Bericht 47

Chapitre 18 - Accélérer

Joseph Staline. Né Iossif Vissarionovitch Djougachvili en 1878 à Gori, en Géorgie, alors dans l'Empire russe, il est le fils d'un cordonnier et d'une couturière. Une attaque de variole lui laisse le visage marqué et un accident de jeunesse déforme son bras gauche. Il devient Staline ("L'homme d'acier") en 1912. Petit et longtemps complexé par son physique et ses origines géorgiennes, il devient pourtant le maître de l'Union soviétique. La collectivisation forcée provoque au début des années 1930 une famine catastrophique, particulièrement meurtrière en Ukraine. Les Grandes Purges de 1937-1938 frappent le Parti, l'administration, l'Armée rouge et la société soviétique : arrestations, exécutions, déportations et Goulag deviennent des instruments ordinaires du pouvoir. Autour de Staline se développe un culte de la personnalité qui le présente comme le guide infaillible du peuple soviétique. En 1945, derrière cette image publique, il gouverne depuis près de vingt ans par la peur et la concentration absolue du pouvoir.

Moscou, novembre 1945. Il neige.

La neige de Moscou n'est pas la neige de Berlin. Elle est plus sèche, plus fine, et elle tombe plus longtemps. Elle commence en octobre et elle ne s'arrête pas avant avril. Les Moscovites marchent dedans comme d'autres marchent dans la pluie - le col relevé, le pas régulier, sans lever les yeux. Les tramways passent dans la Tverskaya avec un bruit de ferraille qui fait partie de la ville comme le Kremlin fait partie du ciel. Des files d'attente devant les magasins d'État. Des affiches de propagande sur les murs - des soldats soviétiques souriants, des drapeaux rouges, des lettres en cyrillique qui disent "Victoire." Parce que pour le peuple soviétique, c'est une victoire. L'Allemagne est tombée. L'Allemagne fasciste qui a envahi la mère patrie, tué vingt-sept millions de Soviétiques, brûlé les villages, rasé les villes, creusé les fosses. L'Allemagne est tombée. La Pravda l'a publié. La radio l'a dit. Les défilés ont eu lieu. Les médailles ont été distribuées.

Ce que la Pravda n'a pas publié : Grodzisk. Coventry. Nuremberg. Le NERV. La bombe. Les zones mortes. Les femmes dans les fermes empoisonnées du Brandebourg. Les enfants de Coventry. Les 150 000 morts de Nuremberg. Rien de tout ça n'existe dans les journaux soviétiques. La victoire est une victoire. Le reste est classifié.

Dans les rues de Moscou, les gens font la queue pour le pain. Le pain de Moscou en novembre 1945 est gris, compact, avec des morceaux de quelque chose qui n'est pas de la farine. Comme le pain de Berlin. Comme le pain de Coventry. Le pain de la guerre est le même partout. Seules les files d'attente changent de langue.


Staline travaille la nuit.

C'est connu de tout l'appareil soviétique. Le Vojd (le guide, le titre officieux qu'on utilise quand on ne dit pas son nom) reçoit entre minuit et quatre heures du matin, dans son bureau du Kremlin, au deuxième étage du bâtiment du Sénat. Les ministres, les généraux, les chefs de département adaptent leur sommeil à celui de Staline. Quand Staline dort, le pays attend. Quand Staline lit, le pays retient son souffle.

Le bureau est grand. Boiseries sombres, un tapis, un portrait de Lénine au mur. Une longue table de travail, pas un bureau classique - Staline n'aime pas s'asseoir derrière un meuble. Il préfère marcher, faire les cent pas, s'arrêter devant un dossier, le feuilleter debout, le reposer, reprendre sa marche. Les visiteurs restent assis pendant que Staline marche. C'est une technique de pouvoir. L'homme debout domine les hommes assis. Staline mesure un mètre soixante-cinq. Il a besoin de tous les avantages qu'il peut prendre.

Ce soir, le 14 novembre, il est seul. Pas de ministres, pas de généraux. Les gardes dans le couloir. Le secrétaire dans l'antichambre. Staline dans le bureau, debout, avec trois dossiers sur la table.


Le premier dossier est arrivé le 8 novembre.

Couverture grise, cachet du NKGB (le commissariat du peuple à la sécurité d'État, le service de renseignement extérieur). Titre : "Programme spécial n°1 - État d'avancement." Le programme nucléaire soviétique. Nom de code : Borodino. Dirigé par Igor Kurchatov, physicien, quarante-deux ans, barbe noire, yeux fatigués. Kurchatov travaille depuis 1943 dans un laboratoire installé dans une ancienne datcha à l'est de Moscou.

