Bericht 47

Chapitre 17 - Les mains

La médecine en temps de guerre. Les conflits armés imposent aux médecins de prendre en charge un grand nombre de blessés dans des conditions difficiles. Les deux guerres mondiales accélèrent certains progrès dont la médecine civile bénéficie encore aujourd'hui : transfusions sanguines, chirurgie reconstructive, radiologie, antibiotiques, rééducation et techniques de greffe. La médecine militaire développe également la prise en charge des traumatismes neurologiques et des brûlures graves. Mais la guerre donne aussi lieu à des pratiques médicales qui s'affranchissent de toute règle éthique : dans les camps nazis, des médecins pratiquent des expériences sur des détenus sans leur consentement, parfois jusqu'à la mort.

Ça commence par un bouton.

Le 3 octobre, un mardi, Jeanne essaie de boutonner son gilet dans la chambre du 14 Aldbourne Road. Le gilet est un cardigan en laine grise qu'elle a acheté au marché de Jordan Well en juillet. Six boutons. Elle commence par le bas, comme toujours. Le premier bouton passe. Le deuxième passe. Le troisième résiste. Ses doigts glissent sur le bord du bouton, n'arrivent pas à le pousser dans la boutonnière. Elle recommence. Le bouton glisse. Elle recommence. Le bouton glisse.

Paul est dans la cuisine, en bas. Il n'entend rien. Il prépare le thé. Jeanne ferme les yeux. Elle respire. Elle essaie le troisième bouton une dernière fois. Il passe. Le quatrième passe aussi, mais plus lentement. Le cinquième prend trois essais.

Jeanne descend. Paul pose la tasse devant elle. Elle prend la tasse. Sa main est stable. Le thé ne tremble pas. Paul ne remarque rien.

Jeanne ne dit rien.


Le 7 octobre, elle laisse tomber une assiette.

Pas en la lançant, pas en la heurtant. Elle la tient et elle ne la tient plus. Ses doigts s'ouvrent sans qu'elle le décide. L'assiette tombe sur le carrelage de la cuisine et se casse en trois morceaux. Mrs. Whittle, en bas, demande si tout va bien. Paul dit que oui. Jeanne ramasse les morceaux. Ses mains fonctionnent pour ramasser. Elles ne fonctionnent plus pour tenir.

Paul la regarde. Il regarde les mains de Jeanne qui ramassent les morceaux de faïence. Les mêmes mains qui tenaient la tasse de thé il y a quatre jours. Les mêmes mains qui portaient Eddie dans les décombres en mai. Les mêmes mains qui avaient pris le tisonnier dans la cuisine de la rue Duquesne à Lyon, en octobre 43.

Paul dit : "Depuis quand ?"

Jeanne dit : "Le bouton. Mardi."

Quatre jours. Elle n'a rien dit pendant quatre jours. Paul ne pose pas la question suivante. La question suivante est dans la poussière de l'usine, dans la tasse de thé d'il y a cinq mois, dans l'eau grise qui coulait dans l'évier quand elle s'était lavé les mains. La question suivante est dans le dossier des médecins militaires de l'école primaire, dans les circulaires qu'on ne lit pas, dans le mot que personne ne prononce.

Paul dit : "On va à l'hôpital."

Jeanne dit : "Non."


Ils n'y vont pas. Pas ce jour-là. Pas le lendemain.

Jeanne refuse. Pas par peur - par calcul. L'hôpital de Coventry est débordé depuis six mois. Les cas de NERV arrivent encore - moins qu'en mai, mais régulièrement. Des gens de la zone qui développent des symptômes tardivement. La dose chronique. L'exposition indirecte. Le sol. L'eau. Les surfaces. Les médecins n'ont pas de traitement. Les médecins n'ont pas d'antidote. Les médecins notent les symptômes, prélèvent du sang, et disent de revenir dans une semaine. Jeanne connaît la procédure. Elle l'a vue de l'intérieur, pendant les trois jours d'observation. L'impuissance en blouse blanche.

Paul n'insiste pas. Pas le premier jour. Il regarde Jeanne. Il note.

