Chapitre 13 - Le mot
La propagande allemande. Depuis 1933, le régime nazi contrôle l'information diffusée à la population. La presse, la radio, le cinéma et l'édition sont placés sous la surveillance du ministère du Reich à l'Éducation du peuple et à la Propagande, dirigé par Joseph Goebbels. Les actualités cinématographiques, diffusées avant les films dans les salles allemandes sous le titre de Deutsche Wochenschau, montrent les opérations militaires, les destructions ennemies et les discours du régime selon une ligne fixée par les autorités. Les images sont sélectionnées, montées et commentées. Les défaites peuvent être présentées comme des replis, les destructions comme des preuves de résistance et les pertes comme le prix nécessaire de la victoire. En 1945, la population allemande continue de recevoir ces images dans les cinémas, alors même que le territoire du Reich se réduit chaque semaine.
Von der Linde va au cinéma le samedi 11 août.
C'est l'idée de Freda. Le Kurbel, un petit cinéma de Charlottenburg, à dix minutes à pied de leur appartement, dans une rue qui a encore ses façades intactes. Le Kurbel programme ce qu'il peut - des films de l'UFA (la société de production cinématographique du Reich) qui ont deux ou trois ans de retard, des comédies musicales en costumes, parfois un Heinz Rühmann que tout le monde a déjà vu. Freda aime aller au cinéma. Freda aime faire des choses normales. Elle achète les billets le matin, elle met son manteau gris, elle prend le bras de son mari dans la rue. Ça ressemble à une vie.
La salle est à moitié pleine. Des couples, des femmes seules, quelques soldats en permission. Il fait chaud dehors, mais le Kurbel est frais - les murs épais, le plafond haut. Von der Linde s'assoit au septième rang, côté allée. Freda est à sa droite. Un homme qu'il ne connaît pas est à sa gauche, avec un cornet de cacahuètes grillées qu'il pioche régulièrement. Le bruit des coquilles qu'il casse entre ses doigts ponctue le silence de la salle.
Les lumières baissent. L'écran s'allume. Le coq de la Deutsche Wochenschau apparaît. Musique martiale. Numéro 773.
Le premier sujet est le front de l'Est. Des images de soldats allemands en position, des chars dans un champ, un officier qui montre une carte. Le commentateur parle de contre-attaques réussies dans le secteur de Seelow. La voix est assurée, virile, professionnelle. Les soldats à l'écran ont l'air fatigués. La contradiction entre la voix et les visages est visible pour quiconque regarde. Personne dans la salle ne regarde. Ils connaissent la convention. La Wochenschau dit ce qu'il faut dire. Le public fait ce qu'il faut faire. Le mensonge fonctionne parce que tout le monde accepte d'y participer.
Le deuxième sujet est Nuremberg.
L'image montre des projecteurs antiaériens balayant un ciel noir. Des traceurs de Flak qui montent en lignes pointillées. Le commentateur dit que la défense antiaérienne de Nuremberg a repoussé un raid de bombardiers ennemis dans la nuit du 5 au 6 août. Des dommages ont été causés aux installations ferroviaires et industrielles au sud et à l'est de la ville. Les services de lutte contre l'incendie ont maîtrisé les foyers. La population civile a fait preuve du calme et de la discipline habituels. Les pertes sont limitées.
L'image montre des pompiers qui arrosent un bâtiment en flammes. Un entrepôt, probablement. Des ruines fumantes. Un camion de la Croix-Rouge qui passe. Un homme en uniforme qui serre la main d'un pompier. Des décombres de briques. De la fumée. Le genre d'images que la Wochenschau montre depuis 1943 après chaque raid de la RAF ou de l'USAAF. Du stock. De la routine.
Von der Linde regarde l'écran.
Ce qu'il voit : des pompiers dans les faubourgs. Les voies ferrées. Les dépôts. Les dommages du raid de Lancaster. Les dommages réels, conventionnels, causés par 267 bombardiers britanniques dans la nuit du 5 au 6 août. Ces images-là sont vraies.
