Bericht 47

Chapitre 7 - Le bruit

Les bombardements aériens. À partir de 1940, la Grande-Bretagne subit les attaques de la Luftwaffe pendant la bataille d'Angleterre puis le Blitz. Les bombardiers sont repérés à distance par les radars, les observateurs et les sirènes donnent l'alerte, et les populations disposent généralement de quelques minutes pour gagner les abris. En juin 1944, l'Allemagne commence à utiliser contre Londres la V1, première arme de représailles sans pilote : son moteur caractéristique permet d'entendre son approche, jusqu'à ce qu'il s'arrête avant l'impact. À partir de septembre 1944, les V2 frappent à leur tour les villes britanniques. Elles arrivent sans avertissement sonore et leur impact précède le bruit de leur passage. La guerre aérienne vient de supprimer le dernier délai entre l'attaque et la mort.

Paul ne l'entend pas arriver.

Personne ne l'entend. Le A4b entre dans l'atmosphère à plus de trois fois la vitesse du son. Le bruit de son passage voyage derrière lui, comme une traîne. L'impact a lieu avant le son. C'est la physique. Et c'est la différence avec le Blitz.

En novembre 1940, quand la Luftwaffe avait rasé Coventry, il y avait eu les sirènes. Le hurlement montant des sirènes, les gens qui descendent aux abris, les enfants dans les couvertures, le temps de compter les secondes entre l'éclair et le souffle. Un rituel. La guerre avait un protocole, et le protocole laissait le temps d'avoir peur avant de mourir.

À 3h23, le 2 mai 1945, il n'y a rien. Puis il y a tout.


Paul est dans le lit, à côté de Jeanne, au premier étage du 14 Aldbourne Road. Il dort mal. Il dort mal depuis les tranchées, c'est-à-dire depuis trente ans. Son sommeil est une chose légère, trouée, qui se déchire au moindre bruit et ne se recoud pas.

L'explosion le jette hors du sommeil comme une main qui retourne un sac. Ce n'est pas un bruit, c'est une secousse - le mur tremble, le lit glisse de trois centimètres sur le plancher, les vitres de la chambre éclatent vers l'intérieur et les éclats font un bruit de grêle sur le couvre-lit. Paul est debout avant d'avoir ouvert les yeux. Le corps a décidé avant la tête. Le corps se souvient de 1917.

Jeanne est assise dans le lit, les mains sur les oreilles. Du verre dans les cheveux. Il fait noir. Dehors, un grondement roule, long, grave, comme un orage qui ne s'arrête pas. Puis il s'arrête.

Paul dit : "Ça va ?"

Jeanne dit : "Oui."

Il traverse la chambre pieds nus sur le verre, atteint la fenêtre. Le cadre est tordu, les vitres sont parties. L'air de la nuit est froid. Il regarde dehors. Aldbourne Road est sombre - les réverbères sont éteints depuis 1940, l'occultation est toujours en vigueur. Mais au sud-est, vers le centre-ville, vers la zone industrielle, il y a une lueur. Orange. Pas un incendie massif - quelque chose de plus localisé. Un point de lumière qui pulse derrière les toits.

En bas, Mrs. Whittle crie.


Paul descend l'escalier en enfilant un pantalon par-dessus son pyjama. La rampe est intacte. L'escalier est intact. La maison tient. Les murs en briques de l'époque victorienne sont faits pour durer. Pas pour résister à une bombe, mais pour encaisser le souffle d'une explosion éloignée. Paul estime la distance. Le bruit, la secousse, les vitres cassées mais pas les murs. Un kilomètre, peut-être un kilomètre et demi.

Mrs. Whittle est dans le couloir du rez-de-chaussée, en chemise de nuit et bigoudis, une lampe à pétrole dans une main et Nelson dans l'autre. Le chat a l'oeil unique grand ouvert et les griffes plantées dans l'avant-bras de sa propriétaire. Mrs. Whittle ne semble pas le remarquer.

Elle dit : "Not again."

Deux mots. Les mêmes que cinq ans plus tôt, probablement, quand les premières bombes du Blitz étaient tombées sur Broadgate et que la cathédrale avait brûlé. Not again. Paul ne sait pas quoi répondre. Il ne sait pas encore que ce n'est pas la même chose.

Jeanne descend derrière lui, habillée, les cheveux encore pleins d'éclats de verre qu'elle n'a pas pris le temps de brosser. Elle a mis ses brogues. Ce détail frappe Paul sans raison - les chaussures d'homme, lacées, prêtes. Comme si Jeanne s'était habillée pour sortir, pas pour constater les dégâts.