Le 9 octobre, Jeanne ne peut plus couper le pain. Le couteau glisse dans sa main. Pas les tremblements qu'on voit de l'extérieur - pas encore. Quelque chose de plus subtil. Les doigts qui ne serrent plus assez. La prise qui se relâche sans prévenir, comme un fil électrique qui fait un faux contact.

Paul coupe le pain. Il ne fait pas de commentaire. Il coupe le pain, il le pose sur l'assiette, il s'assoit en face de Jeanne.

Le 12 octobre, Jeanne ne peut plus lacer ses brogues. Les chaussures d'homme qu'elle portait à l'usine, les semelles usées, les lacets ronds qu'il faut passer dans les oeillets et serrer. Ses doigts n'arrivent plus à faire la boucle. Paul la trouve assise sur le bord du lit, les chaussures délacées, les mains sur les genoux.

Paul s'agenouille. Il lace les chaussures de Jeanne. D'une seule main, la droite, parce qu'il n'en a jamais eu d'autre. Le geste est lent, maladroit, compliqué. Le lacet dans une main qui doit faire le travail de deux. Paul sait. Paul sait depuis 1917 ce que c'est de perdre le contrôle d'une partie de son corps. La différence c'est que lui a perdu le bras d'un coup, un éclat d'obus, une seconde, et c'était fait. Jeanne perd ses mains millimètre par millimètre. Chaque jour un geste de moins. Chaque jour un bouton de plus qui résiste.

Paul lace les chaussures. Il se relève. Il dit : "On va à l'hôpital."

Cette fois Jeanne ne dit pas non.


Le médecin s'appelle Davies. Un civil, pas un militaire. Cinquante ans, des lunettes épaisses, une cravate tachée de thé. Le dispositif militaire de mai a été démantelé en août. L'école primaire est redevenue une école primaire. Les enfants y sont retournés en septembre, dans les mêmes salles où Jeanne regardait le tableau noir. The lady, the ladies. The city, the cities.

Davies examine les mains de Jeanne. Il les prend, les retourne, les palpe. Il demande de serrer. Jeanne serre. La pression est faible, irrégulière. Il demande de toucher le nez avec l'index. Jeanne touche son nez. L'index dévie de deux centimètres. Il demande de suivre son doigt des yeux. Les yeux suivent, mais avec un retard. Un saccade minuscule dans le mouvement oculaire, que Paul ne voit pas mais que Davies note.

Davies dit : "Depuis quand."

Jeanne dit : "Trois semaines. Peut-être un mois."

Davies regarde son dossier. Jeanne Vauterin. Admise en observation le 2 mai. Sur la zone de l'usine BSA dans l'heure suivant l'impact. Relâchée le 5 mai. Aucun symptôme à la sortie. Cinq mois de latence.

Davies ne dit pas le mot. Il dit : "Les nerfs périphériques montrent des signes de détérioration. C'est compatible avec une exposition à l'agent."

L'agent. Pas le NERV. L'agent. Le mot que les médecins de Coventry utilisent depuis six mois. Le mot qui ne nomme pas la chose.

Paul dit : "Et après ?"

Davies regarde Paul. Puis il regarde Jeanne. Il dit : "La progression est variable. Certains cas se stabilisent. D'autres continuent."

Paul dit : "Continuent comment."

Davies dit : "La motricité fine d'abord. Puis la motricité générale. Puis éventuellement la parole, la déglutition."

Le silence dans le cabinet. Le bruit de la rue derrière la fenêtre. Un bus. Un vélo. Coventry qui continue.

Jeanne dit : "Combien de temps."

Davies dit : "Je ne sais pas. Des mois. Peut-être des années. Nous n'avons pas assez de recul."

Jeanne dit : "Pas assez de recul pour quoi."

Davies ne répond pas. Il n'a pas besoin de répondre. Pas assez de recul pour savoir où ça s'arrête. Parce qu'ils n'avaient encore jamais suivi assez longtemps un cas comme celui-là.

Paul prend la main de Jeanne. La main droite. Il la tient. Pas fort. Jeanne ne peut plus serrer fort. Il la tient comme on tient quelque chose de fragile, les doigts autour des doigts, juste assez.

