Bericht 47

Chapitre 16 - Le soulèvement

Les violences sexuelles en 1945. L'entrée de l'Armée rouge en Allemagne s'accompagne de violences sexuelles massives contre les populations civiles. Elles ne résultent pas d'un ordre général donné par le commandement soviétique : elles sont largement commises par les soldats eux-mêmes, dans une armée où la vengeance contre la population allemande est devenue un phénomène collectif. Des violences sont également commises par les forces américaines, britanniques et françaises, mais à une échelle nettement moindre. Dès 1944, la progression soviétique provoque la fuite de millions de civils des territoires orientaux du Reich vers l'ouest. Les récits de viols et de violences circulent avec les colonnes de réfugiés et contribuent à alimenter cet exode.

Le soldat s'appelle Wendt. Ou Wendt est le nom qu'il donne au fermier qui lui ouvre sa grange pour la nuit.

Il a vingt-deux ans. Grenadier de la 9e armée, secteur de l'Oder. Ou ce qu'il en reste. Sa compagnie comptait cent vingt hommes en mars. Quarante-sept en juin. Onze la semaine dernière. Les autres ne sont pas tous morts. Certains sont morts. D'autres ont simplement cessé d'être là. Ils ont posé leur fusil derrière une haie, ils ont enlevé les plaques d'identification de leur cou, ils ont pris la route dans la direction opposée au front.

Wendt a fait pareil le 3 octobre, à cinq heures du matin, pendant que le caporal dormait. Il a gardé ses bottes - les bottes sont la seule chose utile dans un uniforme de la Wehrmacht en octobre 1945. Le reste, il l'a laissé. Le casque dans un fossé. La capote roulée sous un buisson. Le fusil posé contre un arbre, chargeur plein. Quelqu'un le trouvera. Quelqu'un le trouvera toujours.

Il marche vers l'ouest depuis quatre jours. Il évite les routes principales. Il dort dans des granges, des hangars, une église abandonnée dont le toit est crevé. Il mange ce qu'il trouve - des pommes dans un verger, des pommes de terre dans un champ, du pain qu'une femme lui a donné dans un village dont il n'a pas retenu le nom. Elle n'a pas demandé ce qu'il faisait sur la route en bottes militaires sans uniforme. Elle n'a pas demandé d'où il venait. Elle lui a donné du pain et elle a fermé la porte. Les femmes dans les villages de l'est de l'Allemagne ne posent plus de questions aux hommes qui passent. Elles leur donnent du pain et elles ferment la porte.

Wendt rentre chez lui. Chez lui, c'est Eberswalde, une ville à cinquante kilomètres au nord-est de Berlin. Sa mère y vit. Sa soeur y vit. Sa soeur a dix-sept ans. Wendt a entendu ce que les soldats soviétiques font aux femmes dans les villages conquis. Tout le monde l'a entendu. Les histoires arrivent par les réfugiés, les soldats en retraite, les civils qui fuient. Des histoires qui se ressemblent toutes. Des portes enfoncées. Des femmes tirées hors des caves. Des vieilles. Des jeunes. Des fillettes. L'âge n'a pas d'importance.

Wendt ne rentre pas pour l'Allemagne. Il ne rentre pas pour le Führer. Il ne rentre pas contre les Soviétiques. Il rentre pour sa soeur.


Le médecin s'appelle Brückner.

Il a cinquante-quatre ans et il dirige le service de médecine interne de l'hôpital municipal de Cottbus, en Basse-Lusace, à cent kilomètres au sud-est de Berlin. L'hôpital fonctionne encore - les murs tiennent, l'eau coule, il reste de l'éther et des bandages. Il n'y a plus de morphine depuis juillet. L'électricité est intermittente. Le personnel a diminué de moitié en six mois - des infirmières parties, des médecins mobilisés, un chirurgien tué par un éclat de bombe dans la cour en août.

Le 2 octobre, trois enfants arrivent du village de Vetschau, à vingt-cinq kilomètres à l'ouest. Amenés par leur mère dans une charrette tirée par un âne. Les enfants sont couchés dans la paille, couverts de couvertures. Le plus grand a onze ans. Le plus petit en a quatre. Ils ont les mains crispées. Les pupilles contractées. Pas de fièvre. Pas de toux. Pas de diarrhée.

Brückner examine les enfants. Il reconnaît le tableau. Il l'a vu dans les circulaires médicales confidentielles du service de santé de la Wehrmacht, distribuées en septembre avec la mention "secret." Les circulaires décrivent les symptômes d'un "agent de combat spécial" sans le nommer. Myosis. Contractions des extrémités. Atteinte neurologique progressive. Les circulaires donnent un protocole de prise en charge qui se résume à : traitement symptomatique. Il n'y a pas de traitement. Il n'y a pas d'antidote. Les circulaires ne disent pas ça. Les circulaires disent "traitement symptomatique." C'est la même chose, dite autrement.