Jeanne dit : "C'est vers l'usine."

Paul dit : "Oui."

Jeanne prend sa veste accrochée dans l'entrée. Paul dit : "Attends le jour." Jeanne est déjà dehors.


Dans Aldbourne Road, les voisins sortent. Des silhouettes en pyjama, des lampes-torches, des voix. Quelqu'un demande si c'est un V2. Quelqu'un d'autre dit que les V2 ne tombent plus, la guerre est presque finie. Un troisième dit que la guerre n'est pas finie tant qu'elle n'est pas finie. Les voix ont cette qualité particulière des gens réveillés à trois heures du matin par une explosion - trop calmes, trop raisonnables, comme si parler normalement pouvait rendre la situation normale.

Paul reste devant la porte. Il cherche des repères. La lueur au sud-est est toujours là, plus faible maintenant. Pas de fumée visible dans le noir. Pas de sirène - pas celle des alertes, aucune ne s'est déclenchée, mais pas non plus celles des pompiers. Le silence est bizarre. En 1940, après les bombes, la ville hurlait. Sirènes, moteurs, cris, effondrements. Là, rien. Un seul impact. Un seul trou quelque part dans Coventry. Et le silence.

Paul rentre, met ses chaussures, prend la veste sur le crochet derrière la porte de la cuisine. Il va sortir, aller voir, faire ce qu'il fait toujours - marcher dans la ville, regarder, comprendre. Mais Jeanne est déjà partie vers l'usine et le jour n'est pas levé et il ne voit rien et il ne sait rien.

Il s'assoit dans la cuisine. La fenêtre qui donne sur le jardin n'a plus de vitres non plus. L'air entre. Nelson saute de l'étreinte de Mrs. Whittle, traverse la cuisine, sort par la fenêtre sans vitres dans le jardin et disparaît dans les buissons du voisin. Ses habitudes à lui n'ont pas changé. Le monde peut trembler, Nelson a des choses à vérifier dans les buissons.

Paul attend le jour.


Le jour se lève vers six heures. Gris, couvert. Un matin anglais standard.

Paul sort. Il prend la direction du sud-est, vers la zone industrielle, le même chemin que Jeanne trois heures plus tôt. Earlsdon Street, Spencer Road, Warwick Road. Les rues sont calmes. Quelques vitres cassées ici et là. Un morceau de gouttière arraché devant le pub The Albany. Rien de grave. Plus on avance vers le sud-est, plus les dégâts sont visibles. Des fenêtres soufflées sur toute une rangée de maisons dans Allesley Old Road. Un arbre déraciné. Une voiture retournée, les roues en l'air, comme un animal mort.

À l'angle de Holyhead Road et de Spon End, un warden (gardien de défense civile) barre la route. Casque blanc, brassard ARP (Air Raid Precautions), une torche dans une main et un sifflet dans l'autre. Il est épuisé, les yeux rouges. Il est probablement debout depuis trois heures et demie.

Il dit : "No entry, sir. Restricted area."

Paul dit, dans son anglais du Lot passé par Lyon passé par Mrs. Whittle : "My wife. Factory."

Le warden dit : "Workers only, sir. Factory personnel reported to the site at five. If your wife works there, she's through."

Paul regarde par-dessus l'épaule du warden. Au bout de la rue, deux cents mètres plus loin, il aperçoit les toits de la zone industrielle. Des bâtiments debout. Pas de cratère visible d'ici. Des camions de pompiers. Des silhouettes en uniforme. Et un périmètre de cordes tendues entre des piquets, avec des panneaux qu'il ne peut pas lire à cette distance.

Le warden dit : "Go home, sir. Nothing to see."

Paul rentre. Il n'y a rien à voir. C'est-à-dire qu'il y a quelque chose à voir, mais pas pour lui, pas maintenant. Il prend le chemin inverse. Spon End, Holyhead Road, Spencer Road. Les gens sortent de chez eux, inspectent les façades, ramassent des bouts de verre, parlent aux voisins. Un laitier passe avec sa charrette, comme chaque matin, le cheval impassible. La vie reprend. Un bombardement, c'est un événement, pas une rupture. Coventry sait faire. Coventry a déjà fait.

Paul ne comprend pas le seul impact. En 1940, les bombardiers étaient venus par centaines - Mrs. Whittle le raconte à qui veut l'entendre, et les ruines de la cathédrale le racontent à ceux qui ne veulent pas. Des vagues de Heinkel et de Dornier, pendant des heures. Des centaines de bombes incendiaires, des dizaines de bombes explosives. Un tapis. Là, un seul trou. Comme si quelqu'un avait lancé un caillou dans une vitre. Un geste unique, précis, et c'est tout. Ça ne ressemble à rien de ce qu'on lui a décrit.

