Chapitre 1 - Spandau
Hans-Jürgen von der Linde. Né le 22 mai 1897 à Ruhland, Oberlausitz. Chimiste militaire. Chef du Heeresgasschutzlaboratorium de Spandau. Co-développeur du sarin - le "in" de SARIN vient de son nom. Marié le 17 avril 1943 à Berlin avec Freda Anni Hildegard von Hertzberg. Mort le 17 août 1956 à Hohenlokstedt. On ne sait presque rien d'autre de lui.
Le moineau revient depuis quatre jours.
Von der Linde l'a repéré le lundi, sur le rebord de la fenêtre du bureau 12, côté cour. Un Haussperling (moineau domestique) mâle, bavette noire bien marquée, calotte grise. Pas un oiseau remarquable. Mais celui-là revient. Il se pose toujours au même endroit, entre le montant de la fenêtre et le tuyau de descente dont la peinture s'écaille par plaques. Von der Linde a noté l'heure dans son carnet - celui à la couverture verte, pas les cahiers du laboratoire. 7h41. 7h38. 7h44. 7h40. Le moineau cherche probablement des larves dans le mastic. Les fenêtres du HGL n'ont pas été refaites depuis 1937.
Le Heeresgasschutzlaboratorium (laboratoire militaire de défense contre les gaz) occupe un ensemble de bâtiments dans l'enceinte de la Zitadelle de Spandau, une forteresse du XVIe siècle au confluent de la Sprée et de la Havel, dans l'ouest de Berlin. Des murs épais, une cour, des tilleuls qui n'ont pas été taillés depuis le début de la guerre. L'endroit a l'allure d'une caserne de province reconvertie en dépôt administratif. C'est voulu. Rien, vu de l'extérieur, ne signale ce qu'on produit ici. Les livreurs qui apportent le courrier le matin pensent que c'est un bureau d'intendance. Le planton de l'entrée ne sait pas exactement ce que font les hommes en blouse dans le bâtiment B. Il sait qu'il ne faut pas poser la question.
Von der Linde arrive chaque matin à sept heures et demie. Le trajet depuis Charlottenburg, le quartier résidentiel de l'ouest berlinois où il vit avec sa femme, prend vingt minutes quand les rues ne sont pas bloquées par les décombres d'un bombardement de la nuit. Ce matin, un immeuble s'est effondré sur la Kaiserdamm. Le tramway a fait un détour par la Spandauer Damm. Vingt-huit minutes. Il a noté le retard dans son agenda, comme il note tout - les retards, les températures de stockage, les livraisons de matière première, les heures d'arrivée du moineau.
Freda dormait encore quand il est parti. Elle dort tard depuis qu'elle ne travaille plus à la Croix-Rouge. Les alertes de nuit l'épuisent. Il lui a laissé du pain sur la table de la cuisine. Le pain de Berlin en mars 1945 est gris, compact, avec des morceaux de quelque chose qui n'est pas de la farine. Freda n'en parle pas. Von der Linde non plus.
Il accroche son manteau dans le bureau 12, pose sa sacoche, ouvre le volet intérieur. Le moineau n'est pas encore là. Il est sept heures trente-deux.
Le laboratoire produit du NERV depuis 1939.
Six ans. Les premiers lots ont été synthétisés dans le bâtiment B à partir des travaux de Schrader chez IG Farben, le conglomérat chimique allemand qui fabrique tout, des colorants aux médicaments en passant par le caoutchouc synthétique - et, accessoirement, les gaz de combat. Schrader cherchait un insecticide. Il a trouvé le tabun en 1936, le sarin en 1938 - deux agents neurotoxiques d'une puissance inédite - et les militaires ont compris avant lui ce qu'il avait entre les mains. Von der Linde a reçu les échantillons, les données de Schrader, et l'ordre de développer une version militarisable. Il a fait mieux que ça. Il a développé autre chose.
Le NERV - Neurotoxischer Erreger mit Residualer Verbreitung (agent neurotoxique à propagation résiduelle). Plus dangereux que le sarin, mais pas de la même manière. Von der Linde avait rédigé un rapport à l'époque des essais, sur le terrain de Münster, à la Kampfmittelanstalt (établissement d'épreuves d'armement), un site militaire isolé dans la lande de Basse-Saxe où l'armée allemande teste ses armes chimiques depuis la Première Guerre. Le Bericht 47 - Verhalten des Wirkstoffes unter Umweltbedingungen (comportement de l'agent dans les conditions environnementales). Rapport numéro 47 sur les soixante-trois qu'il a rédigés depuis le début du programme. Il n'a jamais aimé les conclusions de ce rapport.
