Chapitre 9 - Ce que Jeanne a vu
La guerre chimique. Après les gaz employés pendant la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne se prépare dès les années 1930 à la possibilité d'une nouvelle utilisation d'agents toxiques. Des masques à gaz sont distribués à la population, des équipes spécialisées sont formées et les hôpitaux reçoivent des instructions pour reconnaître les principaux agents : gaz moutarde, phosgène, chloropicrine, arsenicaux. Pendant la Seconde Guerre mondiale, aucun emploi massif d'armes chimiques n'a finalement lieu sur le territoire britannique. Les protections et les procédures restent pourtant en place jusqu'à la fin de la guerre. En 1945, les médecins savent reconnaître les effets des principaux gaz de combat. Ils savent aussi ce qu'ils doivent faire lorsqu'un gaz est identifié.
Jeanne ne parle pas tout de suite.
Ils rentrent à Earlsdon en silence. Paul ouvre la porte du 14 Aldbourne Road. Mrs. Whittle est dans le couloir, un torchon dans les mains. Elle regarde Jeanne. Elle ne dit rien. Jeanne monte au premier étage. Paul la suit. Il voit les draps défaits du côté de Jeanne, qu'il n'a pas touchés en trois jours. Jeanne s'assoit sur le bord du lit. Paul ferme la porte.
Jeanne regarde ses mains. Les mains lavées, relavées, frottées. Propres maintenant. Les ongles blancs. Propres comme elles ne l'ont jamais été depuis qu'elle travaille en usine.
Jeanne dit : "Ils m'ont pris du sang. Trois fois."
Paul s'assoit sur la chaise près de la fenêtre. Il ne dit rien. Il attend. Jeanne parlera quand Jeanne sera prête. Il la connaît depuis trente ans. On ne tire pas les mots de Jeanne. Ils viennent ou ils ne viennent pas.
Jeanne dit : "J'ai quelque chose à te dire d'abord. Le garçon. Eddie. Comment il va ?"
Paul dit : "Il est mort."
Jeanne ne bouge pas. Ses mains restent posées sur ses genoux. Paul la regarde. Il attend le geste, le mouvement, la respiration qui change. Rien. Jeanne est immobile.
Puis elle dit : "Quand ?"
Paul dit : "Le 4. Le deuxième jour."
Jeanne dit : "Il avait de la poussière sur le visage. Dans la bouche. Il ne pleurait pas."
Paul dit : "Oui."
Le silence. La chambre, le lit défait, les journaux aux fenêtres. Dehors un bus passe dans Aldbourne Road. Le bruit du moteur monte et décroît. Jeanne lève les mains devant elle. Les regarde. Les retourne. Paumes, dos, paumes.
Elle dit : "Moi aussi j'avais de la poussière."
Paul dit : "Tu es rentrée."
Jeanne dit : "Les enfants aussi ils sont rentrés. Le premier jour. Et le deuxième jour, ils ne marchaient plus."
Jeanne pleure dans la cuisine.
Pas au premier étage, pas sur le lit, pas dans la chambre. Elle descend, s'assoit à la table, Paul met la bouilloire sur le feu, et c'est quand il pose la tasse devant elle que ça lâche. Le geste. La tasse sur la table. La même tasse qu'il y a trois jours, avant qu'elle parte à l'usine dans le noir.
Ce n'est pas un sanglot. C'est un bruit que Paul n'a entendu qu'une fois, à Lyon, après le tisonnier. Le bruit d'une femme qui a tenu trop longtemps.
Paul ne dit rien. Il pose sa main sur la table, à côté de celle de Jeanne. Pas dessus. À côté. C'est leur manière. Depuis trente ans, c'est leur manière.
Ça dure un moment. Puis Jeanne boit le thé. Il est froid. Elle le boit quand même.
Ce qu'elle a vu.
Pas un hôpital. Une école primaire réquisitionnée, à cinq cents mètres de l'hôpital. Les salles de classe vidées de leurs pupitres, remplacées par des lits de camp. Des couvertures militaires kaki. L'odeur de désinfectant et de craie, parce que les tableaux noirs étaient encore aux murs avec les leçons de la semaine dernière. Division à deux chiffres. Le pluriel des noms en -y. Jeanne les a lues vingt fois en trois jours, allongée sur son lit de camp, en face du tableau. The lady, the ladies. The city, the cities.