Il rentre au 14 Aldbourne Road. Mrs. Whittle balaie les éclats de verre dans le couloir. Elle a mis des journaux aux fenêtres cassées avec du ruban adhésif. Nelson est de retour, couché sur le rebord de la fenêtre de la cuisine - la fenêtre sans vitre - comme si de rien n'était. Paul le regarde. Le chat le regarde avec son oeil unique. Ils se comprennent.

Paul s'assoit dans la cuisine et note dans son carnet : "Explosion cette nuit, 3h20. Une seule. Direction sud-est, zone usine. Pas de sirène. Un seul impact. Jeanne partie à l'usine à 3h30."

En dessous, il ajoute : "Un seul impact. Pourquoi ?"


Jeanne rentre à sept heures du soir.

Elle est sale. De la poussière dans les cheveux, sur les épaules, sur les mains. Pas de la poussière de brique - quelque chose de plus fin, gris-beige, qui colle à la peau. Ses brogues sont couvertes d'une couche de cette même poussière. Elle les retire dans l'entrée. Paul regarde la poussière.

Jeanne s'assoit à la table de la cuisine. Elle ne parle pas tout de suite. Paul met de l'eau à chauffer pour le thé. Il sort deux tasses. Il attend.

Jeanne dit : "Le cratère est à cent mètres de l'atelier B."

L'atelier B, c'est là qu'elle travaille. Cent mètres.

Le A4b est tombé dans un terrain vague entre l'annexe de la BSA et un entrepôt de la Standard Motor Company. L'explosion a soufflé les toitures, arraché des murs, retourné des machines. Trois morts - un gardien de nuit de la BSA et deux pompiers du poste volontaire, tués par l'effondrement d'un mur. Les bâtiments principaux tiennent. La structure est intacte. Demain, les machines tourneront à nouveau.

Jeanne boit son thé. Puis elle dit :

"Il y a un garçon."

Le gardien de nuit qui est mort, Thomas Beckett, quarante-sept ans, ancien de Dunkerque, avait un fils. Le garçon a neuf ans. Il s'appelle Eddie. Il habite chez sa mère dans Vecqueray Street, à trois rues de l'usine. Quand l'explosion a réveillé le quartier, Eddie est sorti. Sa mère dormait encore - le souffle n'avait cassé qu'une fenêtre de leur côté. Eddie a couru vers l'usine. Neuf ans, pieds nus, en pyjama. Il cherchait son père.

Les wardens ne l'ont pas arrêté. Il faisait nuit, il était petit, il courait. Quand Jeanne est arrivée à l'usine vers quatre heures, Eddie était assis dans les décombres devant l'atelier B. Il avait de la poussière partout. Sur les mains, sur le visage, dans la bouche probablement. Il avait marché dans la zone du cratère. Il avait touché les gravats. Il ne pleurait pas. Il était assis par terre et il regardait le trou dans le mur où la porte du poste de garde avait été.

Jeanne l'a pris dans ses bras. Il était léger, froid, couvert de cette poussière fine. Elle l'a porté jusqu'à Vecqueray Street. La mère était dehors à ce moment, qui cherchait Eddie en criant son nom dans la rue. Jeanne a rendu le garçon. La mère a pris Eddie contre elle. Jeanne avait les mains grises de la poussière de l'enfant. Elle les a essuyées sur sa veste.

Paul écoute. Il ne dit rien. Il regarde les mains de Jeanne sur la tasse de thé. La poussière gris-beige sous les ongles, dans les plis des phalanges. Jeanne n'a pas pris le temps de se laver.

Paul dit : "Tu devrais te laver les mains."

Jeanne le regarde. Elle va au lavabo. Elle frotte. L'eau coule grise dans l'évier, puis claire. Elle revient s'asseoir. Elle reprend le thé.

Paul note dans son carnet ce soir-là : "Jeanne rentrée. Cratère à 100 m de l'atelier. 3 morts. Un gardien de nuit, 2 pompiers. Un seul missile. Pas de raid. Pas de sirène. Poussière."

Il hésite. Puis il ajoute : "Un garçon de 9 ans dans les décombres. Eddie."

Dehors, la nuit est calme. Pas de deuxième tir. Pas de raid. Le ciel est vide au-dessus de Coventry. Nelson dort sur le rebord de la fenêtre, du côté où le journal tient avec le ruban adhésif. La rue est silencieuse.

Tout semble normal.

Dans trois jours, Eddie Beckett sera mort.