Chapitre 10 - The Buck Stops Here
Harry S. Truman. Né le 8 mai 1884 à Lamar, dans le Missouri, il grandit dans une famille de fermiers. Après avoir combattu en France pendant la Première Guerre mondiale, il devient juge dans le comté de Jackson puis sénateur du Missouri en 1935. Il préside à partir de 1941 une commission parlementaire chargée d'enquêter sur les dépenses de défense et les gaspillages de l'industrie de guerre. Son travail lui vaut une réputation d'homme honnête et méthodique. En 1944, il est choisi comme colistier de Franklin D. Roosevelt pour l'élection présidentielle. Il devient vice-président le 20 janvier 1945. Il ne reste que quatre-vingt-deux jours en fonction avant la mort de Roosevelt, le 12 avril. Truman devient alors le trente-troisième président des États-Unis. Il connaît mal les affaires internationales, ne connaît pas le projet Manhattan et n'a jamais été préparé à devenir président.
Truman écrit dans son journal chaque soir.
C'est une habitude qu'il a depuis le Sénat. Un cahier relié, couverture noire, papier ligné. Il écrit au stylo-plume, une écriture ronde de comptable, régulière, sans ratures. Il note les faits de la journée. Les réunions. Les décisions. Les noms des gens qu'il a vus. Parfois une opinion. Parfois une phrase pour Bess, qui est restée à Independence, dans le Missouri, dans la maison de sa mère au 219 North Delaware Street, là où ils vivent depuis leur mariage en 1919. Truman lui écrit aussi des lettres, presque chaque jour. Le journal et les lettres disent à peu près les mêmes choses, sauf que dans le journal il se permet d'être plus direct. Bess n'aime pas qu'il soit vulgaire.
Le 25 avril 1945, treize jours après avoir prêté serment comme 33e président des États-Unis, Truman écrit dans son journal qu'il a été informé de l'existence d'un "explosif capable de détruire le monde entier."
C'est Henry Stimson, le secrétaire à la Guerre, qui l'a briefé. Stimson a soixante-dix-sept ans, le visage d'un juge de cour suprême, et la voix d'un homme qui porte un secret depuis trois ans. Il est venu à la Maison-Blanche avec le général Leslie Groves, un ingénieur militaire massif et impatient qui dirige le Projet Manhattan depuis 1942. Ils ont apporté un dossier. Groves a parlé le premier - les détails techniques, les sites de production, les échéances. Puis Stimson a pris le relais. Il a parlé des implications. De ce que ça changerait. De ce que ça signifierait si les Soviétiques l'avaient un jour. De la responsabilité.
Truman a écouté. Il a posé des questions. Des questions de comptable - combien ça coûte, combien de bombes, combien de temps. Groves a répondu. Truman a pris des notes sur un bloc. Puis il a remercié les deux hommes et ils sont partis.
Il a soixante et un ans. Il y a vingt-trois ans, il vendait des chemises et des cravates dans une mercerie de Kansas City avec son ami Eddie Jacobson. La boutique a fait faillite en 1922, pendant la récession. Truman n'a jamais remboursé toutes les dettes. Il a fait de la politique à la place - juge de comté, sénateur, vice-président. Quatre-vingt-deux jours comme vice-président. Roosevelt ne lui avait rien dit. Pas un mot sur la bombe. Pas un mot sur Manhattan. Truman avait posé des questions un jour, au Sénat, sur des dépenses suspectes dans une usine du Minnesota. Stimson l'avait appelé personnellement pour lui dire de ne pas insister. Truman n'avait pas insisté. Il ne savait pas ce qu'il ne savait pas.
Maintenant il sait.
Le mois de mai est un cauchemar administratif.
Truman travaille seize heures par jour. Il hérite d'une guerre qui aurait dû finir et qui ne finit pas, d'un appareil d'État construit pour un autre président, de généraux qui le regardent en se demandant qui est ce type du Missouri, et d'une pile de dossiers classifiés qui monte chaque matin sur le bureau du Bureau ovale. Il lit tout. C'est sa méthode. Il a toujours lu tout - les budgets du comté de Jackson, les rapports du Sénat, les comptes de la mercerie. Les chiffres, les colonnes, les totaux. Truman croit aux chiffres. Les chiffres ne mentent pas. Les gens mentent. Les chiffres, si on les lit correctement, disent la vérité.
Les chiffres de Coventry arrivent en juin.
Par les canaux du renseignement militaire, filtrés par l'OSS et le Joint Intelligence Committee. Des rapports dactylographiés, classifiés, avec des noms de code et des numéros de référence. Truman les lit à son bureau, le matin, avec un café que son valet apporte à six heures trente. Il lit les rapports comme il lisait les bilans de la mercerie - ligne par ligne, chiffre par chiffre.