Les circulaires disent aussi : "Les cas présentant ce tableau clinique doivent être déclarés comme pneumonie atypique dans les registres hospitaliers. Aucune mention de l'agent de combat ne doit figurer dans les documents accessibles au personnel non habilité."

Pneumonie atypique. Un enfant de quatre ans avec des pupilles en pointe d'épingle et des mains crispées, classé en pneumonie atypique.

Brückner regarde les circulaires. Il regarde les enfants. Il prend le registre des admissions. Il écrit : "Intoxication par agent organophosphoré non identifié. Source : contamination environnementale probable. Zone d'origine : Vetschau." Il écrit le vrai diagnostic. Il écrit le vrai mot.

L'infirmière-chef le regarde écrire. Elle ne dit rien. Brückner sait ce que cette ligne dans le registre peut lui coûter. Le registre est vérifié chaque semaine par un officier du service de santé de district. L'officier verra le mot "organophosphoré." L'officier verra "contamination environnementale." L'officier verra que Brückner n'a pas écrit "pneumonie atypique."

Brückner signe le registre. Il pose le stylo. Le plus petit des trois enfants de Vetschau mourra dans la nuit. Les deux autres tiendront quatre jours.


Les femmes arrivent à Küstrin à la mi-octobre.

Pas dans Küstrin même - la ville est en ruines, prise et reprise trois fois entre les Soviétiques et les Allemands depuis mars. Les femmes arrivent dans la zone autour de Küstrin. La zone morte. Le cercle de contamination que les Soviétiques contournent par le nord et par le sud, que les convois militaires évitent, que les officiers de reconnaissance chimique marquent de fanions rouges sur les cartes.

La zone que personne ne traverse.

La rumeur a commencé en septembre. Personne ne sait qui l'a lancée. Les femmes du Brandebourg se la transmettent de village en village, de ferme en ferme, de bouche à oreille sur les routes encombrées de réfugiés. "Les Russes n'entrent pas dans les zones mortes." C'est vrai. Ce n'est pas de l'humanité. C'est de la peur. Les soldats soviétiques ont un nom pour ces zones - miortvye pyatna, les taches mortes. Ils savent que l'air y est peut-être empoisonné, que le sol y est contaminé, que l'eau des puits y est suspecte. Ils contournent. Ils ne s'arrêtent pas.

Et donc les femmes y vont.

Elles arrivent par les routes secondaires, par les chemins de terre, par les sentiers forestiers. Des femmes seules. Des femmes avec des enfants. Des femmes avec des charrettes, des valises, des ballots de vêtements. Des mères avec des filles. Surtout des mères avec des filles. Les fils de plus de douze ans peuvent courir, se cacher, se faire passer pour des travailleurs agricoles. Les filles ne peuvent pas.

Elles s'installent dans les fermes abandonnées autour de Küstrin. Des maisons dont les habitants sont morts du NERV ou partis en août, quand les premiers symptômes étaient apparus. Des maisons intactes - le NERV ne casse pas les murs, ne brûle pas les toits, ne détruit pas les meubles. Les maisons sont là, avec leurs cuisines, leurs poêles, leurs jardins. Les pommes de terre poussent dans les potagers. Les pommiers portent des fruits. Le puits a de l'eau claire. Tout est en place. Tout est empoisonné.

Les femmes le savent. Certaines le savent. Celles qui ont entendu parler du NERV, celles qui ont vu les circulaires, celles qui ont compris pourquoi les oiseaux ne chantent plus. Les autres ne savent pas exactement ce qu'elles fuient ni exactement ce qu'elles trouvent. Elles savent que les Russes ne viennent pas ici. C'est suffisant.

Le calcul est simple. D'un côté, les soldats soviétiques. Ce qu'ils font aux femmes est immédiat, brutal, documenté par des milliers de témoignages qui circulent sur les routes. Les viols. Les violences. Les meurtres. Ce qui arrive quand une armée de deux millions d'hommes qui a traversé quatre ans de guerre entre dans le pays qui a envahi le sien.

De l'autre côté, le NERV. Qui tue lentement. En semaines. En mois, peut-être. Qui attaque les enfants d'abord - mais les enfants des femmes qui arrivent ne sont pas dans le cratère, ils sont dans les maisons, loin du point d'impact. L'exposition est indirecte. Le sol du jardin. L'eau du puits. Les légumes du potager. La dose est faible. La dose est cumulative. Mais la dose prend du temps.

Le NERV tue en semaines. Les soldats tuent maintenant.

Les femmes choisissent les semaines.