Ce qu'il ne voit pas : le centre-ville. La Lorenzkirche. La Sebalduskirche. Le Hauptmarkt. Le château impérial. Les rues médiévales. Les maisons. Les gens. Les 150 000 morts. Le cratère. Le cercle de néant de 1,6 kilomètre de rayon où une ville existait il y a cinq jours.
Le commentateur ne prononce pas le mot "atomique." Le commentateur ne mentionne pas le centre-ville. Le commentateur ne dit pas que Nuremberg n'existe plus. Sur l'écran, Nuremberg est une ville bombardée. Comme Cologne, comme Hambourg, comme Berlin. Des dégâts. Des pompiers. Du courage. De la discipline.
L'homme aux cacahuètes casse une coquille. Freda regarde l'écran. La salle regarde l'écran. Tout le monde regarde des pompiers arroser un entrepôt et personne ne sait que derrière l'entrepôt il n'y a plus rien.
Von der Linde sait.
Il sait parce que le rapport de la Luftwaffe est passé par le Heereswaffenamt et qu'une copie est arrivée à Spandau le 8 août. Le mot "atomique" y apparaît deux fois. L'estimation des pertes y apparaît une fois. 150 000. Von der Linde a lu le chiffre au bureau 12, devant la fenêtre sans moineau, à côté du registre des conteneurs.
Il est assis dans un cinéma de Charlottenburg, entre sa femme et un inconnu aux cacahuètes, et il regarde le régime mentir à son propre peuple sur la destruction d'une ville entière. Il ne bouge pas. Il ne dit rien. Il ne se lève pas. Il reste assis dans le noir, les mains sur les genoux, et il regarde les pompiers arroser un entrepôt qui n'a plus aucune importance.
Le sujet suivant est une usine de munitions dans les Sudètes. Des ouvrières en fichu sourient à la caméra. La production continue. Le Reich tient.
Freda pose sa main sur le bras de Von der Linde. Un geste machinal, conjugal. Elle ne sait pas ce qu'il sait. Elle ne sait pas ce qu'il fait à Spandau. Elle ne sait pas ce qu'il y a dans les conteneurs, ce qu'il y a dans les rapports, ce qu'il y a dans le Bericht 47. Elle vit avec un homme qui signe des bons de sortie pour la fin du monde et qui mange de la soupe au chou le soir sans parler.
Von der Linde ne retire pas le bras de Freda. Il regarde l'écran. Les ouvrières sourient.
Le lundi 13 août, Speer convoque une réunion dans son bureau de la Pariser Platz.
Pas une réunion officielle. Pas de compte rendu, pas de secrétaire, pas de procès-verbal. Quatre hommes dans un bureau aux rideaux tirés. Speer. Le général Guderian, chef d'état-major de l'armée de terre, qui a été limogé en mars mais qui reste influent. Le général Jodl, chef de l'état-major opérationnel de la Wehrmacht. Et Dönitz, le Großadmiral (grand-amiral), commandant en chef de la marine, l'homme qui se retrouverait probablement à la tête du Reich si Hitler disparaissait.
Speer n'a pas invité Himmler. Speer n'a pas invité Bormann. Pas de SS dans la pièce. Pas de fanatiques. Des militaires et un architecte. Quatre hommes qui savent encore lire une carte, compter des divisions et mesurer les conséquences d'un ordre.
Speer parle le premier. Il pose les faits. Nuremberg. 150 000 morts. Une seule bombe. Le centre-ville effacé. La Wochenschau ment, la population ne sait pas encore, mais les rapports militaires sont formels. L'arme est atomique. Sa puissance dépasse tout ce que l'arsenal allemand peut opposer.
Jodl demande : "Est-ce qu'ils en ont d'autres ?"
C'est la question. La seule question qui compte. Le reste en dépend. Si les Américains ont utilisé leur seule bombe, alors Nuremberg est un coup de poker. Un bluff sanglant. L'Allemagne peut encaisser, tenir, jouer le temps. Les stocks de NERV à Spandau sont toujours là. 288 conteneurs. L'arme chimique fonctionne. Le terrain se contamine. Les Alliés avancent au pas. Le calcul peut encore tenir.