Depuis six ans, le NERV dort dans des conteneurs scellés, dans les caves du bâtiment C. Les étiquettes portent un code à quatre chiffres. Les relevés de température sont effectués deux fois par jour. Von der Linde signe les fiches de contrôle chaque semaine. La production tourne au ralenti depuis 1943 - suffisamment pour maintenir les stocks, pas assez pour attirer l'attention des bombardiers alliés qui pilonnent Berlin et ses installations industrielles presque chaque nuit. Le personnel du laboratoire compte quatorze personnes habilitées. Trois chimistes, quatre techniciens, le reste en soutien. Certains travaillent ici depuis le début. Ils savent ce qu'il y a dans les conteneurs. Ils n'en parlent pas entre eux. C'est un endroit calme.
L'ordre arrive le 10 mars à onze heures.
Pas un coup de téléphone spectaculaire. Pas un officier en cuir noir. Un Feldkurier (courrier militaire) qui porte une sacoche verrouillée, remet le pli contre signature, repart sans un mot. Von der Linde ouvre l'enveloppe dans le bureau 12. Double cachet du Heereswaffenamt (bureau de l'armement de l'armée de terre), l'administration centrale qui chapeaute tous les programmes d'armement du Reich, y compris le sien. Deux pages. La première est une autorisation de mise à disposition opérationnelle des stocks de l'agent N, signée par un Generalmajor (général de brigade) de la section technique. La deuxième est un protocole de conditionnement pour transport, avec des spécifications de charge utile qu'il ne reconnaît pas. Des dimensions, des masses, des tolérances de vibration. Ce n'est pas un obus d'artillerie. C'est autre chose.
Il relit les spécifications. Longueur de la cavité de charge : 1,52 mètre. Diamètre intérieur : 0,82 mètre. Masse maximale embarquée : 738 kilogrammes. Accélération au lancement : 20 g pendant 4 secondes. Il ne connaît pas le vecteur. Il comprend que c'est une fusée. Il ne sait pas laquelle.
Von der Linde pose les deux feuilles sur son bureau. Il regarde par la fenêtre. Le moineau est là, sur le rebord, entre le montant et le tuyau. Il picore le mastic. Il était déjà reparti ce matin avant l'arrivée du courrier. Von der Linde a manqué l'heure exacte. Il ne la notera pas dans le carnet vert. Il n'aime pas les données incomplètes.
Il se lève, descend au bâtiment C, fait ouvrir les caves.
Les conteneurs sont alignés sur des étagères métalliques, dans une salle maintenue à quatorze degrés. Chaque conteneur est un cylindre d'acier inoxydable de quarante centimètres de haut, scellé par un joint de plomb. Ils portent des numéros séquentiels. L'inventaire en cours indique 346 unités opérationnelles. Von der Linde remonte les allées lentement, vérifie les joints, touche les parois du dos de la main - un geste d'habitude, pas de protocole. La température de surface doit être uniforme. C'est le cas.
Il fait ça depuis six ans. Descendre, vérifier, remonter, signer. L'arme n'a jamais quitté cette salle. Il y a eu des périodes où il pensait qu'elle ne la quitterait jamais. Que le programme serait archivé, que les conteneurs finiraient vidangés et décontaminés, que le NERV resterait une ligne dans un rapport classifié. Pas par conviction morale. Par réalisme. L'Allemagne avait le tabun, le sarin, des milliers de tonnes stockées à Munster et à Lossa - deux dépôts dans le centre du pays, loin des frontières - et elle ne les avait pas utilisées. Ni en 1940 quand elle gagnait, ni en 1943 quand elle commençait à perdre. Pourquoi utiliserait-elle le NERV ?
La réponse est dans les deux feuilles posées sur son bureau, au premier étage. L'Allemagne perd. Les Soviétiques sont en Pologne, à moins de cinq cents kilomètres de Berlin. Les Américains ont franchi le Rhin à Remagen il y a trois jours, crevant la dernière ligne de défense naturelle à l'ouest. Berlin est bombardé presque chaque nuit. Et quelqu'un, quelque part dans la chaîne de commandement, a décidé que six ans c'était assez. Que les conteneurs avaient assez dormi.
Von der Linde remonte. Il appelle Becker, son premier technicien. Il lui donne les spécifications de charge. Becker lit, ne dit rien, hoche la tête. Ils connaissent tous les deux les procédures de reconditionnement. Ils les ont rédigées ensemble en 1941, mises à jour en 1943. Jamais appliquées. Becker sort. Von der Linde l'entend parler à quelqu'un dans le couloir - une question sur un bon de commande de joints, un détail d'intendance.
