Bericht 47

Chapitre 4 - Regardez Varsovie

Grodzisk Mazowiecki. Ville polonaise située à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Varsovie. Occupée par l'Allemagne de 1939 à janvier 1945. Centre local de commerce et de production, desservi par le chemin de fer Varsovie-Skierniewice. Une partie de sa population juive est assassinée pendant l'occupation. Après l'insurrection de Varsovie, la ville accueille des milliers de civils expulsés de la capitale. En janvier 1945, l'Armée rouge en prend le contrôle. Varsovie, à trente kilomètres à l'est, est alors presque entièrement détruite.

Le rapport de Kovalenko met onze jours à arriver sur le bureau de Speer.

Pas le rapport lui-même. Une copie partielle, recopiée à la main, transmise par un agent de l'Abwehr (le service de renseignement militaire allemand) infiltré dans l'état-major logistique du 1er Front biélorusse. L'agent n'est pas un espion de cinéma - c'est un officier soviétique d'origine balte, retourné en 1943, qui transmet ce qui passe à portée de main. Pas tout. Ce qui lui paraît important. Le rapport de Kovalenko lui a paru important.

Speer reçoit le document le 15 avril, à Berlin, dans le bureau de la Pariser Platz que les bombardements n'ont pas encore touché. Trois pages manuscrites en allemand, recopiées depuis le russe, avec des lacunes et des approximations de traduction. Mais l'essentiel est là.

"Agent inconnu." "Mortalité en expansion géographique." "Rayon non stabilisé." "Myosis extrême." "Enfants touchés en premier." "Absence de signes respiratoires classiques."

Et une phrase, presque mot pour mot : "La zone de mortalité ne semble pas stabilisée."

Speer lit le document debout, près de la fenêtre. Dehors, la Pariser Platz ressemble à un chantier de démolition. Le Brandenburger Tor (la porte de Brandebourg) tient encore, noirci par les incendies. L'Akademie der Künste (Académie des arts) n'a plus de toit. L'hôtel Adlon, où Speer a dîné cent fois, brûle lentement depuis une semaine. Tout ce qu'il a dessiné, tout ce qu'il a construit dans cette ville est en train de disparaître. Et le document qu'il tient dans les mains dit que l'arme fonctionne.

Il y a quelque chose d'obscène dans ce constat. L'Allemagne s'effondre, Berlin est en ruines, le front n'existe plus, et la seule chose qui fonctionne comme prévu, c'est le NERV. Les chars manquent de carburant. La Luftwaffe n'a plus d'avions. Les usines sont détruites. Mais les conteneurs de Von der Linde ont atteint leur cible, le A4b de Von Braun a volé, et des enfants polonais sont morts à trente kilomètres de Varsovie exactement de la manière que les essais de Münster avaient prédite.

Speer range le document dans le dossier. Il prend les photos de Münster, celles qu'il n'a pas montrées lors de la première réunion. Et il demande qu'on organise un deuxième passage par le canal suédois.


À Grodzisk, Kovalenko attend.

Son rapport est parti depuis dix jours. Rien n'est revenu. Pas d'instructions, pas d'accusé de réception, pas de questions. Le silence de la hiérarchie est un bruit que Kovalenko connaît bien. Ça peut vouloir dire qu'ils n'ont pas lu. Ça peut vouloir dire qu'ils ont lu et ne savent pas quoi faire. Ça peut vouloir dire qu'ils ont lu et qu'ils ont décidé que ça n'existe pas. Les trois options existent dans le système soviétique. La dernière est la plus courante.

Pendant ce temps, la zone s'étend.

Les rats morts à trois kilomètres maintenant. Les oiseaux à quatre. Des moineaux, surtout - des Haussperling identiques à celui du rebord de fenêtre de Von der Linde, à deux mille kilomètres de là. Des pigeons. Une corneille, trouvée dans un jardin, les ailes ouvertes dans l'herbe comme un drap qu'on a posé. Les civils polonais meurent encore - moins vite qu'au début, plus loin. Les symptômes sont les mêmes. Le myosis. Les mains. Le silence.

Kovalenko cartographie. Il a un plan de la ville et de ses environs, punaisé au mur de la mairie, sur lequel il trace au crayon rouge les contours de la zone de mortalité. Chaque jour, il met à jour le tracé. Chaque jour, le cercle rouge grossit. Pas uniformément - il s'étire vers le nord-est, dans la direction du vent dominant. Kovalenko a marqué les positions des animaux morts avec des croix bleues. Les croix bleues sont toujours en avance sur les cercles rouges. Les animaux meurent avant les gens. Ou plutôt : les animaux meurent là où les gens mourront demain.