Le dossier contient les dernières données transmises par le réseau d'espionnage soviétique à Los Alamos. Klaus Fuchs, physicien allemand réfugié en Angleterre, recruté par les Soviétiques et intégré au Projet Manhattan. Theodore Hall, vingt ans, le plus jeune physicien de Los Alamos, idéaliste et communiste, qui fournit lui aussi des informations aux Soviétiques. David Greenglass, technicien, qui dessine de mémoire les composants de la bombe et les transmet à son beau-frère Julius Rosenberg, membre du réseau.

Tous au service de Staline.

Les données sont détaillées. Le design de l'implosion. La masse critique du plutonium. Les lentilles explosives qui compriment le coeur. Les données de Trinity - la puissance, l'altitude du champignon, le rayon de destruction. Tout ce que Truman pensait secret est sur la table de Staline depuis des mois.

Kurchatov a présenté son rapport en personne la semaine précédente. Staline l'a reçu à deux heures du matin. Kurchatov a parlé pendant quarante minutes. Il a dit : le design américain est reproductible. Les matériaux sont le facteur limitant - le plutonium, l'uranium enrichi. Les installations de production sont en construction à Tcheliabinsk, dans l'Oural. Avec les ressources suffisantes, le premier test soviétique est possible dans un délai de deux à trois ans.

Staline avait posé une seule question. Pas une question technique. Une question de calendrier. "Les Américains savent-ils où nous en sommes ?"

Kurchatov avait dit non.

Staline avait hoché la tête. Puis il avait dit : "Deux ans. Pas trois."

Kurchatov n'avait pas discuté. On ne discute pas avec Staline sur les délais. Les délais de Staline sont des ordres. Les plans quinquennaux se terminent en quatre ans ou quelqu'un disparaît. Kurchatov le sait. Tout le monde le sait.

Le dossier nucléaire est le premier sur la table. Staline l'a lu deux fois. Il connaît les chiffres.


Le deuxième dossier est arrivé le 11 novembre.

Couverture brune, cachet du GRU (la direction du renseignement militaire). Titre : "Agent chimique de type N - Synthèse des données recueillies." Le NERV.

Le dossier est épais. Deux cents pages, compilées par le département scientifique du GRU à partir de tout ce qui a été récupéré en Allemagne et en Pologne depuis mars. Des rapports de terrain, des analyses de laboratoire, des transcriptions d'interrogatoires d'ingénieurs chimistes allemands capturés, des photographies de zones contaminées. Et, en annexe, les quatorze rapports d'un capitaine de défense chimique de la 47e armée.

Capitaine I. S. Kovalenko.

Le nom apparaît sur les couvertures des quatorze rapports, en bas à droite, en caractères dactylographiés. La même signature sur chaque rapport. Le même grade. Le même numéro d'unité. Mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre. Huit mois de documentation systématique d'une catastrophe que personne ne voulait lire.

Quelqu'un, quelque part dans la chaîne du renseignement militaire, a fini par lire. Quelqu'un a compris que les quatorze rapports d'un capitaine oublié à Grodzisk étaient la documentation la plus complète qui existe sur le comportement du NERV en conditions réelles. Les données de dispersion. Les courbes de mortalité. La cartographie de la contamination. La progression par les vecteurs animaux. La contamination de la chaîne alimentaire. Tout ce que Von der Linde avait pressenti dans le Bericht 47 et que Kovalenko avait documenté mois après mois, avec ses tubes de verre, son carnet et ses cercles rouges sur une carte punaisée au mur d'une mairie polonaise.

Et dans le dossier, entre les pages 147 et 148, un document séparé. Quatre feuilles agrafées. En-tête du Heereswaffenamt. Référence : Bericht 47 - Ergänzung. L'annexe au Rapport 47. Le fragment que Kovalenko avait trouvé dans une caisse de documents abandonnée en avril, qu'il avait gardé dans sa poche de veste pendant six mois, qu'il n'avait montré à personne. Quelqu'un l'avait pris. Peut-être le colonel du NKVD lors de sa visite en avril. Peut-être un officier de renseignement lors d'une fouille de routine. Peut-être Kovalenko l'avait-il finalement transmis, lassé de porter un document qui ne servait à rien dans sa poche. Le dossier ne dit pas comment le fragment est arrivé là. Le fragment est là.

