Juillet 1916
Le 1er juillet 1916, à sept heures trente du matin, les Britanniques sortent de leurs tranchées.
Au nord de la Somme, sur un front de vingt-cinq kilomètres, des dizaines de milliers d'hommes se lèvent ensemble, franchissent les parapets, et marchent vers les lignes allemandes. Ils marchent. Pas courent, pas rampent - marchent. En ligne, à intervalles réguliers, le fusil à l'épaule, le dos droit, au pas. C'est l'ordre. La doctrine britannique dit que les tranchées allemandes sont détruites, que les barbelés sont coupés, que les mitrailleuses sont neutralisées, et que l'infanterie n'a qu'à avancer et occuper. La doctrine a tort.
Les mitrailleuses allemandes sont intactes. Les abris profonds les ont protégées, comme à chaque fois, comme Verdier l'avait dit, comme tout le monde le savait sauf ceux qui donnaient les ordres - ou qui le savaient et qui ordonnaient quand même. Les Allemands sortent de leurs abris, mettent leurs mitrailleuses en batterie en quelques secondes, et tirent dans les lignes qui avancent au pas.
Ce qui se passe alors est la chose la plus terrible que la guerre ait produite en un seul jour. Les hommes tombent par rangées entières, comme des blés sous la faux, et ceux qui sont derrière continuent de marcher parce que c'est l'ordre, et ils tombent à leur tour. Les bataillons de Pals - ces unités de volontaires formées entre amis, entre voisins, entre collègues, les copains de Sheffield, les gars d'Accrington, les instituteurs de Leeds - les Pals meurent ensemble, comme ils se sont engagés ensemble, et des rues entières de villes anglaises seront en deuil le même jour.
A la fin du 1er juillet, l'armée britannique a perdu cinquante-sept mille hommes. Dix-neuf mille morts. En un jour. C'est le jour le plus sanglant de l'histoire militaire britannique. Plus de morts en une matinée que dans toutes les guerres du dix-neuvième siècle combinées. Et le soir, les lignes n'ont presque pas bougé.
Au sud de la Somme, c'est une autre histoire.
Henri attaque à sept heures trente, en même temps que les Britanniques au nord, mais dans des conditions différentes. L'armée française a appris. Deux ans de leçons payées en sang, et les leçons portent enfin leurs fruits. Le barrage roulant fonctionne - l'artillerie avance devant l'infanterie, mètre par mètre, et les hommes suivent le rideau de feu de près, si près que les éclats de leurs propres obus leur tombent dessus, et tant pis, parce que la seule chance de survie est d'arriver sur la tranchée allemande avant que les mitrailleuses ne sortent des abris.
Henri court. Pas marche - court. Courbé, le fusil dans une main, les grenades dans l'autre, les yeux fixés sur le mur de fumée et de terre qui avance devant lui. Ses hommes courent avec lui. Le berger boite mais court. Marcel court. Pélissié court. Lucien court. Fayolle court. Ils courent dans un bruit qui n'est plus un bruit mais la fin du monde, le sol qui explose sous leurs pieds, l'air qui n'est plus de l'air mais un mélange de fumée, de poussière, de métal et de cris.
La première tranchée allemande est atteinte en douze minutes. Le barrage l'a labourée, les Allemands qui en sortent sont hébétés, couverts de terre, à moitié sourds. Les grenades finissent le travail. Henri saute dans la tranchée et se retrouve face à un Allemand de son âge, peut-être plus jeune, qui lève les mains. Henri le pousse vers l'arrière d'un geste du fusil et passe. Pas le temps. La deuxième tranchée est à trois cents mètres.
La deuxième tranchée tombe aussi. Et la troisième. Le secteur français avance de deux, trois, quatre kilomètres dans la journée. C'est un succès. Un vrai succès, acheté au prix du sang mais au prix d'un sang mesuré - les pertes françaises du 1er juillet sont une fraction de celles des Britanniques. L'expérience compte. Le barrage roulant compte. Le fait de courir au lieu de marcher compte. Chaque leçon de 1914, de 1915, de Verdun, est inscrite dans la chair de ces hommes et de ces officiers, et elle sauve des vies.
Henri perd deux hommes le 1er juillet. Deux. Pas dix, pas vingt - deux. Un renfort de mai, touché par un éclat en traversant le no man's land. Et le charbonnier de Souillac, celui qui avait appris à lire avec les lunettes du hibou, tué par une balle dans la poitrine en sautant dans la troisième tranchée. Henri le voit tomber. Il ne s'arrête pas. Il ne peut pas s'arrêter. Il continue, et le charbonnier reste derrière lui, couché dans la tranchée allemande, les lunettes rondes de travers sur son visage, les yeux ouverts sur un ciel qu'il ne voit plus.