Quarante personnes dans le centre d'observation le premier soir. Des ouvriers de l'usine, des wardens, des civils du quartier. Ceux qui étaient sur la zone dans les premières heures. Séparés en deux groupes - ceux qui étaient à moins de deux cents mètres du cratère, ceux qui étaient au-delà. Jeanne dans le deuxième groupe. L'atelier B, cent mètres du cratère. Mais elle n'était pas au cratère. Elle était dans le bâtiment.
Les médecins étaient militaires. Ils étaient arrivés dans la nuit. Certains venaient de Londres, Jeanne l'avait compris à leurs conversations. Ils parlaient peu, prenaient des notes, posaient des questions précises. À quelle heure êtes-vous arrivée. Combien de temps êtes-vous restée. Avez-vous touché des surfaces endommagées. Avez-vous retiré votre masque à gaz. Jeanne n'avait pas de masque à gaz. Personne n'avait de masque à gaz à quatre heures du matin. Les masques à bande orange distribués la semaine d'avant étaient chez les gens, dans les tiroirs, pas sur les visages. Personne ne s'attendait à un bombardement. Et ce n'était pas un bombardement.
Prélèvements sanguins. Examens neurologiques - touchez votre nez, suivez mon doigt, serrez mes mains. Les mains du médecin tremblaient. Jeanne avait déjà vu des hommes avoir peur.
Le premier soir, tout le monde allait bien. Fatigués, inquiets, mais debout. Des gens qui n'avaient rien d'apparent. Les médecins prenaient des notes, remplissaient des formulaires, murmuraient entre eux dans les couloirs de l'école. Jeanne ne comprenait pas tout, mais elle comprenait les mots techniques quand ils revenaient. "Negative." "No respiratory signs." "Pupillary response normal." Tout négatif. Rien de visible.
Le deuxième matin, trois enfants ne se sont pas levés.
Pas dans la salle de Jeanne. Dans l'autre groupe, celui des deux cents mètres. Jeanne l'a su parce que les murs de l'école sont minces et que les voix traversent. Un médecin qui appelait un autre médecin. Un bruit de brancard dans le couloir. Puis les ambulances dehors - Jeanne entendait les moteurs par les fenêtres fermées.
Elle ne les a pas vus. Mais elle a vu les médecins après. Leur visage. L'impuissance professionnelle. Le savoir qui ne sert pas.
Jeanne dit : "Ils ne savaient pas ce que c'était. Ils testaient des choses. Du gaz moutarde, du phosgène, des noms que je ne connaissais pas. Tout revenait négatif. Et les enfants empiraient."
Paul écoute. Il ne prend pas de notes. Pas maintenant. Plus tard.
Jeanne dit : "Il y avait une fille. Cinq, six ans. Dans le couloir, le deuxième matin, sur un brancard. Les yeux ouverts. Elle ne voyait rien."
Paul dit : "Tu l'as vue toi-même ?"
Jeanne dit : "Elle est passée devant ma porte. Le brancard était trop grand pour elle."
Le deuxième jour, Jeanne a demandé à envoyer un message à Paul. Refus. Consigne militaire. Pas de communication extérieure. Le centre est classé. Jeanne a demandé pourquoi. On lui a dit que c'était temporaire. Temporaire. Le mot qu'on utilise quand on ne sait pas combien de temps.
Jeanne a travaillé dans des usines toute sa vie. Berliet à Lyon pendant la première guerre - des obus, des moteurs, des cadences de douze heures. La BSA à Coventry. Elle sait comment fonctionnent les institutions quand elles sont dépassées. Elles ne disent pas "nous ne savons pas." Elles disent "temporaire." Elles disent "standard procedure." Elles disent "we'll let you know." Et derrière ces mots, les gens qui savent ne savent pas, et les gens qui décident ne décident rien.