Il n'a montré cette carte à personne.

Le fragment du Bericht 47 est dans la poche intérieure de sa veste. Il l'a lu vingt fois. Les données de dispersion correspondent à ce qu'il observe. Les Allemands savaient. Pas tout - l'annexe ne décrit pas le mécanisme biologique. Mais ils savaient que la zone d'effet dépasserait le point d'impact. Ils avaient des chiffres. Ils ont tiré quand même.

Kovalenko sort de la mairie. L'air est frais. Avril en Pologne, les arbres commencent à verdir. Il se demande si les feuilles absorbent l'agent. Si la sève le transporte. Si au printemps, quand tout repousse, la contamination va accélérer. Il n'a aucune donnée là-dessus. Personne n'en a. L'annexe du Bericht 47 ne couvre que la dispersion atmosphérique et le sol. Pas la végétation. Pas les chaînes alimentaires.

Il rentre dans la mairie et rédige un deuxième rapport. Plus court que le premier. Plus prudent encore. Il décrit la progression géographique, donne les chiffres, les distances, les délais. Il ne mentionne pas le Bericht 47. Pas encore. Mentionner un document allemand récupéré sans l'avoir transmis au renseignement, c'est au minimum un manquement à la procédure. Au maximum, c'est de l'espionnage. Il n'a pas besoin de ça. Pas maintenant.

Il écrit : "Recommandation : évacuation de la population civile dans un rayon de dix kilomètres autour du point d'impact. Dans l'attente d'instructions."

Il sait que la recommandation ne sera pas suivie. Dix kilomètres autour de Grodzisk, c'est des dizaines de milliers de personnes. L'Armée rouge avance vers Berlin. Évacuer des civils polonais à l'arrière du front n'est la priorité de personne. Mais il l'a écrit. C'est dans le rapport. Si dans trois semaines les morts se comptent par centaines et que quelqu'un demande pourquoi on n'a rien fait, la recommandation est datée et signée.

C'est comme ça qu'on survit dans ce système. Pas en ayant raison. En ayant écrit qu'on avait raison.


La deuxième réunion au bord du lac de Constance a lieu le 19 avril.

Même villa, mêmes interlocuteurs. Le Britannique du Foreign Office. L'Américain de l'OSS. Speer arrive avec un dossier plus épais que la première fois. Cette fois, il est venu pour montrer.

Il pose sur la table les photos de Münster. Les clichés des essais en terrain ouvert. Le Britannique les regarde. L'Américain les regarde. Speer ne commente pas tout de suite. Il les laisse regarder. Certaines images n'ont pas besoin de légende.

Puis il pose le document intercepté. Les trois pages recopiées du rapport de Kovalenko, traduites en anglais par son interprète pendant le trajet.

"Ça, dit Speer, ce n'est pas de nous. C'est l'Armée rouge. Leurs propres mots. Ils décrivent ce qu'ils ont trouvé à Grodzisk."

Le Britannique lit. L'Américain lit par-dessus son épaule. Speer les regarde lire. Il regarde les visages qui changent.

"Agent inconnu." "Enfants touchés en premier." "Zone de mortalité non stabilisée."

Speer dit : "Nous n'avons utilisé qu'un seul A4b. Un seul tir. C'est le résultat."

Il laisse un silence. Puis :

"Londres est à portée."

Le Britannique repose les feuillets. Il nettoie ses lunettes rondes avec un pan de sa cravate. C'est un geste lent, méthodique, qui remplit le temps. L'Américain est immobile.

Speer ne dit pas "capitulation ou frappe." Il n'a pas besoin de le dire. Le dossier sur la table dit tout. Les photos de Münster disent ce que fait l'arme. Le rapport soviétique dit que ça fonctionne en conditions réelles. Et la phrase "un seul tir" dit qu'il y en a d'autres.

L'Américain pose une question. La même que la première fois : Speer est-il habilité à négocier ? Speer répond la même chose. Non. Il est habilité à transmettre. Il ajoute : les conditions n'ont pas changé. Cessez-le-feu sur le front ouest. Négociations sur les modalités. L'Allemagne ne demande pas la victoire. L'Allemagne demande à ne pas perdre. La nuance est importante.

Le Britannique dit qu'il transmettra.

L'Américain dit quelque chose qu'il n'avait pas dit la première fois. Il dit : "Vous avez tiré sur des civils polonais."

