Octobre 1915
L'automne retombe sur le front comme un couvercle. La pluie revient, les jours raccourcissent, et avec eux l'espoir diffus que l'offensive de septembre avait fait naître s'éteint comme une bougie dans un courant d'air. Les communiqués ne parlent plus de percée. Ils parlent de "consolidation des positions conquises", ce qui signifie, traduit du langage militaire en langue humaine, qu'on s'enterre dans les trous qu'on a pris et qu'on attend que l'ennemi fasse pareil.
Henri consolide. Sa section occupe un morceau de tranchée allemande conquise le 25 septembre, retournée, réaménagée, et c'est une expérience étrange que de vivre dans les trous de l'ennemi. Tout est inversé - les créneaux pointent dans le mauvais sens, les abris s'ouvrent vers l'arrière, les boyaux de communication mènent chez les Allemands au lieu de mener chez les Français. Il faut tout refaire, tout reconstruire, et les hommes creusent, encore, toujours, avec cette résignation du terrassier qui sait que la terre est son lot et que la terre ne finit jamais.
Les abris allemands impressionnent tout le monde. Verdier avait raison dans ses rapports - les Allemands creusent à trois, quatre mètres de profondeur, étayent avec du bois solide, bétonnent quand ils peuvent. L'abri que récupère l'escouade d'Henri est une salle souterraine de trois mètres sur deux, avec des couchettes superposées, un poêle, et des étagères. Des étagères. Le berger de Rocamadour touche les étagères et dit : "Ils comptaient rester." Marcel dit : "Nous aussi, maintenant."
Sur les étagères, il reste des choses. Un livre en allemand - Henri ne lit pas l'allemand, mais il reconnaît le nom de l'auteur, Goethe, et il range le livre dans sa musette. Une photo encadrée - une famille, un homme en civil, une femme, deux enfants, dans un jardin avec un portail en fer forgé. Henri pose la photo contre la paroi de l'abri, face au mur, et personne n'y touche. Un peigne, une brosse à dents, un miroir fêlé. Les débris d'une vie ordinaire transplantée sous terre, identique à la leur, symétriquement identique.
Le 8 octobre, Henri apprend deux nouvelles.
La première par le courrier officiel. Le commandant du bataillon le convoque et lui annonce qu'il est cité à l'ordre du régiment pour sa conduite le 25 septembre - la prise du blockhaus, le contournement sous le feu, l'initiative. La citation est rédigée dans le style lapidaire qui est celui de l'armée : "A fait preuve, sous un feu violent de mitrailleuses, d'un sang-froid et d'une initiative remarquables, entraînant ses hommes à l'assaut d'un ouvrage fortifié ennemi." Henri lit la citation, la plie, et la met dans sa poche. Il ne sait pas quoi en faire. Ce n'est pas de la modestie - c'est l'impossibilité de concilier le mot "remarquable" avec le souvenir du garçon coiffeur de Brive, les mains sur le ventre, dans la boue.
La deuxième nouvelle par une lettre de Jeanne. Paul va remonter. Le médecin l'a déclaré apte. Il rejoindra son dépôt le 20 octobre et repartira vers le front dans les jours qui suivent. Jeanne écrit cela de sa manière à elle - sans pathos, sans plainte, avec cette sécheresse qui est sa pudeur. "Paul repart bientôt. Son bras va mieux. Il dit de te dire qu'il pense à toi."
Henri range la lettre. Il pense à Paul, qu'il ne connaît pas bien mais qu'il connaît mieux qu'avant, parce que la guerre crée des parentés que la paix n'avait pas prévues. Paul a vu ce qu'Henri a vu. Paul sait ce qu'Henri sait. Et Paul va retourner là-dedans.
Le soir, dans l'abri allemand, Henri écrit à Louise. Il ne parle ni de la citation ni de Paul. Il parle d'un merle. Un merle qu'il a vu le matin même, posé sur un piquet de barbelé, qui chantait. Un merle en octobre, sur un piquet de barbelé, en Artois. C'est absurde et c'est magnifique. Louise comprendra.
A Lyon, les trois dernières semaines de Paul sont un compte à rebours.