Le deuxième jour, Jeanne s'est levée dans la nuit pour aller aux toilettes. Les toilettes étaient au fond du couloir, dans les anciens sanitaires de l'école. En passant devant le bureau du directeur, elle a vu la porte entrouverte. Lumière allumée. Personne à l'intérieur - les médecins étaient dans l'autre aile. Sur le mur du bureau, au-dessus de l'ancien tableau d'affichage où étaient encore punaisées les dates des vacances scolaires de Pâques, il y avait deux cartes.
Deux cartes. Côte à côte.
La première, Jeanne l'a reconnue. Coventry. Le plan de la ville, les rues, la zone industrielle. Le cratère marqué d'un cercle rouge. Des cercles concentriques autour, à intervalles réguliers. Des épingles de couleur - rouges, jaunes, bleues. Les rouges proches du cratère. Les jaunes plus loin. Les bleues aux limites. Les rouges étaient proches du cratère. Les jaunes plus loin. Les bleues aux limites. Elle ne savait pas ce qu'elles signifiaient.
La deuxième carte, Jeanne ne l'a pas reconnue. Une ville qu'elle n'avait jamais vue. Des rues aux noms qu'elle ne pouvait pas lire de la porte - des noms longs, avec des consonnes inhabituelles. Pas anglais. Pas français. Pas allemand. Polonais, peut-être. Et sur cette carte, les mêmes cercles. Les mêmes épingles. Rouges au centre, jaunes autour, bleues aux limites. Les mêmes motifs de dispersion.
En bas de la deuxième carte, au crayon, dans une écriture rapide, une annotation : "Same agent ?"
Jeanne est restée devant la porte un moment. Pas longtemps. Assez pour comprendre ce qu'elle voyait. Deux villes. Le même schéma. La même chose, peut-être, faite deux fois. Et les Britanniques le savaient, puisqu'ils avaient les deux cartes sur le même mur.
Elle est retournée se coucher. Elle n'a rien dit aux médecins. Elle n'a rien dit à personne. Elle a regardé le plafond de la salle de classe. The lady, the ladies. The city, the cities.
Jeanne dit à Paul : "Ils savaient."
Paul dit : "Qui ?"
Jeanne dit : "Les militaires. Les médecins. Ils savaient que c'était déjà arrivé. Ils avaient une carte d'une autre ville. Mêmes motifs. Mêmes morts. Et personne ne nous a dit quoi que ce soit."
Paul regarde Jeanne. Elle n'est pas en colère. Pas encore. Elle est froide. La froideur de Jeanne est plus inquiétante que sa colère. Paul le sait depuis Lyon.
Jeanne dit : "Same agent. C'est ce qui était écrit."
Paul dit : "L'autre ville, c'était quoi ?"
Jeanne dit : "Je ne sais pas. Pologne, je crois. Les noms des rues."
Paul pense à la deuxième carte. La ville aux noms qu'elle ne pouvait pas lire. Quelque part en Pologne, la même chose est arrivée. Et quelque part dans un bureau transformé en poste de commandement, deux cartes côte à côte disent que Coventry et cette ville sont mortes de la même chose.
Le soir, Jeanne fait deux choses.
La première : elle descend au rez-de-chaussée et frappe chez Mrs. Whittle. Mrs. Whittle ouvre, Nelson dans les bras. Jeanne dit : "Keep Nelson inside. Don't let him out."
Mrs. Whittle demande pourquoi. Jeanne dit : "Please. Just keep him inside."
Mrs. Whittle regarde Jeanne. Quelque chose dans le visage de Jeanne fait que Mrs. Whittle ne pose pas de deuxième question. Elle hoche la tête. Elle ferme la porte. Nelson restera à l'intérieur.
La deuxième : Jeanne s'assoit à la table de la cuisine. Elle prend une feuille de papier et un crayon. Elle écrit.
Pas un testament. Pas des instructions. Une lettre. Pour Henri et Georges. Henri à Lyon, clerc de notaire, marié à Renée, père de Madeleine. Georges dont on ne sait même pas où il est - parti en Relève en 42, pas de nouvelles depuis des mois. Jeanne écrit aux deux, sur la même feuille.