Le soir du 1er juillet, la section d'Henri est installée dans les positions conquises, quatre kilomètres en avant des lignes de départ. Ils creusent, se retournent, posent des barbelés. Henri fait le compte. Trente hommes au départ, vingt-huit au soir. Le berger est vivant, un éclat dans le casque qui lui a fait une bosse au front sans percer l'acier - le casque Adrian a sauvé Lacombe. Fayolle est vivant, indemne. Marcel est vivant. Pélissié est vivant. Lucien est vivant.
Le chat Verdun est resté à l'arrière, dans la grange. Les chats ne montent pas à l'assaut. C'est une des rares formes de sagesse que la guerre ne peut pas corrompre.
Les jours suivants sont la répétition de ce que Verdier connaît par coeur - le succès initial qui ne peut pas être exploité. Les Français avancent au sud, mais les Britanniques sont cloués au nord, et l'offensive ne peut pas progresser d'un seul côté. Le front se stabilise à nouveau. Les Allemands amènent des réserves, creusent de nouvelles lignes, installent de nouvelles mitrailleuses. Et la bataille de la Somme se transforme en ce que toutes les batailles de cette guerre se transforment - un siège, un pilonnage, un grignotage mètre par mètre.
Verdier, à l'état-major de la 6e armée, vit le 1er juillet avec un sentiment qu'il n'a jamais éprouvé - la satisfaction du travail bien fait. Le barrage roulant a marché. Les troupes françaises ont atteint leurs objectifs. Les pertes sont lourdes mais proportionnées au gain. Pour la première fois, Verdier a le sentiment que l'armée française sait faire la guerre. Pas gagner la guerre - faire la guerre. Correctement. Techniquement. Avec méthode.
Puis les rapports du secteur britannique arrivent, et la satisfaction se change en horreur. Cinquante-sept mille pertes. En un jour. Verdier lit les chiffres et reste un moment immobile à son bureau, le rapport dans les mains, incapable de le poser. Il pense au colonel du Yorkshire, celui qui parlait français, celui à qui il avait dit de ne pas avancer en ligne. Il ne saura jamais si le colonel a survécu.
Il écrit dans son carnet, le 2 juillet : "Les Britanniques ont payé aujourd'hui les leçons que nous avons payées en 1914. Ils les paieront encore. L'apprentissage de la guerre se fait en morts, et il n'y a pas de raccourci."
La bataille continue tout le mois de juillet. Attaque après attaque, jour après jour. Les noms des villages picards deviennent des noms de batailles - Fricourt, Mametz, la Boisselle, Thiepval, Pozières. Des noms que personne ne connaissait et que personne n'oubliera. Les Britanniques apprennent, vite, au prix du sang, et leurs tactiques s'améliorent de semaine en semaine. Mais le front avance lentement, mètre par mètre, bois par bois, ferme par ferme.
Henri est en ligne pendant trois semaines en juillet. Trois semaines de combats continus, d'attaques locales, de contre-attaques allemandes, de bombardements et de nuits blanches. C'est différent de Verdun - moins concentré, moins apocalyptique, mais plus usant d'une autre manière, parce que l'effort est constant, sans répit, sans la violence paroxystique qui au moins a le mérite de finir.
Le 14 juillet - la fête nationale, cette ironie -, le régiment attaque un bois fortifié dont Henri ne retiendra pas le nom. Pas parce qu'il l'oublie, mais parce que le bois n'a plus de nom quand on y entre - c'est un enchevêtrement de troncs brisés, de branches, de terre retournée, de barbelés accrochés aux souches, et dans ce chaos des Allemands qui tirent de partout et de nulle part.
L'attaque réussit. Le bois est pris. Le prix : cinq hommes dans la section d'Henri. Cinq. Dont un qui fait mal.
Lucien Combes. Le gamin de seize ans. Celui qui lisait Montaigne. Celui qui dessinait le chat. Celui qui avait appris à lire dans la grange de Picardie en décembre 1915 et qui dévorait les livres depuis.
Un éclat de mortier, dans le sous-bois, au moment où la section progressait entre les arbres. Le garçon est touché au ventre et à la cuisse. Henri est à côté de lui en trois secondes. Le sang est partout, noir sur le bleu horizon, et Lucien le regarde avec des yeux qui n'ont pas encore compris. "Sergent", dit-il. Henri presse un pansement sur le ventre et crie pour les brancardiers. Les brancardiers viennent. Lucien est emporté.