Si les Américains en ont d'autres, le calcul ne tient plus. Berlin est à portée. Munich est à portée. Hambourg, Stuttgart, Francfort. Chaque ville d'Allemagne est un Nuremberg en puissance. Et aucune Flak, aucun chasseur, aucune défense ne garantit qu'un appareil isolé à 9 500 mètres puisse être arrêté à temps.
Speer dit qu'il ne sait pas combien de bombes les Américains possèdent. Personne ne le sait. Le renseignement n'a rien. Le Projet Manhattan était le secret le mieux gardé de la guerre. Les Allemands savaient que des recherches atomiques existaient - la physique nucléaire n'est pas un secret - mais ils n'avaient aucune idée de l'avancement du programme américain. Heisenberg, le physicien qui dirigeait le programme allemand avait dit que la bombe était théoriquement possible mais pratiquement hors de portée.
Guderian dit : "Une bombe de cette puissance demande des années de développement et des ressources considérables. Les Américains en ont peut-être une deuxième. Pas dix."
Dönitz ne dit rien. Il écoute. Il calcule.
Jodl dit : "Et si nous nous trompons ? Si la deuxième tombe sur Berlin dans une semaine ?"
Silence dans le bureau. Le bruit de la rue passe à travers les rideaux. Un camion. Une voix. Berlin continue à fonctionner, par habitude, par inertie, parce que les villes fonctionnent jusqu'à ce qu'elles ne fonctionnent plus.
Speer dit : "Berlin a quatre millions d'habitants."
Personne ne répond. Le chiffre tombe dans le silence comme un pavé dans l'eau. Quatre millions. Dix fois Nuremberg. Quatre millions de gens qui dorment dans les abris chaque nuit en pensant que les bombes conventionnelles sont le pire qui puisse leur arriver.
Guderian dit : "Nous avons encore le NERV. 288 conteneurs. C'est notre levier."
Speer dit : "C'est aussi ce qui a provoqué Nuremberg."
Le silence encore. L'engrenage. L'engrenage que Speer connaît depuis mars, depuis les réunions au bord du lac de Constance, depuis l'ultimatum refusé. Les Allemands ont utilisé le NERV. Les Américains ont répondu par la bombe. Si les Allemands utilisent encore le NERV, les Américains utiliseront encore la bombe. Et si les Américains n'ont qu'une seule bombe supplémentaire, elle tombera sur Berlin. Et si les Allemands ripostent au NERV, les Américains fabriqueront d'autres bombes. L'escalade n'a pas de sommet. L'escalade est une pente qui monte des deux côtés.
Dönitz parle pour la première fois. Il dit : "Il faut demander les conditions."
Cinq mots. Pas le mot capitulation. Pas le mot reddition. "Demander les conditions." La formulation d'un amiral - précise, technique, sans charge émotionnelle. Demander les conditions n'est pas capituler. C'est ouvrir un canal. C'est voir ce que l'ennemi propose. C'est garder une option.
Jodl dit : "Il ne voudra pas."
Il. Pas "le Führer." Pas "Hitler." Il. Tout le monde dans la pièce sait de qui parle Jodl. Et tout le monde sait que Jodl a raison.
Speer dit : "Nous pourrions le convaincre que ce n'est pas une capitulation. C'est une reconnaissance. Une pause opérationnelle."
Guderian secoue la tête. Pas violemment. Avec la fatigue d'un homme qui connaît l'homme du bunker depuis dix ans. "Il n'entendra pas le mot pause. Il n'entendra pas le mot conditions. Il entendra le mot novembre 1918. Et il refusera."
Speer sait que Guderian a raison. Novembre 1918. L'armistice. La révolution. Le Kaiser qui abdique. Les socialistes qui prennent le pouvoir. Le Dolchstoß (le coup de poignard dans le dos) - le mythe fondateur du nazisme, l'idée que l'Allemagne n'a pas perdu la guerre en 1918 mais a été trahie par les politiciens, les juifs, les marxistes. Tout le régime repose sur la promesse que novembre 1918 ne se reproduira jamais. Hitler ne capitule pas parce que capituler c'est devenir les hommes de novembre 1918. Et devenir les hommes de novembre 1918, c'est annuler la raison d'être du régime.
