième au grade, le troisième à Louise. Le troisième est le seul qu'il ait choisi.

Louise dit oui d'une voix claire, sans trembler, les yeux sur Henri, et Henri entend ce oui et pense au oui de la carte postale, celui du pont de Capdenac, celui d'une syllabe qui contenait le monde. Ce oui-ci est le même, mais prononcé à voix haute, devant des gens, devant la loi, devant l'avenir, et il est plus lourd et plus léger en même temps.

Émile signe comme témoin. Jeanne signe. Sa main ne tremble pas. Sa signature est nette - "J. Vauterin" -, la même qu'elle pose chaque jour sur les bordereaux de l'usine Berliet, et elle se dit en signant que c'est la première fois que son tampon n'est pas nécessaire et que sa main suffit.

La mère de Louise est assise au premier rang, droite, sèche, immobile. Elle ne pleure pas. Elle ne pleurera pas. Mais quand Henri et Louise sortent de la mairie, mariés, la mère fait un geste que personne n'attendait - elle prend la main d'Henri, la serre, une seconde, fort, et la lâche. C'est un geste de femme abandonnée qui confie sa fille à un homme et qui lui dit par la pression de ses doigts ce que ses lèvres ne diront jamais : ne fais pas comme l'autre.


Le repas de noces est dans la cuisine de la mercerie. Il y a sept personnes - les mariés, la mère, Émile, Jeanne, la postière de Capdenac qui s'est invitée parce qu'elle a suivi toute l'histoire par les enveloppes, et le vieux curé de Figeac qui est venu bénir le mariage même si les mariés sont laïques, parce que dans le Lot de 1916 le curé vient toujours, et personne ne lui dit non, et personne ne le regrette.

La mère a cuisiné. Un confit de canard, des pommes de terre sarladaises, une salade de noix, un gâteau aux pruneaux. Le fromage de Pélissié est sur la table, à côté du confit, et Henri dit : "Ce fromage, c'est un paysan de Saint-Céré qui me l'a donné. Il s'appelle Pélissié." Personne ne pose de questions. Le fromage est mangé avec le respect qu'on doit aux cadeaux des hommes silencieux.

Le vin est du cahors, noir, épais, un vin qui tache les dents et réchauffe le ventre. Émile porte un toast - "Aux mariés, et à la paix" -, et le mot "paix" tombe dans la cuisine comme une pierre dans l'eau, et les cercles s'élargissent, et tout le monde boit en silence, parce que la paix est le mot qu'on n'ose plus prononcer qu'en le souhaitant.

Jeanne regarde son frère. Henri sourit. C'est un sourire qu'elle ne lui connaissait pas - pas le sourire de l'étudiant qui lisait Jaurès, pas le sourire de l'instituteur qui parlait de ses élèves, mais un sourire d'homme, lent, profond, un sourire qui sait ce qu'il a traversé et ce qui l'attend et qui sourit quand même.

Après le repas, Henri et Louise sont seuls.

La mère est couchée. Émile est parti chez un ami. Jeanne dort dans la chambre d'amis. La mercerie est fermée, les volets tirés, le feu mourant dans le poêle. Henri et Louise sont dans la chambre de Louise, sous les toits, une chambre petite avec un lit étroit et une fenêtre qui donne sur les toits de Figeac.

Ce qui se passe dans cette chambre ne sera pas écrit. Pas parce que c'est indicible - parce que c'est privé. C'est la seule chose privée qui reste à Henri depuis deux ans, la seule chose que la guerre ne peut pas lui prendre, et il la garde, comme il garde les lettres dans sa poche de poitrine, comme il garde le chien de bois, comme il garde les noms des morts dans son carnet. Les choses sacrées ne se racontent pas. Elles se vivent, et elles restent.


Le 25 décembre, jour de Noël, Henri et Louise se réveillent mariés.

C'est un matin gris, froid, avec du givre sur les vitres et le bruit du clocher qui sonne. Henri ouvre les yeux et voit le visage de Louise sur l'oreiller, les cheveux défaits, les yeux fermés, la bouche entrouverte. Il la regarde dormir et ne bouge pas, parce que ce moment est le plus parfait de sa vie et qu'il ne veut pas en perdre une seconde.

Louise ouvre les yeux. Elle voit Henri. Elle sourit. "Bonjour, monsieur Castayrol."

"Bonjour, madame Castayrol."

C'est la première fois que Louise porte ce nom. C'est un nom de soldat et d'instituteur, un nom qui vient de Cahors et qui ira à Figeac, et Louise le porte comme on porte une alliance - avec la conscience de ce qu'il engage.