Ils sortent du cabinet. Paul ouvre la porte, puis reprend la main de Jeanne.


Les jours suivants sont une série de soustractions.

Le 15 octobre, Jeanne ne peut plus tourner la clé dans la serrure. Les doigts se positionnent, prennent la clé, tournent - et lâchent avant la fin du tour. Paul fixe la clé avec du ruban adhésif autour d'une poignée en bois, pour élargir la prise. Ça fonctionne quelques jours.

Le 18 octobre, Jeanne ne peut plus tenir un crayon. Pas pour écrire - pour dessiner, un geste qu'elle faisait parfois le dimanche, des croquis du jardin, de Nelson, du rosier. Le crayon roule hors de ses doigts comme s'il était enduit de graisse. Elle le ramasse, le replace, le perd à nouveau.

Le 21 octobre, les tremblements deviennent visibles. Pas constants. Par vagues. Les mains au repos sont calmes. Dès qu'elle essaie de faire quelque chose - soulever la tasse, tourner une page, boutonner le gilet - les doigts oscillent. Un frémissement rapide, fin, qu'on ne voit que si on regarde. Paul regarde.

Jeanne s'adapte. Elle utilise les deux mains pour ce qu'une main suffisait. Elle coince les objets contre son corps. Elle boit dans des tasses à deux anses que Paul a trouvées dans une brocante d'Earlsdon Street. Elle porte des chaussures sans lacets - des pantoufles de Mrs. Whittle, trop grandes d'une demi-pointure.

Mrs. Whittle ne demande pas ce qui se passe. Mrs. Whittle voit. Les mains de Jeanne sur la rampe d'escalier, agrippées, le corps qui hésite avant chaque marche. Les repas que Paul prépare seul maintenant. La vaisselle que Paul fait seul, comme il l'a toujours faite, d'une seule main, l'assiette calée contre le bord de l'évier. Sauf que maintenant il fait la vaisselle pour deux, pas parce que Jeanne ne veut pas, mais parce que Jeanne casse ce qu'elle tient.

Mrs. Whittle pose une tasse de thé devant Paul chaque soir. C'est sa façon de dire ce qu'elle ne dit pas. La tasse. Le geste. Le thé. L'Angleterre en octobre, il pleut, les fenêtres ont été remplacées en septembre par un vitrier de Warwick Road, Nelson est à l'intérieur comme Jeanne l'a demandé.


Le miroir.

Paul a perdu son bras gauche en 1917, dans les tranchées de la Somme. Un éclat d'obus, une seconde, et le bras n'était plus là. Vingt-huit ans avec un bras. Le fantôme de l'autre. Les gestes réappris un par un. Lacer une chaussure d'une main. Couper le pain d'une main. Boutonner une chemise d'une main. Se raser d'une main - Jeanne l'avait aidé pendant les premières années, avant qu'il apprenne, et depuis Lyon il portait la barbe parce que c'était plus simple.

Jeanne l'avait tenu debout. Pas avec des discours, pas avec de la tendresse déclamée. Avec des gestes. Couper la viande dans son assiette les premières années, quand il n'osait pas le faire en public. Recoudre les manches gauches de ses vestes, repliées et cousues proprement, pour que ça ne pende pas. Porter la sacoche du facteur certains matins de décembre, quand le givre rendait les trottoirs du troisième arrondissement de Lyon trop glissants pour un homme qui ne peut pas se rattraper s'il tombe.

Trente ans de gestes. Tout ce que Jeanne avait fait pour lui sans jamais en parler.

Et maintenant c'est Paul qui lace les chaussures de Jeanne. D'une seule main. Les mêmes gestes, dans l'autre sens.

Il ne dit rien. Il n'y a rien à dire. Le langage de Paul et Jeanne n'a jamais été fait de mots. Il est fait de mains posées à côté d'autres mains sur une table de cuisine. Il est fait de thé versé, de pain coupé, de draps défaits qu'on ne refait pas.


Le 25 octobre, Jeanne est dans le jardin.

