Bericht 47

Chapitre 14 - Dispersion

Le rationnement en Allemagne. Dès 1939, l'État impose des cartes alimentaires pour répartir les ressources entre la population civile, l'armée et les territoires occupés. Les rations diminuent au fil de la guerre et la population dépend de plus en plus des pommes de terre, des céréales et des produits de substitution. Les campagnes conservent une importance particulière : une partie de la nourriture y est produite et échangée directement, souvent en dehors des circuits officiels. Le marché noir et le troc se développent. En 1945, les bombardements, les déplacements de population et l'effondrement des transports rendent le ravitaillement encore plus incertain.

Le premier rapport arrive le 19 août.

Un formulaire standard du service de santé de la Wehrmacht, transmis par le commandement de district de Brandebourg. Trois enfants morts dans un village à quarante kilomètres au sud-est de Berlin. Myosis. Contractions des extrémités. Pas de signes respiratoires. Pas de blessures. Pas de bombardement dans la zone. Pas de zone de frappe à proximité.

Von der Linde lit le rapport au bureau 12. Il le relit. Il vérifie les coordonnées du village sur la carte accrochée au mur du couloir. Storkow. Petite ville au bord d'un lac, dans les forêts du Brandebourg. Pas de cible militaire, pas de dépôt, pas de voie ferrée importante. Storkow n'a aucune raison d'être contaminée.

Sauf que Storkow est à cent vingt kilomètres à l'ouest de Küstrin. Küstrin, la cinquième frappe. Le pont sur l'Oder, le 17 juin. Deux mois. Et la contamination est à cent vingt kilomètres.

Von der Linde range le rapport dans le dossier du programme. Il ouvre le registre des conteneurs. 282 unités restantes. Il regarde les chiffres. Puis il regarde la fenêtre. Le rebord. Le tuyau de descente. Pas de moineau depuis cinq mois.


Le deuxième rapport arrive le 23 août. Puis le troisième le 26. Puis quatre d'un coup le 1er septembre.

Des villages du Brandebourg, du Mecklembourg, de Silésie. Des noms que Von der Linde n'a jamais entendus. Prötzel. Buckow. Gusow. Des bourgades dans les plaines de l'est allemand, loin des fronts, loin des bombardements, loin de tout. Des endroits où la guerre est un bruit au loin et des tickets de rationnement. Des endroits où les enfants jouent encore dehors.

Les enfants. Toujours les enfants d'abord. Myosis. Contractions. Mortalité en trois à cinq jours pour les plus petits. Les adultes suivent, plus lentement, avec des délais plus longs. Les symptômes sont identiques à ceux de Grodzisk, de Coventry, de Giessen. Le NERV.

Von der Linde trace les positions sur la carte. Les villages touchés forment un arc de cercle au nord-ouest de Küstrin. Cent kilomètres, cent vingt, cent cinquante. La direction correspond au vent dominant d'été en Europe du Nord-Est - le vent de secteur est à sud-est qui souffle depuis la Pologne vers l'Allemagne.

Mais le vent ne transporte pas le NERV sur cent cinquante kilomètres. La dispersion atmosphérique directe se limite à quelques kilomètres autour du point d'impact. C'est dans le Bericht 47. Von der Linde connaît ces chiffres. Ce sont ses chiffres.

Ce qui transporte le NERV sur cent cinquante kilomètres, ce sont les animaux.


Von der Linde descend dans la cour de la Zitadelle. Il est midi. Le soleil de septembre est encore chaud. Les tilleuls de la cour ont leurs feuilles jaunies par endroits. L'automne approche.

Il lève les jumelles. Les Zeiss Dialyt 8x30, Ruhland, 1928. Les lentilles rayées. Il balaie le tilleul le plus proche. Les branches, les feuilles, les fourches. Pas de mésange. Il balaie le deuxième tilleul. Rien. Le mur d'enceinte. Les gouttières du bâtiment A. Le toit du bâtiment C, là où les pigeons se posaient en rang en hiver. Rien.

Il reste immobile dans la cour pendant dix minutes. Les jumelles aux yeux. Il cherche un oiseau. N'importe quel oiseau. Un moineau, une mésange, un étourneau, un pigeon, une corneille. Un mouvement dans un arbre. Un chant. Un battement d'ailes.

Rien.