Jeanne repart le 25, par le train du soir. Henri la raccompagne à la gare. Sur le quai, ils sont seuls, frère et soeur, dans la nuit de Noël, et Henri dit quelque chose qu'il ne dit jamais, parce qu'il ne sait pas dire ces choses, parce que les Castayrol ne disent pas ces choses, parce que les mots d'amour entre un frère et une soeur sont plus difficiles que les mots d'amour entre un homme et une femme.

"Jeanne, ce que tu fais - l'usine, le syndicat, les femmes -, c'est aussi important que ce que je fais. Plus, peut-être. Parce que quand tout sera fini, ce qui restera, c'est pas les tranchées. C'est ce que vous aurez construit pendant qu'on détruisait."

Jeanne le regarde. Elle ne pleure pas. Les Castayrol ne pleurent pas. Mais ses yeux brillent dans la lumière du réverbère, et elle dit : "Prends soin de toi. Et prends soin de ta femme. Elle est bien."

Le train arrive. Jeanne monte. Henri reste sur le quai. Le train part. Les feux rouges s'éloignent dans la nuit. Henri reste un moment, seul, dans le froid, puis il remonte vers la mercerie, vers Louise, vers les deux jours qui restent.


Le 27 décembre, Henri repart.

Le quai. Le train. Le rituel. Louise est là, droite, en manteau, le visage fermé par cette discipline qu'elle s'impose et qui est sa forme de courage. Henri la regarde, et cette fois c'est différent de toutes les autres fois, parce que cette fois la femme sur le quai est sa femme, et le fil qui les relie n'est plus un fil de lettres et de promesses - c'est un fil de loi, d'alliance, de nom partagé.

"Tu reviens", dit Louise.

Ce n'est pas une question.

"Je reviens", dit Henri.

Le train part. Figeac disparaît. Le causse défile. Et Henri est assis dans le compartiment, avec son sac, sa musette, le chien de bois, le Montaigne, le Goethe, et dans sa poche de poitrine une chose nouvelle - une alliance en or, fine, simple, que Louise a achetée chez le bijoutier de la place Vival avec ses économies d'institutrice, et qui pèse trois grammes et tout le poids du monde.


Le 29 décembre, Henri est de retour dans la tranchée. La boue a dégelé. Le bruit a repris. Le berger l'attend avec le chat et un regard qui pose la question sans la poser.

Henri lève la main gauche. L'alliance brille dans la lumière grise de l'abri. Le berger regarde l'anneau, hoche la tête, et dit : "C'est bien."

Marcel dit : "Le gâteau ?"

Henri sort de sa musette un paquet enveloppé dans un torchon. Le gâteau aux pruneaux de la mère de Louise, un peu écrasé par le voyage, un peu sec, mais intact. Il le pose sur la caisse qui sert de table, et les hommes se rassemblent - le berger, Fayolle, Marcel, Pélissié, les autres, vingt-six hommes autour d'un gâteau de mariage dans un abri de la Somme, le 29 décembre 1916.

Henri coupe le gâteau au couteau. Il distribue. Chaque homme prend sa part et mange en silence. C'est un gâteau aux pruneaux, c'est un gâteau ordinaire, et c'est le gâteau le plus extraordinaire de la guerre, parce qu'il vient d'un endroit où les gens se marient, où les mères cuisinent, où le feu brûle dans le poêle, où les draps sentent la lavande.

Le berger mange sa part, donne un morceau au chat, et dit : "Elle cuisine bien, ta belle-mère."

C'est la plus longue phrase d'Antoine Lacombe depuis le chiot. Henri sourit. L'alliance tourne à son doigt, un peu large - il a les mains plus maigres qu'avant, les mains de la guerre. Mais l'anneau est là. Et il tient.


Le 31 décembre 1916. Le troisième Nouvel An de la guerre.

Henri est dans l'abri. La bougie brûle. Le carnet est ouvert. Il écrit :

"31 décembre. Marié. Vivant. L'année qui vient sera ce qu'elle sera. Je ne promets plus rien au destin, parce que le destin ne tient pas ses promesses. Mais je promets à Louise que je reviendrai. C'est la seule promesse qui compte, et je la tiendrai ou je mourrai en la tenant.

Les hommes sont là. Le berger. Fayolle. Marcel. Pélissié. Le chat. Nous avons mangé du gâteau de mariage dans un trou et c'était un festin.

1917 demain. Que Dieu nous garde, si Dieu existe. Et s'il n'existe pas, qu'on se garde nous-mêmes. On sait faire."

Il ferme le carnet. Il souffle la bougie. Le chat se couche sur la couchette du berger. Le berger se couche. Fayolle se couche. Marcel se couche. Pélissié dort déjà.

Henri touche l'alliance dans le noir. Trois grammes d'or. Le poids du monde. Et le monde tient.