C'est absurde. C'est logique. Les deux en même temps.
Speer sort de la réunion sans conclusion.
Les quatre hommes se séparent dans le couloir de la Pariser Platz. Guderian retourne à son bureau. Jodl regagne le quartier général. Dönitz repart vers le nord. Speer reste.
Il s'assoit dans son bureau. Il regarde la carte de l'Allemagne au mur. Les punaises rouges des zones de contamination. Grodzisk, Coventry, Giessen, Liège, Eindhoven, Küstrin. Et maintenant le cercle vide de Nuremberg, que quelqu'un a dessiné au crayon rouge. Pas des punaises pour Nuremberg. Un cercle. Parce qu'il n'y a plus rien à marquer par un point.
Il regarde Berlin sur la carte. Le point noir au nord-est. Quatre millions de personnes.
Speer pense à ses enfants. Albert, Hilde, Fritz, Margarete, Arnold, Ernst. Six enfants sur l'Obersalzberg. Loin de Berlin. Loin de Nuremberg. Loin des zones de contamination. Pour l'instant. Le NERV ne distingue pas les enfants de ministres des enfants d'ouvriers. La bombe non plus. Si Berlin est frappée, l'Obersalzberg n'est pas assez loin pour être sûr. Et si les Soviétiques arrivent avant les Américains, les enfants d'un ministre de l'Armement du Reich ne seront pas traités en invités.
Il ouvre un tiroir. Il sort le dossier Nuremberg - le rapport de la Luftwaffe, les photos de reconnaissance aérienne. Il les a regardées une fois. Il les regarde à nouveau. Le cercle blanc au centre. L'absence totale de structure sur un rayon de 1,6 kilomètre. Autour, les ruines. Plus loin, les bâtiments debout avec les toits arrachés. Et au-delà, la ville intacte. Les faubourgs que les Lancaster ont bombardés, avec leurs dégâts conventionnels, leurs murs effondrés, leurs incendies. La différence entre les deux types de destruction est visible à l'oeil nu. Les faubourgs sont détruits. Le centre est absent.
Speer range les photos. Il prend un crayon. Il ne dessine pas de colonne dans la marge. Il ne dessine rien. Le crayon reste dans sa main, immobile.
Historiquement, Speer avait envisagé de tuer Hitler en introduisant du gaz dans le système de ventilation du bunker. Il avait abandonné l'idée - trop compliqué, trop risqué, trop de gardes. Dans son esprit, la tentation revient. Pas le gaz dans le bunker. Autre chose. Une conversation, un rapport, un document montré au bon moment à la bonne personne. Les généraux qui refusent de transmettre les ordres. Les gardes qui ouvrent une porte. Dönitz qui prend le relais.
Sauf que Speer n'est pas un conspirateur. Speer est un architecte. Il sait dessiner des bâtiments, pas des coups d'État. Il sait organiser la production de chars, pas l'assassinat d'un chef d'État. Et surtout, il sait que même après dix ans de proximité, même après Germania, même après les soirées au Berghof, même après tout ce qu'il a vu et tout ce qu'il a fait, il n'a pas le geste. Le geste de l'homme qui tue. Jeanne Vauterin a tué Guillaume au tisonnier dans une cuisine de Lyon. Jeanne est capable du geste. Speer ne l'est pas. Il le sait. Il le déteste. Mais il le sait.
Il pose le crayon. Il regarde par la fenêtre. La Pariser Platz. Le Brandenburger Tor. Berlin qui attend la prochaine bombe.
Le refus arrive le 14 août.
Pas en personne. Pas par décret. Par la chaîne de commandement, comme tout le reste. L'aide de camp de Hitler transmet à Jodl que le Führer a pris connaissance du rapport sur Nuremberg et qu'il ordonne la poursuite des opérations. Pas de commentaire. Pas d'analyse. Pas de discussion. La poursuite des opérations.