Speer ne répond pas. Il pourrait dire que la cible était un centre de ravitaillement militaire. Il pourrait dire que les civils étaient dans la zone d'effet, pas dans la zone visée. Il pourrait dire beaucoup de choses qui sont techniquement exactes et moralement vides. Il ne dit rien.

L'Américain dit : "Si vous tirez sur Londres, il n'y aura plus rien à négocier."

Speer sait que c'est vrai. Et il sait que ça ne changera rien. L'ordre ne vient pas de lui. L'ordre ne dépend pas de lui. L'ordre est déjà sur un bureau à Berlin, en attente d'une date et d'une cible.


La réponse arrive le 23 avril.

Même canal. Même format. Deux phrases.

"Les gouvernements alliés réitèrent leur position. La capitulation inconditionnelle de l'Allemagne reste le seul cadre acceptable."

Le refus est attendu. Speer l'attendait. Il n'est pas surpris. Il se demande s'il est soulagé. Parce que si les Alliés avaient accepté de négocier, la question suivante aurait été : et après ? Négocier avec le régime, c'est le maintenir. Maintenir le régime, c'est maintenir tout ce qui va avec. Les camps, les lois raciales, la machine. Speer sait ce que le régime est. Il le sait depuis longtemps. Probablement depuis toujours. Il a juste choisi de ne pas nommer ce qu'il savait. Comme Von Braun ne nomme pas ce que transportent ses fusées. Comme Von der Linde ne nommait pas ce que signifiaient ses anomalies.

La capacité à ne pas nommer les choses. C'est peut-être ça, le vrai agent de cette guerre.

Speer transmet le refus allié à Berlin. Le même jour, la cible est confirmée. Coventry. Ville industrielle anglaise, centre de production d'armement - BSA, Armstrong Whitworth, usines de moteurs d'aviation. Déjà rasée une fois par la Luftwaffe en novembre 1940, lors du bombardement qui avait donné un nouveau verbe à la langue allemande : "coventrieren" (anéantir une ville). Coventry a été reconstruite. Coventry produit à nouveau.

L'ordre de frappe est transmis le 25 avril 1945. Objectif : Coventry. Vecteur : A4b. Charge : NERV. Un seul tir.


À Grodzisk, Kovalenko reçoit enfin une réponse à son premier rapport. Pas du commandement chimique de l'armée. D'un colonel du NKVD (la police secrète soviétique) qu'il n'a jamais rencontré. L'homme arrive en voiture, avec un chauffeur et un sous-officier qui reste dans le véhicule. Il ne se présente pas par son nom. Il demande à voir la zone. Kovalenko lui montre le cratère, les bâtiments, la carte punaisée au mur de la mairie avec les cercles rouges et les croix bleues. Le colonel regarde la carte un long moment. Il ne pose pas de questions sur les croix bleues. Il dit :

"Votre rapport a été lu."

Kovalenko attend la suite. Il n'y a pas de suite. Le colonel regarde la carte. Puis il dit :

"Combien de temps avant que ça atteigne Varsovie ?"

Kovalenko dit qu'il ne sait pas. La propagation dépend des vecteurs animaux, du vent, des cours d'eau. Il n'a pas assez de données.

Le colonel dit : "Estimez."

Kovalenko dit : "Trois mois. Peut-être moins."

Le colonel hoche la tête. Il ne prend pas de notes. Il remonte en voiture. Il part.

Kovalenko reste devant la mairie. Il regarde la voiture s'éloigner sur la route de Varsovie. Il ne sait pas si le colonel est venu pour évaluer la menace ou pour évaluer lui. Les deux sont possibles. Les deux sont dangereux. Il remonte à l'étage. Il regarde sa carte. Les cercles rouges. Les croix bleues. La progression.

Il sort le fragment du Bericht 47 de sa poche. Il le déplie sur la table, à côté de la carte. Les données allemandes et les données soviétiques, côte à côte. Les deux disent la même chose. La zone ne se stabilise pas.

Kovalenko range le document. Il ne l'a pas montré au colonel. Il ne sait toujours pas à qui le montrer. Il ne sait pas à qui faire confiance. Dans ce système, la bonne information au mauvais destinataire peut tuer aussi sûrement que le NERV.

Dehors, les arbres de Grodzisk ont des feuilles maintenant. Le printemps est là. Les oiseaux chantent encore dans les quartiers éloignés de la ville. Pas dans le centre. Le centre est silencieux. Même les moineaux ont cessé de venir.