Jeanne le vit comme on vit une seconde amputation - la première quand il est parti en août 1914, la deuxième maintenant, en sachant cette fois ce que "partir" signifie. La première fois, elle ne savait pas. La première fois, elle avait l'ignorance pour coussin. Cette fois, elle a les cris nocturnes, le regard absent, le bras recousu, et la connaissance intime de ce que la guerre fait aux corps et aux esprits.
Paul, lui, se prépare avec une efficacité qui glace Jeanne. Il range ses affaires, fait repriser sa capote par la voisine qui coud mieux que lui, vérifie son livret militaire. Il fait les choses dans l'ordre, méthodiquement, comme un homme qui a appris que le désordre tue. Et le soir, assis à la table de la cuisine, il parle. Pas de la guerre - de l'après. De ce qu'il faudra faire quand ce sera fini. Du syndicat, des droits des ouvriers, des salaires des femmes. Il parle comme un homme qui se donne des raisons de revenir, qui plante des drapeaux dans l'avenir pour s'obliger à y aller.
Un soir, le 15 octobre, il dit à Jeanne : "Si je reviens pas, tu continues."
Jeanne pose le torchon qu'elle tenait. "Tu reviendras."
"Si je reviens pas", répète Paul, et sa voix est calme, sans emphase, sans tremblement. "Tu continues. L'usine, le syndicat, les salaires. C'est pas fini parce que je suis pas là. C'est pas fini parce qu'un homme manque."
C'est la chose la plus dure et la plus tendre que Paul ait jamais dite à Jeanne. C'est un testament et une déclaration d'amour en même temps, et Jeanne l'entend comme tel. Elle ne pleure pas. Elle dit : "D'accord." Et elle reprend le torchon.
Rose vient le dimanche suivant. C'est la dernière fois qu'elle verra Paul avant son départ, et quelque chose change dans la façon dont elle le regarde - plus direct, plus nu. Pendant trois mois de dimanches, Rose et Paul se sont croisés sans se dire grand-chose, lui taiseux, elle franche, chacun dans son registre de silence. Mais ce dimanche-là, Rose regarde Paul qui prépare son paquetage et elle dit, dans la cuisine, à Jeanne : 'Il est solide, ton homme.' C'est le mot d'une veuve qui sait ce que partir veut dire, adressé à une femme qui va le réapprendre.
Quand Paul sort dans la cour pour fumer, Rose dit à Jeanne : "Il est solide, ton homme."
Jeanne dit : "Je sais."
Le 20 octobre, Paul part. C'est le matin, le même matin qu'en août 1914, la même rue, le même coin. Paul descend la rue de la Claire avec son paquetage et Jeanne le regarde depuis la fenêtre cette fois, pas depuis la porte. Il ne se retourne pas. Pas cette fois. Jeanne reste à la fenêtre jusqu'à ce qu'il ait tourné le coin, et puis elle reste encore une minute, à regarder le coin vide, et puis elle se prépare pour l'usine.
La guerre s'étend.
Pas seulement en France - partout. Les Dardanelles, cette expédition insensée lancée par les Britanniques au printemps pour forcer le détroit et atteindre Constantinople, s'enlise dans un désastre. Les Alliés sont cloués sur les plages de Gallipoli, sous le feu turc, dans des conditions aussi effroyables que sur le front occidental. Ils évacueront en janvier - la seule opération réussie de toute la campagne sera le retrait.
Et les Balkans basculent. Le 6 octobre, les armées austro-allemandes envahissent la Serbie depuis le nord. Le 15, la Bulgarie entre en guerre aux côtés des Empires centraux et attaque la Serbie depuis l'est. Le petit pays qui avait résisté un an, qui avait repoussé trois offensives autrichiennes, est pris en étau. L'armée serbe se bat, recule, se bat encore, et commence une retraite qui deviendra une des plus terribles épopées de la guerre - la traversée de l'Albanie, en hiver, à travers les montagnes, avec les blessés, les civils, les vieillards, la faim, le froid, la mort à chaque pas.
La France envoie des troupes à Salonique, en Grèce, pour tenter de soutenir la Serbie. Trop tard, trop peu. L'expédition de Salonique deviendra ce que Clemenceau appellera, avec sa cruauté habituelle, "le plus grand camp d'internement du monde" - des centaines de milliers d'hommes immobilisés dans le nord de la Grèce, entre le paludisme et l'ennui, sans avancer ni reculer.