Paul ne regarde pas ce qu'elle écrit. Il est assis en face d'elle, dans la cuisine, avec son carnet ouvert. Il n'écrit pas non plus. Il attend que Jeanne finisse.
Jeanne plie la lettre. Elle la tend à Paul.
Jeanne dit : "Tu la gardes."
Paul prend la lettre. Il ne demande pas pourquoi. Il ne demande pas "au cas où quoi." Il sait au cas où quoi. Il met la lettre dans la poche intérieure droite de sa veste. La poche du côté du bras valide - celle où la main gauche allait naturellement, avant. Maintenant il faut croiser le bras droit sur la poitrine pour y accéder. Un geste lent, maladroit. Les choses qu'on range dans la poche qu'on ne peut plus atteindre facilement, c'est les choses qu'on espère ne pas avoir à reprendre.
Les jours suivants, les morts continuent.
Les enfants d'abord. Puis les adultes. Pas les blessés de l'explosion - les blessés sont à l'hôpital depuis le premier jour et ils guérissent normalement, os cassés, coupures, brûlures. Ce sont les autres. Ceux qui n'avaient rien. Ceux qui étaient sur la zone ou près de la zone dans les premières heures.
Les autorités distribuent les masques à bande orange. Les wardens passent de maison en maison avec des instructions. Fermez les fenêtres. Lavez-vous les mains. Ne buvez pas l'eau du robinet. Des consignes de précaution qui arrivent après les morts, comme toujours.
Jeanne ne retourne pas à l'usine. La BSA est fermée. Le périmètre autour du cratère s'agrandit chaque jour. Les fanions rouges de Spencer Park avancent vers le nord-ouest. Des rues entières sont évacuées. Des familles partent avec des valises, à pied, vers les quartiers éloignés. Coventry connaît ça aussi - en 1940, après le Blitz, des milliers de gens avaient fui la ville chaque nuit pour dormir dans les champs. Mais en 1940, on fuyait les bombes. On savait quoi fuir. Là, on fuit quelque chose qu'on ne voit pas.
Paul continue de marcher. Chaque matin, il fait le tour des rues qu'il connaît. Il note les rats morts. Les pigeons absents. Les maisons aux rideaux fermés. Il voit les équipes en combinaison qui ratissent les rues avec leurs instruments. Les fanions rouges qui avancent. Il voit les ambulances. Il compte les jours entre l'impact et les nouveaux cas. Trois jours, cinq jours, une semaine. Plus loin, plus tard. La zone s'étend.
Son carnet se remplit. Des pages entières de dates, d'adresses, de symptômes rapportés par les voisins. Il n'est pas médecin. Il n'est pas chimiste. Il est un homme de soixante-deux ans avec un bras en moins et un carnet, qui marche dans une ville empoisonnée et qui note ce qu'il voit. C'est ce qu'il a toujours fait. C'est tout ce qu'il sait faire.
Le 8 mai 1945 est un jour comme un autre.
Paul sort le matin. Il achète du pain. Il marche. Il note. La boulangère de Earlsdon Street lui dit que Mrs. Hadley, deux rues plus loin, est morte dans la nuit. Son fils est à l'hôpital. Le boucher a fermé. Le marchand de légumes n'a plus rien sur les étals, la livraison n'est pas venue.
Jeanne reste à la maison. Elle n'a plus d'usine où aller. Elle aide Mrs. Whittle à colmater les fenêtres. Nelson regarde les travaux depuis l'intérieur, assis sur le rebord, de l'autre côté du journal. Ses yeux jaunes suivent les mains de Jeanne qui posent le ruban adhésif. Ses mains fonctionnent encore.
La radio de Mrs. Whittle, dans le salon du rez-de-chaussée, grésille toute la journée. Les nouvelles parlent de la guerre qui continue. Le front ouest est enlisé. Les Soviétiques n'avancent plus. Le Premier Ministre a fait une déclaration au Parlement. Personne ne parle de capitulation.
Paul rentre. Il pose le pain sur la table. Il ouvre le carnet et écrit la date. 8 mai 1945. En dessous : "Mrs. Hadley morte. Boucher fermé. Pas de livraison. Radio : la guerre continue."