La cour de la Zitadelle de Spandau est silencieuse. Pas le silence de l'hiver, quand les oiseaux se taisent et se cachent. Le silence de septembre, quand les oiseaux devraient être partout - les migrateurs qui se rassemblent, les résidents qui font leurs dernières réserves, les jeunes de l'année qui apprennent à voler. Septembre est le mois le plus bruyant pour les oiseaux. Von der Linde le sait. Il l'a noté dans le carnet vert pendant des années.

Les oiseaux de Spandau ne sont pas partis en migration. Ils ne se sont pas cachés. Ils ne sont pas ailleurs. Ils sont morts. Quelque part entre la Pologne et le Brandebourg, le long de leurs routes de déplacement, dans les champs, les haies, les jardins, les gouttières. Morts du NERV que Von der Linde a conditionné dans les caves du bâtiment C et qui est parti dans des camions bâchés vers Küstrin, vers Grodzisk, vers les cinq points d'impact qui sont devenus cinq taches mortes qui sont devenues cinq sources de contamination que les oiseaux transportent en mourant.

Von der Linde baisse les jumelles. Il rentre dans le bâtiment.


Il demande les rapports vétérinaires du Brandebourg.

Pas les rapports militaires - les rapports civils, ceux du service agricole des districts ruraux. Il utilise les canaux du Heereswaffenamt, invoque une demande de renseignement technique, obtient les documents en trois jours. Personne ne lui demande pourquoi le chef du HGL de Spandau s'intéresse à la mortalité animale dans les campagnes du Brandebourg. Personne ne fait le lien. Le cloisonnement fonctionne dans les deux sens.

Les rapports arrivent le 4 septembre. Von der Linde les étale sur le bureau 12, à côté des rapports médicaux des villages touchés. À côté du registre des conteneurs. À côté du carnet vert.

Les rapports vétérinaires disent : mortalité inhabituelle des rongeurs observée dans les districts de Märkisch-Oderland, Oder-Spree, Dahme-Spreewald. Depuis juillet. Rats, campagnols, mulots. Les fermiers signalent des cadavres dans les granges, les champs, les fossés. Pas de maladie identifiée. Pas de poison connu. Les animaux sont morts sans raison apparente.

Les rapports disent aussi : mortalité aviaire signalée dans les mêmes districts. Oiseaux morts dans les champs, les haies, les jardins. Moineaux, étourneaux, chardonnerets. Un garde forestier près de Beeskow signale trois buses mortes dans la même clairière. Les buses mangent des rongeurs. Les rongeurs mangent du grain. Le grain pousse dans un sol contaminé. La chaîne.

Von der Linde trace les positions sur la carte. Les rongeurs morts. Les oiseaux morts. Les enfants morts. Trois couches de données sur la même géographie. Les rongeurs en avance sur les oiseaux. Les oiseaux en avance sur les enfants. La même séquence qu'à Grodzisk. La même séquence qu'à Coventry. La même séquence que dans le Bericht 47, page 14, paragraphe 3, sous la rubrique "anomalies à investiguer."

Cinq ans.

Cinq ans que la réponse est dans son rapport. La propagation n'est pas spatialement limitée. Il l'a écrit. Il l'a classé. Il a recommandé des essais complémentaires. Les essais n'ont pas eu lieu. Et maintenant des enfants allemands meurent dans des villages du Brandebourg parce que les oiseaux transportent l'agent qu'il a développé, conditionné, stocké et livré.

Von der Linde ouvre le Bericht 47. La couverture grise, le titre dactylographié. Il tourne les pages jusqu'à la page 14. Sa phrase. Son écriture dans les annotations marginales. "Die Ausbreitung ist nicht räumlich begrenzt."

Il avait écrit ça comme une observation technique. Un paramètre. Une donnée à intégrer dans les modèles de dispersion. Pas un avertissement. Pas une prophétie. Une ligne dans un rapport parmi soixante-trois.

La ligne est devenue le monde.


Von der Linde commence une séquence de notes internes.

Pas des rapports officiels. Des notes manuscrites, adressées au Heereswaffenamt, portant la mention "urgent" qu'il souligne deux fois au crayon rouge. Il n'a jamais souligné en rouge auparavant. Les protocoles du HGL n'utilisent pas le rouge.

Première note, 5 septembre : "Recommandation d'établir des zones d'exclusion autour des points d'impact des frappes à l'est, rayon minimum 50 kilomètres." Les zones d'exclusion. Délimiter. Contenir. Le réflexe du scientifique qui croit encore que le problème a un périmètre.

