Chapitre 6 - Coventry
Les réfugiés français en Grande-Bretagne. Après la défaite de 1940, plusieurs dizaines de milliers de Français rejoignent le Royaume-Uni, par les ports, par l'Espagne ou par des réseaux clandestins. Parmi eux se trouvent des militaires, des résistants, des agents, des marins, mais aussi des civils ayant fui l'Occupation. À leur arrivée, beaucoup sont interrogés par les services britanniques ou français, puis affectés selon leurs compétences et les besoins de guerre. Certains restent en Grande-Bretagne jusqu'à la Libération. En 1945, ils constituent une population dispersée, dont une partie n'a plus de foyer où rentrer.
La coccinelle se pose sur la main de Jeanne pendant la pause de midi.
Elle est assise sur le muret derrière l'atelier B de la BSA (Birmingham Small Arms Company), l'usine d'armement qui occupe trois rues entières du quartier de Small Heath. Sauf que Jeanne ne travaille pas à Small Heath. Elle travaille à l'annexe de Coventry, dans les bâtiments réquisitionés près de la gare, où l'on usine des pièces de culasse pour les fusils Lee-Enfield. Dix heures par jour, six jours par semaine. Le bruit des tours et des fraiseuses s'entend depuis le muret. Jeanne ne l'entend plus. On s'habitue au bruit comme on s'habitue au pain anglais - c'est-à-dire mal, mais on cesse d'en parler.
La coccinelle a sept points. Jeanne la regarde. Elle n'a pas de raison particulière de compter les points d'une coccinelle. C'est le genre de chose qu'on fait quand on a dix minutes de pause et un sandwich au corned-beef sur les genoux. L'insecte avance sur le dos de sa main gauche, hésite à la jointure du poignet, repart vers le pouce. Jeanne ne bouge pas. Le soleil chauffe les briques du muret. C'est la fin avril, il fait presque bon, ce qui à Coventry en 1945 veut dire qu'on peut s'asseoir dehors sans veste à condition de ne pas rester trop longtemps.
La coccinelle s'envole. Jeanne finit son sandwich.
Paul et Jeanne vivent au 14, Aldbourne Road, dans une maison mitoyenne du quartier d'Earlsdon, à vingt minutes à pied de l'usine. Deux étages, un petit jardin derrière, un poêle à charbon dans la cuisine. La maison appartient à une veuve de la première guerre, Mrs. Whittle, qui loue le premier étage et occupe le rez-de-chaussée avec un chat tigré qui s'appelle Nelson et qui dort sur le rebord de la fenêtre côté rue. Nelson a un oeil en moins. D'où le nom.
Ils sont arrivés en Angleterre à l'automne 1944. Exfiltrés depuis le Lot par un réseau qui passait par l'Espagne - des semaines de route, de trains, de fermes où l'on dort une nuit, de passeurs qu'on paie en pièces d'or cousues dans les doublures. Le Lot, c'était après Lyon, après le tisonnier. Jeanne avait tué Guillaume en octobre 43, dans la cuisine de leur appartement de la rue Duquesne, dans le troisième arrondissement. Guillaume était venu pour Paul. Jeanne avait pris le tisonnier. Après ça, plus rien n'était possible à Lyon. La fuite dans le Lot. Lacombe, le berger qui les avait cachés. L'arrestation, la chance, le départ. Lacombe était resté dans le Causse, non démasqué. Quelque part dans un village du Lot, un homme que Paul et Jeanne connaissent continue de vivre comme si rien ne s'était passé. Ils n'en parlent jamais.
En Angleterre, les services de renseignement français les ont débriefés, remerciés, et oubliés. Un couple de Français de plus parmi les milliers qui ont traversé. Paul avait soixante et un ans à l'arrivée, un bras en moins depuis les tranchées de 14-18, et aucune qualification utilisable dans l'économie de guerre britannique. Jeanne avait de l'expérience en usine - les Berliet, à Lyon, pendant la première guerre. Fabriquer des pièces mécaniques en série, elle savait. Pas les mêmes pièces, pas les mêmes machines, mais les gestes de base ne changent pas en trente ans. On l'a mise à la BSA. Paul n'a pas trouvé de travail.
Paul fait les courses le matin.
C'est devenu sa routine depuis six mois. Il sort vers huit heures, quand Jeanne est déjà partie à l'usine. Il prend le panier en osier accroché derrière la porte de la cuisine et il marche jusqu'à Earlsdon Street. La boulangerie, le boucher, le marchand de légumes quand il y a des légumes. Les tickets de rationnement britanniques sont un système que Paul a mis trois semaines à comprendre, pas parce qu'il est compliqué mais parce que les gens au comptoir parlent un anglais des Midlands qui ne ressemble à rien de ce qu'il a appris. Il dit "bread" et "potatoes" et "thank you" avec un accent français que les commerçants trouvent charmant. Mrs. Whittle l'appelle "Mister Paul" et lui apprend un mot par jour. Hier c'était "drizzle". La bruine. Paul a trouvé qu'il existait un meilleur mot en français, mais il l'a gardé pour lui.