Jodl téléphone à Speer. Deux phrases. Le Führer ordonne la poursuite des opérations. Les stocks de l'agent N doivent être maintenus en état de disponibilité opérationnelle.
Speer dit : "Il a vu les photos de Nuremberg ?"
Jodl dit : "Les photos ont été transmises au bunker."
Speer dit : "Et ?"
Jodl ne répond pas. Il n'a pas besoin de répondre. Les photos ont été transmises. L'ordre est la poursuite des opérations. L'espace entre les deux est l'espace dans lequel vivent les hommes qui obéissent à un homme qui ne voit plus le monde.
Speer raccroche. Il reste debout près du téléphone. Le bureau est silencieux. Sur la carte, les punaises rouges et le cercle vide. Sur le bureau, les photos de reconnaissance et le crayon immobile.
La poursuite des opérations. Le NERV continuera de partir de Spandau. Les A4b de Von Braun continueront de voler. Les taches mortes continueront de s'étendre. Et les Américains, quelque part au Nouveau-Mexique ou ailleurs, continueront d'assembler des bombes.
L'homme dans le bunker ne capitule pas. L'homme dans le bunker ne capitulera jamais. Novembre 1918 est plus réel pour lui que Nuremberg en août 1945. Le mythe est plus fort que le champignon atomique. L'identité est plus forte que 150 000 morts.
Le soir du 14 août, Speer rentre chez lui.
Il n'a pas de chez lui à Berlin - son appartement a été détruit par un bombardement en novembre 1944. Il loge dans un bureau aménagé du ministère de l'Armement, avec un lit de camp et un lavabo. Margret et les enfants sont sur l'Obersalzberg. Il ne les a pas vus depuis mai. Il leur écrit des lettres que la poste met parfois deux semaines à livrer. Margret répond quand elle peut. Les enfants vont bien. Arnold a appris à faire du vélo. Ernst a perdu une dent.
Speer s'assoit sur le lit de camp. Il enlève ses chaussures. Il regarde ses mains. Les mains d'un architecte. Des mains qui ont dessiné Germania, la cathédrale de lumière, la Nouvelle Chancellerie. Des mains qui ont signé des bons de production de chars et de munitions. Des mains qui ont porté un dossier au bord du lac de Constance. Des mains qui ne sont pas capables du geste.
Il pense à Dönitz. "Il faut demander les conditions." Cinq mots que personne ne transmettra au bunker. Quatre mots qui resteront dans un bureau aux rideaux tirés, entre quatre hommes qui n'ont pas le pouvoir de les prononcer à voix haute.
Il pense à ses enfants sur l'Obersalzberg. Arnold sur son vélo. Ernst et sa dent manquante.
Il éteint la lumière. Berlin est silencieuse. Pas de raid cette nuit. Les Américains n'ont pas besoin d'envoyer des bombardiers. Les Américains ont autre chose.
Quelque part dans un bunker sous la Chancellerie, un homme qui ne capitulera jamais regarde des cartes et donne des ordres que des généraux exécutent parce qu'ils ont toujours exécuté. Les 288 conteneurs de Spandau attendent dans leurs caves à quatorze degrés. Le registre de Von der Linde est ouvert à la dernière page. Le prochain bon de sortie est prêt à être signé.
La guerre continue parce que le mot n'est pas prononcé. Le mot que tout le monde connaît et que personne ne dit. Le mot qu'un homme seul refuse de prononcer et qui, par son absence, laisse le monde continuer de brûler.
Le mot que Speer a sur les lèvres et qui n'en sort pas.
Le mot que Dönitz a formulé autrement et qui ne passera pas les murs du bureau.
Le mot que Jodl connaît et qu'il ne transmettra pas.
Le mot que Von der Linde n'a jamais eu à prononcer parce que Von der Linde ne prononce pas de mots. Von der Linde signe des bons de sortie.
Dehors, Berlin attend. Des millions de personnes dorment dans une ville qui pourrait ne plus exister demain.
Le mot ne vient pas.