Staline ne lit pas les quatorze rapports de Kovalenko. Staline lit la synthèse rédigée par le département scientifique du GRU. Trois pages. L'essentiel. Le NERV est un agent neurotoxique persistant, à propagation résiduelle, dont la contamination est cumulative et irréversible. Les vecteurs principaux sont les rongeurs et les oiseaux. La chaîne alimentaire est touchée. Les enfants sont les premières victimes. Les zones contaminées ne se stabilisent pas.

La synthèse conclut par une phrase que Kovalenko avait écrite le premier, dans son rapport d'avril, dans le bureau de la mairie de Grodzisk, au crayon, en pesant chaque mot : "La zone de mortalité ne semble pas stabilisée."

Six mois plus tard, la phrase est passée du crayon de Kovalenko à la dactylo du GRU puis au bureau de Staline. La même phrase. Les mêmes mots. Sauf que dans la bouche de Kovalenko, c'était un avertissement. Sur la table de Staline, c'est une donnée.


Le troisième dossier est arrivé le 13 novembre.
Couverture bleue, cachet du bureau spécial des techniques à réaction. Titre : "Programme de missiles balistiques à longue portée - Rapport de l'ingénieur consultant W. von Braun."

Le rapport est le résultat de trois semaines de travail. Von Braun a été transféré de Nordhausen à Moscou en octobre. L'institut lui a donné un bureau, un tableau noir, des crayons. Il a travaillé. Il a toujours travaillé.

Les plans du A4b - la fusée qui a frappé Coventry, le fuselage allongé, les ailes, le corridor de rentrée. Les plans du A4c - le concept à deux étages, la portée de 2 500 kilomètres. Et quelque chose de nouveau. Quelque chose que les ingénieurs soviétiques ont trouvé en marge des plans, esquissé au crayon sur du papier millimétré soviétique.

Le A5.

Pas un nom officiel. Un nom de travail. Trois étages. Portée théorique : intercontinentale.


Staline lit le troisième dossier debout, près de la fenêtre du bureau. La fenêtre donne sur la cour intérieure du Kremlin. Dehors, la neige tombe sur les pavés. Les sentinelles marchent le long des murs, col relevé. Minuit passé.

Staline repose le dossier. Il marche le long de la table. Les trois dossiers sont alignés, dans l'ordre d'arrivée. Gris, brun, bleu. Le nucléaire, le chimique, le vecteur. La bombe, le poison, la fusée.

Il les regarde. Pas comme Truman regardait ses rapports - Truman lisait des colonnes de chiffres et faisait des additions. Pas comme Von der Linde regardait ses données - Von der Linde voyait des anomalies et recommandait des essais. Pas comme Speer regardait ses photos de reconnaissance - Speer dessinait des cercles dans les marges.

Staline regarde trois dossiers et voit un rapport de force.

L'Amérique a la bombe. L'Amérique a utilisé la bombe. L'Amérique a peut-être deux bombes supplémentaires, peut-être cinq, peut-être dix. L'Amérique fabrique des bombes. L'Union soviétique n'en a pas. Pas encore. Deux ans, a dit Kurchatov. Deux ans de retard. Deux ans pendant lesquels l'Amérique peut dicter ses conditions parce que l'Amérique est la seule puissance qui peut détruire une ville en un instant.

Le Lend-Lease. La note de Washington sur les camions, le carburant, la nourriture. La menace à peine voilée. L'aide qui peut s'arrêter. La dépendance que Staline déteste. Les camions Studebaker qui ont transporté l'Armée rouge de Stalingrad à Berlin. Des camions américains. L'armée qui a vaincu l'Allemagne roulait dans des véhicules fabriqués à South Bend, Indiana.

L'Allemagne avait le NERV. L'Allemagne n'a plus rien. Mais le NERV existe. Les données sont dans le dossier brun. Les quatorze rapports de Kovalenko. La synthèse du GRU. Le fragment du Bericht 47. Les interrogatoires des chimistes allemands. Et quelque part en Allemagne occupée, les caves du HGL de Spandau avec leurs 276 conteneurs à quatorze degrés. Les conteneurs que personne n'est venu chercher. Les conteneurs qui sont dans la zone d'occupation soviétique.

Et Von Braun dessine des fusées à Moscou. Le A4b, portée 900 kilomètres. Le A4c, portée 2 500. Le A5, portée intercontinentale. Les mêmes fusées que celles qui ont transporté le NERV sur Coventry, redessinées avec des crayons soviétiques sur du papier soviétique, dans un appartement de Kountsevo, par un homme dont le frère est quelque part dans un camp et dont les calculs n'ont jamais été faux.