Deuxième note, 8 septembre : "Recommandation d'arrêter immédiatement les transports de bétail et de produits agricoles en provenance des districts de l'est du Brandebourg." Arrêter les transports. Couper les routes. Les camions qui transportent du blé de Silésie vers Berlin transportent peut-être le NERV dans la farine.

Troisième note, 11 septembre : "Recommandation de mesures de contrôle des populations d'oiseaux migrateurs dans les corridors situés entre les zones d'impact et le territoire du Reich." Arrêter les migrations d'oiseaux. Von der Linde écrit cette phrase et il la regarde. Arrêter les migrations d'oiseaux. C'est une phrase absurde. On n'arrête pas les migrations d'oiseaux. Les oiseaux migrent depuis des millions d'années. Ils suivent des routes inscrites dans leur biologie, dictées par la lumière et la température. Des milliers de kilomètres, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Et en septembre, les oiseaux d'Europe du Nord commencent à se déplacer. Les étourneaux. Les grives. Les bergeronnettes. Les buses, les milans, les busards. Les oiseaux qui ont traversé les taches mortes de Pologne et d'Allemagne de l'Est, qui ont mangé des insectes contaminés, des rongeurs contaminés, des graines contaminées, et qui portent le NERV dans leurs tissus.

On ne peut pas arrêter ça.

Quatrième note, 14 septembre : "Recommandation d'évacuer les enfants de moins de douze ans des districts ruraux du Brandebourg, du Mecklembourg et de Saxe situés dans les corridors de contamination identifiés." Évacuer les enfants. Où ? Berlin est menacée par la bombe atomique. Les villes de l'ouest sont surpeuplées de réfugiés. Les campagnes de l'est sont les campagnes contaminées. Où envoie-t-on les enfants quand le sol est empoisonné et que le ciel transporte le poison ?

Les quatre notes restent sans réponse. Comme les rapports de Kovalenko à Grodzisk. Le système ne sait pas quoi faire de l'information. L'information est trop grande pour les canaux qui la transportent.


Cinquième note.

Von der Linde ne l'envoie pas. Il l'écrit le 16 septembre, au bureau 12, à six heures du matin, avant l'arrivée de Becker et de l'équipe. Il l'écrit au crayon, pas au stylo. Le crayon se gomme.

"Il n'existe aucune mesure connue capable de limiter la propagation de l'agent N dans les conditions actuelles. La contamination des sols, des eaux et de la chaîne alimentaire est cumulative et irréversible à l'échelle de temps humaine. Les vecteurs animaux rendent tout confinement géographique impossible. La production et le déploiement de l'agent doivent cesser immédiatement."

Il relit la note. Il la relit encore. Il regarde par la fenêtre. Le rebord vide. Le tuyau de descente dont la peinture s'écaille. Le ciel de septembre au-dessus de la Zitadelle.

"Nous ne pouvons plus arrêter ça."

Von der Linde plie la note. Il la met dans la poche de sa blouse. Il ne l'enverra pas parce qu'elle ne servirait à rien. Et parce que les mots "doivent cesser immédiatement" sont les mots d'un homme qui a signé les bons de sortie pendant six mois et qui demande l'arrêt après avoir livré l'arme à cinq reprises. Les mots arrivent trop tard. Ils sont arrivés trop tard au moment où il les a écrits. Ils étaient déjà trop tard à la page 14 du Bericht 47, en 1940, quand il avait classé "la propagation n'est pas spatialement limitée" dans la rubrique des anomalies.

Il ouvre le tiroir de droite. Les jumelles. Il les sort. Il les pose sur le bureau. Il les regarde.

Ruhland, 1928. Il avait vingt et un ans. Pas encore chimiste militaire. Pas encore chef du HGL. Pas encore l'homme du NERV. Un étudiant qui achetait des jumelles d'occasion pour regarder les oiseaux dans la campagne de l'Oberlausitz. Les grues cendrées qui passaient au-dessus de Ruhland en automne, en formations en V, si haut qu'on ne les entendait presque pas. Les cigognes sur les toits. Les milans dans les courants d'air chaud au-dessus des champs. Un jeune homme qui regardait le ciel.


Le 18 septembre, Von der Linde rentre tard à Charlottenburg.

Les rapports s'accumulent. Quatorze villages touchés dans le Brandebourg et le Mecklembourg. Quarante-sept morts dont trente et un enfants. La zone contaminée atteint maintenant les faubourgs est de Berlin. Pas le centre-ville - les faubourgs, les quartiers de Köpenick, de Treptow, les jardins ouvriers le long de la Sprée. Des rongeurs morts dans les jardins. Des oiseaux morts sur les berges. Et les premiers cas humains dans le district de Treptow - deux enfants, hospitalisés, myosis, contractions. Le NERV est aux portes de Berlin.