Les chiffres disent : 1 547 morts confirmés à Coventry au 15 juin. Dont 691 enfants. 10 000 hospitalisés ou présentant des symptômes neurologiques. Zone de contamination : 14 kilomètres carrés et en expansion. Agent chimique non identifié. Aucun traitement connu. Aucun antidote. Mortalité en progression géométrique - la courbe accélère au lieu de ralentir.
Les chiffres de la semaine suivante disent 1 800 morts. Ceux de la semaine d'après, 2 100. Et une note des analystes en bas de la page : si la courbe suit celle observée à Grodzisk après trois mois, projection de 10 000 morts d'ici octobre. Sans nouveau tir. Juste le premier.
Truman pose le rapport. Il regarde par la fenêtre du Bureau ovale. La pelouse sud est verte. Un jardinier tond l'herbe. Le bruit de la tondeuse monte jusqu'au deuxième étage, régulier, rassurant. Truman pense à Bess. Il pense à Margaret, leur fille, qui a vingt et un ans et qui étudie la musique à New York. Il pense à Independence, Missouri, à la maison de North Delaware Street, au porche où il s'asseyait le soir avec un bourbon.
Puis il reprend le rapport et il lit la page suivante. Grodzisk. La première frappe, en Pologne. Les données soviétiques interceptées. Le même agent. La même progression. Et un détail que les analystes ont souligné au crayon rouge : la contamination des cultures. Les terres agricoles autour de Grodzisk sont impropres à la consommation. Le blé est contaminé. Les pommes de terre sont contaminées. La chaîne alimentaire est touchée. En Europe, en 1945, ça veut dire la famine.
Truman annote le rapport dans la marge, au stylo-plume : "Combien en ont-ils encore ?"
Personne ne le sait.
Le 16 juillet, le désert du Nouveau-Mexique, Alamogordo. Trinity.
Le télégramme arrive au Bureau ovale dans l'après-midi, heure de Washington. Codé. Stimson le décode et le porte à Truman en personne. Le message est bref. Le test a fonctionné. La puissance est supérieure aux estimations. L'onde de choc a été ressentie à cent soixante kilomètres. Le champignon a atteint douze kilomètres d'altitude.
Truman lit le télégramme. Il le relit. Il le plie et le met dans la poche de sa veste. Il reçoit l'ambassadeur du Brésil à cinq heures pour une visite de courtoisie. Il serre des mains, il sourit, il parle de café et de commerce. Le télégramme est dans sa poche. Le Brésilien ne sait pas. Bess ne sait pas. Margaret ne sait pas. Personne ne sait, sauf Stimson et Groves et une poignée de généraux et de scientifiques dans un désert du Nouveau-Mexique.
Ce soir-là, Truman écrit dans son journal : "Nous avons découvert l'arme la plus terrible de l'histoire du monde."
Puis il ajoute : "Il faut s'en servir."
Pas un débat moral. Pas une nuit blanche. Une conclusion. Coventry meurt. Grodzisk est mort. Les armées alliées avancent au pas parce que personne ne sait où tombera le prochain tir. Les enfants meurent en premier. Les récoltes sont contaminées. L'Allemagne a des stocks et personne ne sait combien de missiles Von Braun peut encore construire. Et maintenant Truman a quelque chose qui peut détruire une ville entière en un instant.
La question n'est pas "est-ce qu'on s'en sert." La question est "où."
Le choix de la cible prend quatre jours.
Truman consulte Stimson. Il consulte Groves. Il consulte le général Marshall, chef d'état-major de l'armée. Il consulte les chefs interarmées. Il ne consulte pas Staline.
Les critères sont militaires. Truman insiste là-dessus. Pas de ville symbolique. Pas de geste politique. Une cible qui justifie l'emploi d'une arme de cette puissance par sa valeur militaire et industrielle. Il dit ça à Stimson le premier jour, debout devant une carte de l'Allemagne épinglée au mur du Bureau ovale.
Stimson propose une liste. Quatre villes.
Berlin : Groves est pour. Décapiter le régime. Truman refuse immédiatement. Les Soviétiques sont proches. L'explosion serait un message autant pour Staline que pour Hitler. Et il y a des prisonniers alliés dans la ville, des civils étrangers, des diplomates. Trop de conséquences secondaires. Non.
Munich : berceau du mouvement nazi. Forte valeur symbolique. Mais partiellement détruite par les bombardements. L'impact serait dilué. Bombarder des ruines ne prouve rien. Non.
Dresde : noeud ferroviaire majeur. Mais Dresde a été rasée en février par les bombardements britanniques et américains. L'opinion publique commence à poser des questions. Frapper une deuxième fois une ville déjà détruite par des moyens conventionnels ne prouve pas la puissance de l'arme nouvelle. Ça prouve l'acharnement. Non.
Nuremberg.
Stimson dit : cible industrielle significative. Usines MAN - moteurs de sous-marins, véhicules militaires. Noeud ferroviaire. Casernes. La ville est relativement intacte comparée aux autres centres industriels allemands. 420 000 habitants. L'impact sera mesurable. La preuve sera nette.