Verdier suit ces développements avec le détachement d'un homme qui a assez de problèmes sur son propre front. Mais il note, dans son carnet, une observation qui dit beaucoup : "La guerre s'allonge dans l'espace comme elle s'allonge dans le temps. Elle ne se concentre plus. Elle se répand. C'est le signe qu'aucun camp ne peut gagner vite, et que le camp qui gagnera sera celui qui durera le plus longtemps. C'est-à-dire celui qui aura les ressources les plus profondes - en hommes, en matériel, en argent, en patience. La patience est un matériau de guerre. Personne ne le dit."
Mi-octobre. Un événement minuscule dans la tranchée d'Henri.
Un chat arrive. D'où, personne ne le sait. Un chat gris, maigre, avec une oreille déchirée et un oeil à demi fermé. Il apparaît un matin dans le boyau de communication, marche droit vers l'abri de l'escouade, entre, regarde autour de lui, et s'installe sur la couchette du berger comme si elle lui appartenait de droit.
Lacombe le regarde. Le chat le regarde. Une négociation silencieuse s'engage, de celles que les bergers mènent avec les animaux depuis des millénaires. Le berger sort un bout de singe - le boeuf en conserve que tout le monde déteste - et le pose devant le chat. Le chat renifle, mange, et se couche en boule.
"Il s'appelle comment ?" demande Fayolle.
Le berger réfléchit. "Verdun", dit-il.
Personne ne sait pourquoi Verdun. Le berger ne l'explique pas. Le chat s'appelle Verdun, et il restera.
Marcel, naturellement, met le chat dans le prochain numéro du Poilu du Causse. Un dessin de Verdun assis sur un créneau, avec la légende : "Notre nouvelle recrue. Ne mord pas. Ne tire pas. Ne mange pas la soupe. Seul soldat sensé du régiment." Le commandant du bataillon lit le numéro et sourit - un vrai sourire, pas un sourire de commandant.
Le chat dort sur la couchette du berger. Le berger dort par terre. C'est le bon ordre des choses.
Le 28 octobre, Louise écrit une lettre qui n'est pas comme les autres.
"Mon cher Henri. Ma mère est malade. Le médecin dit que c'est le coeur. Elle a du mal à monter l'escalier de la boutique. Je fais tout ce que je peux, mais je suis à l'école le jour et le soir il faut que je cuisine, que je nettoie, que je tienne les comptes de la mercerie. Je ne me plains pas. Mais je voulais que tu saches, parce que je t'ai promis de ne rien te cacher, et ne rien cacher c'est aussi ne pas cacher la fatigue."
Henri reçoit cette lettre le 5 novembre. Il la lit dans l'abri, le chat Verdun sur les genoux du berger à côté de lui, et il mesure pour la première fois la distance entre sa guerre à lui et la guerre de Louise. Il se bat contre des Allemands. Louise se bat contre le quotidien, la maladie, la solitude, l'épuisement - et elle se bat sans uniforme, sans galons, sans citation à l'ordre du régiment. Personne ne citera Louise pour "sang-froid et initiative remarquables". Personne ne donnera de médaille aux femmes qui tiennent le pays debout pendant que les hommes le défendent.
Il lui écrit le soir même. "Chère Louise. Tu es plus courageuse que moi. Ce n'est pas une phrase - c'est un fait. Tiens bon. Nous tiendrons ensemble, chacun de notre côté de cette guerre, et quand elle finira nous serons debout tous les deux et nous ne nous lâcherons plus."
Le 31 octobre. Un an et trois mois de guerre. Le front n'a pas bougé, ou si peu, que la carte de décembre 1914 et celle d'octobre 1915 sont presque identiques. Mêmes lignes, mêmes positions, mêmes noms de villages détruits. Le sang versé entre les deux cartes pourrait remplir le Lot de sa source à la Garonne.
Henri est au créneau. La nuit est froide, claire. Le chat Verdun est couché sur le parapet, les yeux phosphorescents dans l'obscurité, et il fixe le no man's land avec l'intensité immobile d'un prédateur qui n'a plus de proie.
Quelque part dans cette nuit, Paul marche vers sa tranchée. Quelque part, Jeanne dort seule dans un lit trop grand. Quelque part, Louise veille sa mère. Quelque part, Verdier classe ses dossiers. Quelque part, la France dort, ou fait semblant.
L'hiver approche. Le deuxième.