Fin octobre, les fermes abandonnées autour de Küstrin hébergent plus de monde qu'elles n'en abritaient avant la frappe. Avant le NERV, Küstrin et ses environs comptaient quelques milliers d'habitants - une petite ville de garnison sur l'Oder, des fermes, des villages. La frappe a tué les premiers. L'évacuation a vidé le reste. Et maintenant les réfugiées remplissent les maisons vides. Pas des milliers - des dizaines de milliers. Des femmes et des enfants de tout le Brandebourg, du Mecklembourg, de Poméranie. La zone morte est devenue un refuge.

Et le refuge tue.

Pas tout de suite. Les premières semaines, rien. Les femmes s'installent. Elles font du feu dans les poêles. Elles cuisinent les pommes de terre du jardin. Elles lavent le linge dans l'eau du puits. Les enfants jouent dans les cours des fermes. Ça ressemble à la paix. Ça ressemble à un village normal, sauf qu'il n'y a pas d'hommes et qu'il n'y a pas d'oiseaux.

Puis les enfants tombent malades. Les plus petits d'abord. Les tremblements. Les mains. Les yeux. La séquence que Kovalenko a documentée à Grodzisk, que Paul a vue à Coventry, que Brückner voit à Cottbus. La même séquence, dans des fermes pleines de femmes qui ont fui les soldats pour trouver le poison.

Les femmes comprennent. Certaines partent. Certaines restent. Celles qui partent retrouvent les routes, les colonnes, les soldats. Celles qui restent regardent leurs enfants mourir du NERV en sachant qu'elles ont choisi ça. Pas par folie. Par calcul. Le calcul le plus rationnel et le plus terrible de la guerre.

La zone morte de Küstrin finit par tuer plus de gens qu'il n'en vivait au moment de la frappe. Les morts d'origine - les habitants de Küstrin, les soldats soviétiques du pont sur l'Oder - se comptaient en centaines. Les morts des réfugiées se compteront en milliers. L'arme conçue pour tuer l'ennemi tue les femmes et les filles de ses créateurs. Le NERV ne tue plus par frappe. Il tue par attraction. Les zones mortes aspirent les vivants.


Les soulèvements commencent sans date précise.

Il n'y a pas de signal. Pas de manifeste. Pas de chef. C'est un effritement. Un tissu qui lâche fil par fil.

Dans une caserne de Potsdam, un lieutenant de la Feldgendarmerie (la police militaire) reçoit l'ordre d'arrêter les déserteurs sur la route de Berlin. Il sort de la caserne, il regarde la route. Des hommes en bottes militaires et vêtements civils qui marchent vers l'ouest, seuls ou par deux. Il rentre dans la caserne. Il ne sort plus.

Dans un poste-frontière du Schleswig-Holstein, un Feldwebel (sergent-chef) reçoit l'ordre de contrôler les papiers des civils qui passent vers le Danemark. Il regarde la file - des femmes, des enfants, des vieillards. Il lève la barrière. Il la laisse levée.

Dans un entrepôt de l'armée à Magdebourg, un groupe de civils enfonce la porte et emporte des caisses de conserves, de farine, de sucre. Les deux soldats de garde regardent. L'un d'eux aide à charger un sac de farine sur une charrette.


Les soulèvements ne sont pas tous silencieux.

Dans la Ruhr, des ouvriers des usines Krupp attaquent un dépôt de la Wehrmacht. Pas pour des vivres - pour des armes. Des hommes qui ont travaillé soixante heures par semaine depuis 1942 à fabriquer des canons et des chars, qui ont vu les circulaires sur le NERV, qui savent que leurs enfants sont exposés, et qui décident que le régime qui a empoisonné son propre pays ne mérite plus leur obéissance. Ils ne se battent pas pour la démocratie. Ils ne se battent pas pour les Alliés. Ils se battent parce que le régime a créé une arme qui revient sur les enfants allemands. La rage n'est pas morale. C'est la rage de parents.

En Bavière, un groupe nationaliste - des anciens soldats, des paysans, des gens qui haïssaient les Alliés et qui haïssent maintenant tout le monde - occupe la mairie d'une petite ville et décrète que les ordres de Berlin ne sont plus valides. Pas au nom de la paix. Au nom de la survie. Ils organisent des barrages routiers, confisquent les récoltes contaminées, distribuent celles qui ne le sont pas. Ils pendent un fonctionnaire du parti qu'ils accusent d'avoir caché les informations sur le NERV. Le fonctionnaire savait peut-être. Probablement pas. Ça n'a pas d'importance. La corde ne pose pas de questions.

En Thuringe, un colonel de la Wehrmacht prend le commandement de la ville de Gotha et déclare une cessation unilatérale des hostilités. Il envoie un émissaire aux lignes américaines avec un drapeau blanc. Les Américains acceptent le cessez-le-feu local. