Mort et naissance d'un monde

Juillet 1915

Le régiment remonte en ligne le 3 juillet.

C'est un autre secteur, plus au nord que Notre-Dame-de-Lorette, dans le labyrinthe de tranchées qui court entre Arras et Lens. Le paysage est méconnaissable - ce qui était des champs de betteraves et des villages de briques rouges est devenu une étendue grise, retournée, où les maisons ne sont plus que des tas de gravats et les arbres des moignons noirs. Henri marche dans le boyau de communication et passe devant un calvaire dont il ne reste que le socle, la croix ayant été emportée par un obus. Le berger se signe, ce qui surprend Henri - il ne savait pas Lacombe croyant. Ou peut-être que Lacombe n'est pas croyant. Peut-être que le geste est antérieur à la croyance, un réflexe du corps plus ancien que la pensée.

Le secteur est ce qu'on appelle un secteur "actif" - c'est-à-dire que l'arrangement tacite du "vivre et laisser vivre", celui qu'Henri avait connu sur l'Aisne avec les Saxons, n'existe pas ici. Les Allemands en face sont des Prussiens, des régiments de la Garde, et ils ne font pas de cadeau. Tir de harcèlement jour et nuit. Fusées éclairantes toutes les cinq minutes. Tireurs embusqués qui punissent la moindre tête qui dépasse. Et les Minenwerfer - les lance-mines, ces mortiers de tranchée qui lâchent des bombes lourdes à courte distance, avec un bruit de train qui déraille, et qui retournent un abri comme une taupinière.

Henri retrouve le bruit. Le bruit qu'il avait presque oublié pendant les semaines de repos, ce bruit qui n'est pas un son mais un état, une vibration permanente du monde. Il retrouve la peur. La peur aussi il l'avait presque oubliée, rangée dans un tiroir avec le cafard, et elle revient d'un coup, intacte, le premier soir, quand un Minenwerfer tombe à vingt mètres de l'abri et fait trembler la terre comme un animal.

Fayolle ne tousse plus. C'est le seul progrès. Le repos lui a fait du bien, la chaleur de juin a séché ses poumons, et il est revenu en ligne avec une vigueur nouvelle qui rassure Henri. Le gamin - car c'est encore un gamin, malgré l'homme qu'il a tué, malgré Notre-Dame-de-Lorette, malgré tout - a trouvé son rythme. Il fait ses gardes, lance ses grenades, mange sa soupe, et le soir il écrit à ses parents, à Puy-l'Évêque, des lettres que la censure laisse passer parce qu'elles ne contiennent rien d'interdit. "Je vais bien. Il fait chaud. La soupe est bonne." La soupe n'est pas bonne. Mais Fayolle ment comme tout le monde ment, par amour, par pitié, par impossibilité de dire.


Paul est à Lyon.

Évacué de l'hôpital de Picardie fin juin, transféré à l'hôpital complémentaire installé dans le lycée du Parc, il est arrivé le 2 juillet avec son bras en écharpe et vingt kilos de moins qu'en août 1914. Jeanne est venue le chercher. Elle l'a vu descendre du train à Perrache et elle ne l'a pas reconnu. Pas à cause du bras, pas à cause de la maigreur - à cause des yeux. Paul a les yeux d'un homme qui a vu quelque chose qu'il ne racontera pas, et Jeanne comprend d'instinct qu'il ne faut pas demander.

Ils rentrent à Vaise en tramway. Paul regarde la ville par la vitre. Lyon n'a pas changé - les quais, les ponts, les façades de pierre blonde, les platanes. Et pourtant tout a changé, parce que c'est Paul qui a changé, et que le monde d'avant est un vêtement qui ne lui va plus. Il regarde les gens dans le tramway - des femmes, des vieux, des enfants, des hommes en civil qui ne sont pas au front pour des raisons qu'il ne veut pas connaître - et il ne ressent rien. Pas de colère, pas de mépris. Rien. Un vide.

Jeanne le sent. Elle ne prend pas son bras - le gauche est blessé, le droit porte la valise. Elle marche à côté de lui, à son rythme, et quand ils arrivent à l'appartement elle ouvre la porte et dit : "C'est chez nous." Comme si c'était nécessaire. Comme si Paul avait besoin qu'on lui rappelle.

Paul entre. Il regarde la cuisine, la table, la chaise, le poêle. Il pose la valise. Il s'assoit. Il dit : "Ça sent bon." C'est tout. Jeanne a fait un pot-au-feu, avec du boeuf qu'elle a payé trop cher au marché de Vaise, parce qu'il fallait du boeuf, parce que le boeuf c'est la vie d'avant, c'est le dimanche, c'est normal.

Ils mangent. Paul mange lentement, avec application, comme un homme qui réapprend. La viande, les légumes, le bouillon. Il ne parle pas de la guerre. Il ne parle pas de l'hôpital. Il dit : "Le pot-au-feu est bon." Il dit : "Tu as maigri aussi." Il dit : "Merci." Puis il se tait et Jeanne débarrasse et Paul reste assis à la table, les yeux sur la fenêtre qui donne sur la cour, et le soir tombe sur Vaise et sur eux.

La nuit, Jeanne se réveille en sursaut. Paul crie. Il est assis dans le lit, les yeux ouverts, et il crie quelque chose qu'elle ne comprend pas - un nom, peut-être, ou un ordre, les mots de la tranchée. Elle lui touche l'épaule droite, doucement. Il se retourne vers elle et ne la reconnaît pas pendant trois secondes. Trois secondes. Puis il dit : "Pardon." Il se recouche. Il ne se rendort pas. Jeanne non plus.

Ça durera des semaines.


Verdier prend trois jours de permission à Paris, les premiers depuis janvier. Il voit ses enfants. Pierre a grandi - douze ans maintenant, des jambes trop longues, un visage qui hésite entre l'enfance et l'adolescence. Marguerite a neuf ans et des nattes qu'elle déteste. Ils accueillent leur père avec une politesse gauche qui serre le coeur de Verdier plus que tous les rapports de pertes qu'il a classés dans ses dossiers. Ses enfants ne le connaissent pas. Il est un uniforme qui vient dîner.

Madeleine fait le dîner. Correctement. Comme elle fait tout - correctement. Le rôti, les pommes de terre, la salade. Verdier mange et regarde sa femme et essaie de la voir, pas comme une silhouette dans une cuisine, mais comme la femme qu'il a épousée treize ans plus tôt, dans l'église de Chartres, un jour de juin qui sentait le tilleul. Il n'y arrive pas. La guerre a creusé entre eux un fossé qui n'existait pas avant - ou qui existait déjà mais que la vie commune masquait, et que l'absence a révélé comme l'eau révèle les fissures d'un mur.

Le deuxième soir, après le dîner, quand les enfants sont couchés, Madeleine dit : "Étienne, quand est-ce que ça va finir ?" C'est la première question personnelle qu'elle lui pose depuis son arrivée. Verdier la regarde. Il pourrait mentir. Il devrait mentir. Tous les maris mentent, tous les soldats mentent, c'est la règle. Mais Verdier est un homme de chiffres, et les chiffres ne mentent pas, et Madeleine mérite mieux qu'un mensonge.

"Pas cette année. Peut-être pas l'année prochaine."

Madeleine hoche la tête. Elle ne pleure pas. Elle range les assiettes et elle dit : "Les enfants ont besoin de toi." Ce n'est pas un reproche. C'est un constat, posé sur la table comme un fait, et Verdier l'entend et ne sait pas quoi en faire.

Il repart le surlendemain, à l'aube. Pierre dort. Marguerite dort. Madeleine est debout, en robe de chambre, dans le couloir. Ils se regardent. Verdier embrasse sa femme sur le front. Madeleine dit : "Fais attention." Verdier dit : "Oui." Il descend l'escalier. La porte se ferme.


Sur le front, juillet est un mois de statu quo sanglant. L'offensive d'Artois est officiellement terminée, mais les combats locaux continuent, ce ruissellement de morts quotidiens qui est devenu la norme. Henri tient son secteur. Un jour ressemble à l'autre - les gardes, les corvées, les alertes, les tirs, le courrier, la soupe, le sommeil brisé. La guerre est devenue un métier. Un métier dangereux, absurde, épuisant, mais un métier, avec ses compétences, ses routines, ses hiérarchies.

Le quatrième numéro du Poilu du Causse sort le 12 juillet, composé par Marcel dans un abri de deuxième ligne avec les caractères de plomb qu'il transporte dans une boîte à cigares. Pas de presse cette fois - Marcel a trouvé un système de reproduction au papier carbone, artisanal, qui donne vingt exemplaires lisibles et dix autres à peu près déchiffrables. Henri a écrit un article sur les noms de tranchées - pourquoi les hommes baptisent les boyaux, les abris, les postes d'écoute. "On nomme ce qu'on habite. On habite ce qu'on nomme. Donner un nom à un trou dans la terre, c'est en faire un lieu. Et un lieu, c'est déjà un peu un chez-soi." Le commandant du bataillon lit l'article et convoque Henri. "C'est bien écrit, caporal. Vous étiez quoi, avant ?" "Instituteur, mon commandant." Le commandant hoche la tête. "Ça se voit."

C'est tout. Pas de compliment, pas de blâme. Mais à partir de ce jour, le commandant retient le nom d'Henri, ce qui, dans la mécanique de l'armée, peut signifier beaucoup de choses - une promotion, une mutation, un poste à l'arrière. Ou rien du tout.


A Capdenac-Gare, l'école est fermée pour l'été. Louise a un mois devant elle, un mois sans enfants, sans leçons, sans le bruit de la cour de récréation. C'est un silence qui lui pèse. Pendant l'année scolaire, l'école la tient debout - les horaires, les préparations, les copies, le jardin. Sans l'école, elle est une femme seule dans un bourg où les hommes manquent, où les conversations tournent autour de la guerre, des morts, des prix qui montent.

Elle aide sa mère à la mercerie. Elle range les bobines de fil, les boutons, les rubans. Les clientes viennent moins - on achète moins de tissu quand on est en noir, un seul tissu suffit, et il dure. Sa mère ne dit rien de la guerre, ne dit rien d'Henri, ne dit rien de rien. C'est une femme qui a été quittée et qui s'est construite autour du silence comme une huître autour d'un grain de sable.

Louise écrit à Henri presque tous les jours en juillet. Des lettres longues, détaillées, qui décrivent le Lot en été - la chaleur sur les pierres blanches, les tournesols, les figues qui mûrissent sur le mur de la cour, le bruit des grillons le soir. Elle écrit le monde qui existe encore, le monde qui attend, le monde d'après. C'est sa manière de se battre.

Henri reçoit ces lettres comme on reçoit de l'eau dans le désert. Il les lit, les relit, les range dans sa poche de poitrine qui est maintenant une petite bibliothèque de papier froissé. Et il répond, quand il peut, des lettres plus courtes, plus sèches, parce que son monde à lui ne se décrit pas - ou pas avec les mots qu'on envoie à une femme qu'on aime.

Mais le 20 juillet, il écrit quelque chose de différent. Quelque chose qui lui est venu la nuit, dans l'abri, en écoutant la respiration du berger.

"Chère Louise. Quand tout sera fini - et tout finira, même si je ne sais pas quand -, je veux t'épouser. Je le dis comme ça, sans détour, parce que les détours sont un luxe que je n'ai plus. Si tu veux bien de moi tel que je serai, et je ne sais pas ce que je serai, dis oui. Si tu veux y réfléchir, réfléchis. Mais sache que cette question est la seule chose claire dans ma tête depuis des mois."

La lettre met dix jours. Louise la reçoit le 30 juillet, dans la mercerie de sa mère, entre deux clientes. Elle la lit. Elle la relit. Elle sort dans la cour, s'assoit sur la marche de pierre, et dit oui à voix haute, toute seule, dans la chaleur de juillet, avec les grillons et les figues et le ciel blanc du Quercy.

Elle écrit un mot - un seul, sur une carte postale représentant le pont de Capdenac, et elle la poste avant de pouvoir changer d'avis.

"Oui."


Le 31 juillet, la guerre a un an. Henri est au créneau, dans la nuit chaude d'Artois, et il ne pense pas à l'anniversaire. Il pense à une carte postale qui est quelque part entre Capdenac et le front, dans un sac postal, dans un train, dans un camion, et qui porte un mot d'une syllabe qui contient le monde.

Il ne l'a pas encore reçue. Il ne la recevra que le 5 août. Mais il sait. Il sait ce qu'elle dira, comme on sait que l'aube viendra après la nuit, non par certitude mais par nécessité.

Le berger est à côté de lui, au créneau voisin. Ils regardent le no man's land dans le noir. Une fusée éclairante monte, éclaire les barbelés, les trous, les herbes folles, retombe. Le silence reprend.

Lacombe dit, à voix basse : "Belle nuit, caporal."

Henri dit : "Oui."

C'est le même mot. Ce n'est pas le même oui. Mais les deux sont vrais.