Paul l'a installée sur le banc, sous le rosier de Mrs. Whittle. Le rosier n'a plus de fleurs - octobre, les dernières ont séché en septembre - mais les branches sont encore couvertes de feuilles rousses. Jeanne est assise, les mains posées sur ses genoux, le visage tourné vers le ciel. Il ne pleut pas. Le ciel est gris et doux.

Paul est à côté d'elle. Sur le même banc. Leurs épaules se touchent. Il ne fait rien. Elle ne fait rien. Nelson est sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, derrière eux, qui surveille un papillon tardif dans les buissons du voisin.

Jeanne dit : "Tu as toujours la lettre ?"

Paul dit : "Oui."

Jeanne dit : "Garde-la encore."

Paul ne répond pas. La lettre est dans la poche droite de sa veste, celle du côté du bras valide, celle qu'il ne peut atteindre qu'en croisant le bras droit sur la poitrine. Il ne l'a pas sortie depuis le soir où Jeanne la lui a donnée. Le papier a pris la forme de la poche. Les pliures sont souples maintenant, rodées.

Garde-la encore. Encore. Le mot qui dit que ce n'est pas fini. Que Jeanne n'a pas besoin que la lettre parte. Pas aujourd'hui. Pas cette semaine. Encore.

Paul regarde le jardin. Le rosier. Le muret. Les buissons du voisin où Nelson chasse des fantômes. Le facteur anglais est passé à neuf heures douze ce matin, le garçon de dix-sept ans qui boite légèrement de la jambe gauche. Paul l'a regardé depuis la fenêtre de la cuisine, comme chaque matin. Un facteur qui regarde un facteur.


Le 29 octobre, la radio annonce la cessation des hostilités.

Mrs. Whittle monte l'escalier en courant. Elle frappe à la porte du premier étage. Elle dit, à travers le panneau, que c'est fini. La guerre est finie. Dönitz a parlé à la radio. Les armes se taisent.

Paul ouvre la porte. Mrs. Whittle pleure. Des larmes qui coulent sur ses joues sans qu'elle les essuie, en souriant. Elle dit des choses en anglais que Paul ne comprend pas entièrement. Des mots rapides, mélangés. Les garçons rentrent. C'est fini. Dieu merci. C'est fini.

Paul dit : "Thank you, Mrs. Whittle."

Il ferme la porte. Jeanne est assise dans le fauteuil près de la fenêtre. La fenêtre neuve, avec les vitres posées en septembre. Jeanne regarde dehors. Dans la rue, des gens sortent. Des voix. Quelqu'un klaxonne. Un bruit de casseroles qu'on tape l'une contre l'autre.

Jeanne dit : "C'est fini ?"

Paul dit : "C'est ce qu'ils disent."

Jeanne regarde ses mains. Les mains posées sur les accoudoirs du fauteuil. Les doigts immobiles au repos. Les doigts qui trembleront dès qu'elle essaiera de lever la tasse ou de tourner une page.

Paul s'assoit sur le lit. Il prend le carnet. Il l'ouvre à la page du jour. 29 octobre 1945. Il écrit : "Cessation des hostilités annoncée à la radio. Mrs. Whittle pleure."

Il s'arrête. Il regarde Jeanne. Les mains sur les accoudoirs. Le visage tourné vers la fenêtre. Dehors, Coventry fait du bruit pour la première fois depuis mai. Des voix, des cris, quelque chose qui ressemble à de la joie.

Paul écrit en dessous : "Jeanne. Mains. Pas de changement."

Il ferme le carnet. Il le pose sur la table de nuit. Il ne note pas la fin de la guerre. Il note l'état de Jeanne. Parce que la guerre de Jeanne ne s'arrête pas le 29 octobre. La guerre de Jeanne est dans ses mains, dans ses doigts, dans les connexions nerveuses qui lâchent une par une.

La guerre s'arrête dehors. La guerre continue dedans.

Paul reste assis sur le lit. Il regarde Jeanne. Elle regarde la fenêtre. Nelson saute sur ses genoux. Il se couche en rond, le museau contre le poignet de Jeanne. Jeanne ne peut pas le caresser. Ses mains ne font plus ce geste. Nelson ne le sait pas. Nelson sent la chaleur et il reste.