Trois dossiers. Trois pièces. Staline les voit comme ce qu'elles sont - pas des technologies séparées. Un ensemble. La bombe détruit une ville. Le NERV empoisonne un territoire. La fusée livre les deux à n'importe quelle distance. Ensemble, les trois rendent un pays invulnérable. Ou inapprochable.

L'Amérique a la bombe mais pas le NERV et pas les fusées intercontinentales. L'Union soviétique, dans deux ans, aura les trois.


Staline s'arrête devant la fenêtre.

La neige tombe sur Moscou. Les réverbères de la cour du Kremlin éclairent les flocons qui descendent lentement, régulièrement. Il y a quelque chose d'hypnotique dans la neige de nuit. Le monde se simplifie. Le blanc, le noir, le silence.

Staline pense à la note de Washington. Les camions. La dépendance. Le ton de la note - poli, diplomatique, et derrière la politesse, le levier. Nous vous avons donné les moyens de gagner et nous pouvons vous les retirer. L'Amérique parle à l'Union soviétique comme un créancier parle à un débiteur. Avec des sourires. Avec des conditions.

Staline pense à Nuremberg. 150 000 morts. Une ville effacée. L'Amérique a fait ça. L'Amérique a décidé, signé, exécuté. Un homme du Missouri a posé sa signature sur une feuille et une ville a cessé d'exister. C'est un pouvoir que Staline n'a pas. Pas encore.

Staline pense aux zones mortes. Grodzisk. Coventry. Küstrin. Les taches sur la carte de l'Europe qui ne se referment pas. Les enfants qui meurent en premier. Les oiseaux qui transportent le poison. Les récoltes qui absorbent l'agent. Le NERV est une arme que personne ne contrôle une fois qu'elle est lâchée. C'est un défaut pour un militaire. Ce n'est pas un défaut pour un homme qui pense en rapports de force. Une arme incontrôlable est une arme que l'ennemi ne peut pas contrer.

Staline se retourne vers la table. Les trois dossiers. Gris, brun, bleu.

Il prend le dossier brun. Le NERV. Il l'ouvre à la page de synthèse. La phrase de Kovalenko, transformée en conclusion du GRU : "La zone de mortalité ne se stabilise pas."

Il prend un crayon. Il écrit dans la marge, de sa petite écriture serrée en géorgien qu'il utilise pour les annotations qu'il ne veut pas que les secrétaires russes lisent trop facilement. Un mot. Puis un deuxième.

Il pose le crayon. Il referme le dossier. Il le remet entre le gris et le bleu.

Il décroche le téléphone. La ligne intérieure du Kremlin, celle qui passe par le standard du NKGB. Il demande Beria. À cette heure, Beria est réveillé. Beria est toujours réveillé quand Staline est réveillé. Tout le système vit à l'heure de Staline.

La communication prend moins d'une minute. Staline parle peu. Beria écoute. Staline dit trois phrases. La première concerne le programme nucléaire. La deuxième concerne les installations de Spandau. La troisième concerne Von Braun.

Staline raccroche.

Le bureau est silencieux. Les trois dossiers sont alignés sur la table. La fenêtre donne sur la neige. Les premières installations de production de plutonium sont déjà en chantier dans l'Oural. Quelque part en Allemagne, dans les caves de la Zitadelle de Spandau, 276 conteneurs attendent dans le noir à quatorze degrés. Quelque part dans un appartement de Kountsevo, un Allemand qui ne dort pas trace des courbes sur du papier millimétré. Quelque part en Pologne, les champs autour de Grodzisk sont verts et empoisonnés et le ciel est vide. Quelque part à Coventry, un homme tient la main d'une femme qui ne peut plus tenir la sienne, et un chat dort sur le rebord d'une fenêtre neuve.

1945 n'a pas produit de vainqueur. Elle a produit trois dossiers sur une table, une nuit de novembre, dans un bureau du Kremlin où un homme de soixante-six ans vient de passer trois coups de téléphone.

La neige continue de tomber sur Moscou. Les sentinelles marchent. Les tramways se sont arrêtés pour la nuit. La ville dort.

Dans la marge du dossier brun, en géorgien, de la petite écriture serrée de Staline, deux mots.

დააჩქარეთ. ყველაფერი.

Accélérer. Tout.




J'espère que cette histoire vous a plu.
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Fred