Von der Linde a passé la journée à rédiger un rapport de synthèse que personne ne lui a demandé. Il a compilé les données de Grodzisk (transmises par le renseignement), de Coventry (transmises par l'attaché militaire en Suisse), de Giessen, de Liège, d'Eindhoven, de Küstrin, et des villages allemands. Six mois de données. Des courbes, des cartes, des projections. Le tout dit la même chose. La propagation ne s'arrête pas. La propagation ne s'arrêtera pas. Le NERV est dans le sol, dans l'eau, dans les animaux, dans les récoltes, et maintenant dans les enfants allemands.

Il est rentré à neuf heures du soir. Le trajet en tramway a pris quarante minutes. Les rues de Berlin sont sombres, les réverbères éteints, les façades noircies. Le tramway était presque vide. Deux femmes avec des sacs de provisions, un vieil homme en pardessus.

Freda a laissé de la soupe sur le poêle. Von der Linde mange debout, sans enlever sa veste. La soupe est tiède. Il mange parce qu'il faut manger. Freda est couchée. La lumière de la chambre est éteinte.

Il s'assoit à la table de la cuisine. Il sort sa sacoche. Il l'ouvre. Il en tire le rapport de synthèse, le Bericht 47, les dernières fiches de zone. Il pose tout sur la table. Il se penche sur le rapport de synthèse, crayon en main, pour vérifier un chiffre de la courbe de progression de Küstrin.

Il s'endort à la table. La tête sur les bras. Le crayon encore dans la main droite. La sacoche ouverte, les documents étalés autour de lui. Le Bericht 47 déplié devant son coude gauche, ouvert à la page 14.


Freda se lève à deux heures du matin.

Elle ne dort pas bien non plus. Les alertes de nuit, les bombardements au loin, l'insomnie qui vient avec la fatigue. Elle se lève pour boire un verre d'eau. Elle passe par la cuisine.

Von der Linde dort, la tête sur la table. La lampe est allumée. La sacoche est ouverte. Les documents sont étalés.

Freda regarde son mari. Le visage fatigué, les cheveux gris, les mains posées à plat sur les papiers. Elle devrait le réveiller, lui dire d'aller se coucher. Elle pose la main sur son épaule. Puis elle voit les papiers.

Freda n'est pas chimiste. Elle ne lit pas les formules, les courbes, les tableaux de données. Mais elle lit l'allemand. Et les rapports de zone ne sont pas que des chiffres.

Elle lit : "Kinder" (enfants). Elle lit : "Todeszone" (zone de mortalité). Elle lit : "31 Kinder, Alter 2-11" (31 enfants, âgés de 2 à 11 ans). Elle lit les noms des villages. Storkow. Buckow. Prötzel. Des noms allemands. Des villages allemands. Des enfants allemands.

Elle lit la page 14 du Bericht 47. Pas les données techniques. L'annotation marginale, de l'écriture de son mari. "Die Ausbreitung ist nicht räumlich begrenzt." Elle ne comprend pas le sens technique. Elle comprend les mots. La propagation. Pas limitée.

Elle lit les bons de sortie. La même écriture. La signature de son mari, en bas de chaque fiche. Date. Nombre de conteneurs. Destination codée. La signature régulière, méthodique, propre. La même écriture que dans le carnet vert, celle des heures d'arrivée du moineau.

Elle lit pendant longtemps. Debout dans la cuisine, penchée sur la table, à côté de son mari endormi. La lampe éclaire les documents et le visage de Von der Linde. Freda tourne les pages. Elle ne comprend pas tout. Elle comprend assez.

Elle comprend que son mari sait ce que c'est, il sait ce que cela fait, et il continue à le faire sortir. Elle comprend que les villages du Brandebourg, les villages qu'elle connaît parce qu'elle y a passé des vacances avant la guerre chez une cousine de Storkow, sont empoisonnés par ce que son mari a conditionné dans les caves de Spandau. Elle comprend que les bons de sortie qu'il signe chaque semaine sont des lignes dans un registre qui mène aux corps d'enfants de deux à onze ans.

Freda repose les documents. Elle ne réveille pas Von der Linde. Elle retourne dans la chambre. Puis elle va dans la salle de bain. Elle ferme la porte.