Il rentre avec le panier, pose les courses dans la cuisine, et s'assoit dans le jardin. Le jardin de Mrs. Whittle est un rectangle de six mètres sur quatre, avec une pelouse qui n'en est pas vraiment une, un rosier contre le mur du fond, et un banc en bois sous lequel Nelson dort quand il ne dort pas sur le rebord de la fenêtre. Paul s'assoit sur le banc. Il regarde le jardin. Il ne fait rien.
C'est nouveau, ne rien faire. Toute sa vie il a eu un travail. Ouvrier à Lyon avant 14. Soldat pendant quatre ans. Facteur pendant vingt-cinq ans, le troisième arrondissement, manchot, les escaliers, la sacoche, les lettres. Lyon sous l'Occupation - le travail malgré tout, la routine malgré tout. Puis la fuite, le Lot, l'Angleterre. Et maintenant le banc dans le jardin de Mrs. Whittle, et rien.
Il ne se plaint pas. Il ne s'ennuie pas non plus, pas exactement. Il observe. C'est ce qu'il a toujours fait. Quand il était facteur, il connaissait chaque façade, chaque boîte aux lettres, chaque fissure dans le crépi du troisième arrondissement. Ici, il connaît chaque brique du muret, chaque branche du rosier, les habitudes de Nelson, les heures auxquelles la voisine d'en face étend son linge. Il sait que le laitier passe à sept heures dix sauf le mercredi. Il sait que le facteur anglais - un garçon de dix-sept ans, trop jeune pour le front, qui boite légèrement de la jambe gauche - arrive entre neuf heures et neuf heures vingt. Paul le regarde passer chaque matin depuis le jardin. Un facteur qui regarde un facteur. Il ne lui a jamais dit qu'il faisait le même métier. Il ne saurait pas comment le dire en anglais. Et ce n'est pas le même métier. Pas dans la même ville, pas dans la même langue, pas avec le même bras.
Le soir, Jeanne rentre vers sept heures.
Elle pose ses chaussures dans l'entrée - des chaussures d'homme, des brogues usées qu'elle a achetées au marché de Jordan Well parce que les chaussures de femme ne tiennent pas dix heures debout sur un sol en béton. Paul a préparé le dîner. Ce soir c'est du hachis Parmentier, la version anglaise - du boeuf haché en conserve sous une croûte de purée. La cuisine de Paul est devenue meilleure en Angleterre qu'elle ne l'était à Lyon. À Lyon, Jeanne cuisinait. Ici, Paul a le temps. Il a appris à faire des choses correctes avec des ingrédients médiocres. Le corned-beef et les pommes de terre lyophilisées sont des matériaux ingrats mais pas impossibles.
Ils mangent dans la cuisine, en face de l'autre. La fenêtre donne sur le jardin. Nelson est dehors, assis sur le muret, qui fixe quelque chose dans les buissons du voisin. Probablement rien. Jeanne raconte l'usine. Les cadences ont augmenté - les Alliés avancent en Allemagne, tout le monde pense que la guerre va finir bientôt, et pourtant on fabrique des culasses de fusil comme si elle allait durer dix ans. Jeanne ne comprend pas la logique. Paul ne la comprend pas non plus. Mais Paul a vu la guerre de 14 finir, et il sait que les usines tournent toujours trop longtemps après la dernière bataille. C'est comme les trains. Ça ne s'arrête pas d'un coup.
Jeanne parle d'une collègue, Dorothy, qui a reçu une lettre de son mari depuis la Rhénanie. Il va bien. Les Allemands se rendent par milliers. Dorothy dit que c'est fini, que les garçons rentrent pour l'été. Jeanne dit : "Peut-être."
Paul ne dit rien. Il débarrasse les assiettes. Il lave la vaisselle d'une seule main, comme il fait tout d'une seule main depuis trente ans. L'assiette calée contre le bord de l'évier, l'éponge dans la main droite, un mouvement rodé qui ne demande plus de réflexion. Jeanne prend un torchon et essuie. Ils font ça ensemble chaque soir, dans le même silence, avec les mêmes gestes. Ça ressemble à Lyon. Ça ressemble au Lot. Ça ressemble à tous les endroits où ils ont vécu à deux depuis 1920. La cuisine change, les gestes restent.
Le samedi, ils marchent.
C'est leur habitude depuis l'arrivée à Coventry. Le seul jour où Jeanne ne travaille pas. Ils sortent après le petit-déjeuner et marchent dans la ville. Pas de but, pas d'itinéraire. Ils marchent.