Truman regarde la carte. Nuremberg. Il connaît le nom. Tout le monde connaît le nom. Les congrès du parti depuis 1927. Les défilés aux flambeaux. La "cathédrale de lumière" de Speer - des colonnes de projecteurs pointés vers le ciel, visibles à cent kilomètres. Les lois raciales de 1935, qui avaient retiré la citoyenneté allemande aux Juifs. Le stade, les tribunes, les discours.
Truman ne formule rien de tout ça. Il regarde la carte. Il voit une ville de taille moyenne en Bavière du Nord, avec des usines, des voies ferrées, des casernes. Une cible militaire légitime. C'est ce qu'il dit à Stimson. C'est ce qu'il écrira dans son journal. C'est ce qu'il dira à Bess dans sa lettre du soir.
Stimson hoche la tête. Groves prend des notes. Marshall ne dit rien.
Le dossier d'estimation arrive le lendemain sur le bureau de Truman. Trois pages. Rayon de destruction totale : 1,6 kilomètre. Rayon de dégâts graves : 3,5 kilomètres. Rayon d'effet thermique : 4 kilomètres. Estimation des pertes : 150 000 morts. 100 000 blessés graves.
Truman lit les trois pages. 150 000. C'est un nombre. Ce n'est pas un nombre qu'on comprend. Personne ne comprend 150 000. On comprend un mort. On comprend dix morts. On comprend le fils de Mrs. Hadley, à Coventry, dont la boulangère parle au comptoir. On ne comprend pas 150 000. Le nombre est trop grand pour tenir dans une tête humaine. Il entre comme un chiffre, il reste comme un chiffre.
Truman met le chiffre dans une colonne. Dans l'autre colonne : Coventry, 2 100 morts et en progression. Grodzisk, données incomplètes. Les récoltes polonaises contaminées. Deux fronts paralysés. L'Allemagne qui tient parce qu'elle tient une arme que personne ne sait contrer. Et un stock de NERV dont personne ne connaît la taille - assez pour un tir, assez pour dix, assez pour cinquante.
Truman fait l'addition. C'est ce qu'il sait faire. Des additions. Des colonnes. Des totaux. Depuis la mercerie de Kansas City, depuis le comté de Jackson, depuis le Sénat. Les chiffres ne mentent pas.
Le total dit : Nuremberg.
Le soir, Truman écrit à Bess. Il ne peut pas lui dire ce qu'il a décidé. Le courrier est censuré, même le courrier présidentiel en temps de guerre. Il écrit des choses ordinaires. La chaleur de Washington en juillet. Le jardinier qui a planté des rosiers devant le Bureau ovale. Margaret qui a appelé de New York, elle va bien, elle prépare un récital.
Puis il écrit une phrase qu'il rature. Puis il la réécrit. "Je prie pour avoir pris la bonne décision."
Truman prie. Pas comme un homme d'Église - il est baptiste, mais pas fervent. Il prie comme un homme qui a épuisé les colonnes de chiffres et qui n'a plus que ça. Les chiffres de Coventry. Les chiffres de Grodzisk. Les chiffres de Trinity. Les chiffres de Nuremberg - 150 000 morts. Il a lu tous les chiffres. Il a fait les additions. Les additions sont correctes. Et au bout des additions, il y a un ordre à signer.
L'ordre est signé le 28 juillet 1945.
Pas un document spectaculaire. Une feuille dactylographiée, un paragraphe, une signature. Un groupe de bombardement spécial basé en Angleterre est autorisé à larguer une bombe sur Nuremberg dès que les conditions météorologiques le permettront, à partir du 5 août.
Truman signe de son écriture ronde. La même écriture que sur les factures de la mercerie, que sur les budgets du comté de Jackson, que sur les rapports du Sénat.
Il range le stylo. Il regarde la feuille. Un paragraphe. Une signature. 150 000 morts.
Sur son bureau, il y a un panneau que quelqu'un lui a offert quand il est devenu président. Un socle en bois avec une plaque : "The Buck Stops Here." La responsabilité s'arrête ici. La phrase est dans sa tête depuis avril. Elle y restera jusqu'à la fin de sa vie.
Il écrit dans son journal ce soir-là : "J'ai ordonné l'utilisation de la bombe. Je crois que ça mettra fin à la guerre. Dieu nous aide."
Truman ferme le journal. Il éteint la lampe. La Maison-Blanche est silencieuse. La pelouse est noire derrière les fenêtres. Quelque part dans un désert du Nouveau-Mexique, une deuxième bombe est en cours d'assemblage. Au cas où la première ne suffirait pas.
L'ancien mercier du Missouri s'endort. Il a signé. Les chiffres sont justes. Les colonnes sont alignées. Le total est correct.
Dieu n'aidera personne.