Von der Linde se réveille à six heures.

La lumière de la cuisine est toujours allumée. Les documents sont sur la table, comme il les a laissés. La sacoche est ouverte. Le Bericht 47 est ouvert à la page 14. Tout est en place. Rien n'a bougé.

Sauf que les documents ne sont pas exactement comme il les a laissés. Les pages du rapport de synthèse sont décalées. Un bon de sortie est retourné. Le Bericht 47 est ouvert à la page 14, mais Von der Linde s'est endormi sur la courbe de Küstrin, pas sur la page 14. Quelqu'un a tourné les pages.

Il se lève. La chaise racle le sol. L'appartement est silencieux.

Il dit : "Freda ?"

Pas de réponse.

Il va dans la chambre. Le lit est défait, mais vide. Les draps sont froids. La robe de chambre de Freda est sur la chaise. Ses pantoufles sont au pied du lit.

Il dit : "Freda ?"

La porte de la salle de bain est fermée.

Von der Linde ouvre la porte de la salle de bain.


Von der Linde ouvre la porte de la salle de bain.
Freda est dans la baignoire. L'eau est froide et rouge. Freda ne bouge pas.
Von der Linde reste dans l'encadrement de la porte. Il ne crie pas. Il ne tombe pas à genoux. Il reste debout, la main sur la poignée, et il regarde sa femme. La robe de nuit blanche dans l'eau froide. Les cheveux défaits. Le visage calme.
Il reste une heure dans l'appartement. Il ne touche rien dans la cuisine. Les documents sont sur la table. Le Bericht 47 ouvert à la page 14. Les bons de sortie avec sa signature. Le silence conjugal qui tenait depuis 1943 - il ne parle pas, elle ne demande pas - s'est brisé pendant la nuit, sur cette table, dans la lumière de la lampe, pendant qu'il dormait.

Puis il sort. Il ne va pas à Spandau. Il ne prend pas le tramway vers l'ouest. Il marche vers le nord, vers la Havel. Le fleuve qui passe au pied de la Zitadelle, le fleuve vers lequel le moineau s'était envolé en février, le jour où les premiers conteneurs avaient quitté Spandau.

Il porte le carnet vert dans la poche de sa veste. Il porte les jumelles autour du cou. Il ne porte pas de sacoche, pas de documents, pas de Bericht 47. Le Bericht 47 est resté sur la table de la cuisine. Ouvert à la page 14.

Von der Linde marche le long de la Havel. Le fleuve est large, calme, gris sous le ciel de septembre. Des arbres bordent la rive - des saules, des peupliers. Les feuilles commencent à jaunir. L'automne. La saison où les oiseaux se rassemblent, où les étourneaux forment des nuages au crépuscule, où les grues passent au-dessus du Brandebourg en formations silencieuses.

Il n'y a pas d'oiseaux sur la Havel. Pas de canards. Pas de mouettes. Pas de hérons. La surface du fleuve est vide. Les arbres sont silencieux. Le monde que Von der Linde observait depuis les jumelles de Ruhland - le monde des oiseaux, des migrations, des chants d'aube et des vols du soir - ce monde se tait.

Il s'arrête sur la berge. Il lève les jumelles une dernière fois. Il regarde le ciel. Un ciel gris, uniforme, vide. Pas une aile. Pas un cri. Le ciel au-dessus de Berlin en septembre 1945 est un ciel sans oiseaux.

Von der Linde baisse les jumelles. Il les pose sur l'herbe de la berge, à côté du carnet vert. Les jumelles et le carnet, les deux objets qui ne sont pas liés à son travail.

Il entre dans la Havel.

L'eau est froide. Septembre. Le courant est faible à cet endroit. Von der Linde ne sait pas bien nager. Ce n'est pas important. Il avance. L'eau monte. Les chevilles, les genoux, la taille, la poitrine. Il ne se retourne pas. Il ne regarde pas la rive. Il regarde devant lui, vers l'autre berge, vers les arbres sans oiseaux.

Sur la rive, les jumelles Zeiss Dialyt 8x30, Ruhland, 1928, les lentilles rayées, reposent dans l'herbe à côté du carnet vert. Le carnet est ouvert à la dernière page utilisée. La dernière entrée date du 12 septembre. "Aucune observation." Deux mots. Les derniers mots de l'ornithologue amateur du Heeresgasschutzlaboratorium de Spandau.

L'eau de la Havel se referme. Le courant emporte ce qu'il peut. Le ciel reste vide.