Henri ne saura pas avant trois jours que Lucien a survécu. Trois jours de silence, trois jours d'incertitude, trois jours pendant lesquels Henri fait son travail, tient sa section, commande ses hommes, et porte dans sa poitrine un poids qui ne ressemble à aucun autre - parce que Lucien n'est pas seulement un soldat, Lucien est un élève, et perdre un élève c'est perdre l'avenir, et perdre l'avenir c'est perdre la raison de tout.
Le 17, la nouvelle arrive. Lucien est à l'hôpital. Vivant. Le ventre est touché mais pas les organes. La cuisse est fracturée. Il ne reviendra pas au front. Il ne marchera plus comme avant. Mais il vivra.
Henri reçoit la nouvelle debout dans le boyau de communication, transmise par un coureur, et il s'appuie contre la paroi de terre et ferme les yeux. Le berger est derrière lui. Lacombe ne demande rien. Il attend. Henri ouvre les yeux et dit : "Lucien est vivant."
Le berger hoche la tête. Puis il dit, avec cette économie de parole qui est la sienne : "Tant mieux. Il dessine bien."
A Lyon, Jeanne vit un été de travail et de chaleur. L'usine Berliet est un four en juillet - les ateliers de tôle chauffent sous le soleil, et les femmes travaillent dans une température qui monte à quarante degrés, avec la poussière de métal qui colle à la sueur. Les tabourets sont là, mais en juillet les tabourets de bois brûlent les cuisses à travers les jupes. Rose, enceinte de six mois, travaille toujours. Le ventre sous la blouse, les pieds gonflés, le visage en sueur. Elle refuse de s'arrêter. "Si je m'arrête, je perds ma place. Si je perds ma place, je nourris pas les gosses." L'arithmétique de Rose est implacable, et Jeanne ne trouve rien à y redire, parce qu'il n'y a rien à y redire.
Jeanne a reçu des nouvelles de Paul - une carte, le tampon de la poste aux armées, la signature. Vivant le 8 juillet. Vivant. Le mot suffit. Paul est toujours en Argonne, loin de la Somme, et Jeanne ne sait pas s'il faut en être soulagée ou inquiète, parce que l'Argonne aussi tue, l'Argonne aussi mange des hommes, et le fait d'être loin de la grande offensive ne protège de rien.
Elle écrit à Henri sans savoir qu'il est sur la Somme. Elle raconte l'usine, Rose, la chaleur. Et elle ajoute, à la fin, une phrase qui vient de loin, d'un endroit en elle qu'elle n'avait jamais exploré avant la guerre : "Des fois je me demande ce qu'on sera, après. Pas toi et moi - nous tous. Les femmes. On peut pas revenir en arrière. On peut pas redevenir ce qu'on était. J'ai les mains d'une ouvrière et la tête d'une femme qui sait compter, et personne me les enlèvera."
Henri reçoit cette lettre le 25 juillet, dans un abri de la Somme. Il la lit et la relit et la range avec les autres, dans la poche de poitrine qui ne ferme plus tant elle est pleine.
Le 31 juillet, la bataille de la Somme a un mois. Le bilan est le suivant : les Alliés ont avancé de trois à huit kilomètres selon les secteurs, sur un front de trente kilomètres. Les pertes combinées des deux camps dépassent les trois cent mille hommes. Le front est toujours là. Les Allemands sont toujours là. La percée n'a pas eu lieu.
Henri est relevé le 28 juillet. Sa section a perdu neuf hommes en un mois. Neuf sur trente-deux. Dont Lucien, évacué. Dont le charbonnier de Souillac, mort. Et sept autres dont il écrira les noms dans son carnet, un par un, avec la date, parce que quelqu'un doit garder les noms, et que le sergent est celui qui garde les noms.
Au cantonnement de repos, le chat Verdun les attend dans la grange, couché sur la couchette du berger, avec l'air supérieur de celui qui n'a pas bougé. Le berger le prend, le cale contre son épaule, et s'assoit. Sa cuisse lui fait mal. Son front porte encore la marque du casque bosselé. Il a trente-six ans et il en paraît soixante.
Marcel s'assoit à côté de lui. Fayolle s'assoit. Pélissié s'assoit. Henri reste debout un moment, devant la porte de la grange, et regarde le soir tomber sur la Picardie. Les champs sont dorés, les blés sont hauts, et quelque part un paysan moissonne, parce que la moisson n'attend pas, même quand le monde est en guerre.
Il pense à Louise. A Lucien qui vivra. Au charbonnier qui ne lira plus. A Pélissié qui sait maintenant écrire le nom de sa femme. Au Montaigne qui est dans la musette de Lucien, quelque part dans un hôpital, taché de sang.
Il entre dans la grange et ferme la porte.