Il ouvre le tiroir de droite. Sous un classeur à spirale et une boîte de trombones, il y a ses jumelles. Des Zeiss Dialyt 8x30, achetées d'occasion à Ruhland en 1928, avant le doctorat, avant Berlin, avant le HGL. Les lentilles sont un peu rayées. Il les pose sur le bureau, à côté de l'ordre de mise à disposition. Le carnet vert est ouvert à la page du jour. Quatre lignes pour le moineau. Rien encore pour le reste.
La semaine suivante est technique.
Becker et son équipe sortent les conteneurs par lots de vingt, les montent au bâtiment B pour le reconditionnement. Il faut transférer l'agent des cylindres de stockage vers des conteneurs de transport compatibles avec les spécifications reçues. Le travail se fait en combinaison étanche, sous hotte, avec un protocole de décontamination entre chaque lot. C'est lent. C'est méthodique. Personne ne se plaint. Personne ne pose de questions sur la destination.
Von der Linde supervise. Il vérifie chaque lot après transfert. Il signe les fiches. Il recalcule les masses. Quelque chose dans les spécifications de vibration le préoccupe - les 20 g au lancement. Le NERV est stable en stockage, mais le comportement sous contrainte mécanique extrême n'a été testé qu'une fois, en 1942, avec un simulateur de recul d'artillerie. Les résultats étaient dans les limites. Vingt g pendant quatre secondes, c'est autre chose. Il rédige une note technique de deux pages. Conditions de stabilité du Wirkstoff (agent actif) sous accélération longitudinale soutenue. Recommandation d'un double confinement avec amortisseur interne. Il joint la note à l'accusé de réception de l'ordre.
La note revient trois jours plus tard avec un tampon "pris en compte" et aucune modification des spécifications. Il classe la note dans le dossier du programme. Il ne la mentionne plus.
Le soir, à Charlottenburg, Freda a préparé de la soupe. Des pommes de terre, un reste de chou. Von der Linde mange sans parler. Il ne parle jamais de son travail. Freda ne demande pas. C'est comme ça depuis leur mariage en avril 1943 - une cérémonie au Standesamt (bureau d'état civil) de Berlin, quatre témoins, pas de réception. Von der Linde avait quarante-six ans. Freda vingt-huit. Ils se sont rencontrés par l'intermédiaire de la soeur de Freda, qui travaillait au secrétariat du Heereswaffenamt. Une histoire d'adultes en temps de guerre. Pas de déclarations, pas de romantisme. Un arrangement qui est devenu une habitude, puis une forme de tendresse muette. Freda range la cuisine. Von der Linde sort le carnet vert et note les observations de la journée. Deux mésanges charbonnières dans le tilleul de la cour, aperçues pendant la pause de midi. Comportement alimentaire normal. Il a aussi vu un roitelet, mais trop brièvement pour l'identifier avec certitude. Il ne le note pas.
Le 19 mars, les premiers lots sont prêts pour le transport.
Douze conteneurs reconditionnés, chargés sur un camion bâché de la Wehrmacht (l'armée régulière allemande). Destination : un dépôt intermédiaire dont Von der Linde n'a pas l'adresse. Le chauffeur a un ordre de mission scellé qu'il n'ouvrira qu'au poste de contrôle de sortie de Berlin. Becker a supervisé le chargement. Les conteneurs sont arrimés sur des cadres en bois avec des sangles réglementaires. Von der Linde a vérifié l'arrimage lui-même. Deux sangles par conteneur, tension vérifiée à la main.
Il signe le bon de sortie. Le camion démarre. Le bruit du moteur décroît dans l'allée de la Zitadelle, passe la porte, disparaît.
Von der Linde reste dans la cour. L'air est froid. Mars à Berlin, ciel bas, un peu de neige sale sur les pavés. Il entend des avions au loin - probablement des bombardiers alliés qui se positionnent pour un raid nocturne. Le bruit fait partie du décor depuis deux ans. Il ne lève pas les yeux.
Le moineau est sur le tuyau de descente. Pas sur le rebord de la fenêtre cette fois. Plus haut, juste sous la gouttière. Von der Linde le regarde. L'oiseau tourne la tête d'un côté, de l'autre. Il repart vers l'est, au-dessus du mur d'enceinte, en direction de la Havel.
Von der Linde rentre dans le bâtiment. Il y a encore trois cents conteneurs à préparer.