Coventry est une ville qui a été détruite et qui s'est reconstruite. Le centre porte encore les traces du bombardement de novembre 1940, celui que les Allemands avaient transformé en verbe. La cathédrale Saint-Michel est un squelette de pierre, les murs debout, le toit disparu, le choeur ouvert au ciel. On n'a pas reconstruit la cathédrale. On a laissé les ruines et on a continué à vivre autour. Les commerces ont rouvert dans des bâtiments provisoires, des baraquements en tôle, des préfabriqués. Il y a un marché le samedi matin dans Broadgate, avec des étals de légumes, de poisson, de vêtements d'occasion. Jeanne achète des pommes quand il y en a. Paul regarde les gens.
Coventry ressemble à Lyon, d'une certaine manière. Pas physiquement - Lyon est une ville de fleuves et de collines, Coventry est plate et en briques. Mais les deux ont survécu à quelque chose et les deux continuent. Les gens marchent dans les rues avec l'expression de ceux qui savent que les murs peuvent tomber. Une forme de prudence dans le pas, de méfiance dans le regard vers le ciel. Ça, Paul le reconnaît. Il l'a vu dans les tranchées, il l'a vu à Lyon sous les alertes, il le voit ici. Les gens qui ont été bombardés ne lèvent plus les yeux de la même façon.
Ils passent devant les ruines de la cathédrale. Paul s'arrête. Il s'arrête toujours au même endroit, devant le mur nord, où quelqu'un a gravé dans la pierre deux mots : "Father Forgive." Pas "Father, forgive them" - la phrase complète de l'Évangile. Juste "Father Forgive." Sans complément. Sans dire qui doit être pardonné. Tout le monde, peut-être. Paul ne croit pas en Dieu. Il n'a jamais cru, même avant les tranchées. Mais il regarde l'inscription chaque samedi. Deux mots dans la pierre. C'est suffisant.
Jeanne l'attend un peu plus loin. Elle ne regarde pas la cathédrale. Elle a vu assez de ruines.
Le dimanche, Paul écrit.
Pas des lettres - il n'a personne à qui écrire. Son fils est à Lyon, surveillé par les Allemands.
Ce que Paul écrit, c'est un carnet. Pas un journal intime - il n'a pas le tempérament. Des observations. Ce qu'il voit dans la ville, dans les rues, dans le jardin. Le prix des pommes de terre. La couleur du ciel. L'heure à laquelle le facteur passe. Les mots anglais que Mrs. Whittle lui apprend. Drizzle. Marmalade. Queue. Ce dernier, il l'avait souligné. Les Anglais font la queue pour tout et ils ont un mot pour ça. Les Français font la queue autant mais ils n'ont qu'une expression. Ça dit quelque chose sur les deux peuples, mais Paul ne sait pas exactement quoi.
Il écrit de la main droite, l'écriture serrée, penchée, régulière. La même écriture qu'avant la guerre. On pourrait croire qu'un homme qui perd son bras gauche change d'écriture. Non. La main droite était déjà la main qui écrit. La gauche tenait le papier. Maintenant le papier est posé sur la table, calé contre le bord, et la main droite écrit. Un ajustement, pas une transformation.
Le lundi 28 avril, Jeanne rentre de l'usine avec une information.
Pas une rumeur. Une information. Les contremaîtres ont reçu une consigne des services de défense civile. Vérification des abris antiaériens de la ville. Inventaire des masques à gaz. Distribution de nouvelles cartouches filtrantes pour les masques - des cartouches d'un modèle que personne n'a vu, plus longues que les anciennes, avec une bande orange autour du col.
Jeanne pose la cartouche sur la table de la cuisine. Elle l'a prise à l'usine. Paul la regarde. Un cylindre de métal gris, la taille d'une boîte de conserve, avec un pas de vis à une extrémité et la bande orange. Paul ne sait pas ce que la bande orange signifie. Il sait que les cartouches filtrantes standard sont grises sans bande. Il a porté un masque à gaz dans les tranchées en 1917. Les cartouches de 1917 étaient différentes - plus grosses, plus lourdes. Mais le principe est le même. Quelqu'un quelque part pense que l'air va devenir irrespirable.
Jeanne dit : "Dorothy dit que c'est de la routine. Ils font ça chaque printemps."
Paul regarde la cartouche. La bande orange. Un nouveau modèle qu'on distribue à Coventry fin avril 1945 alors que la guerre est censée finir. Il ne dit rien. Il repose la cartouche sur la table.
Le soir, il note dans son carnet : "Nouvelles cartouches filtrantes. Bande orange. Pourquoi maintenant ?"
Nelson saute sur le rebord de la fenêtre et se couche. La nuit tombe sur Coventry. Quelque part au-dessus de la mer du Nord, il n'y a rien encore. Pas ce soir. Pas demain. Mais bientôt.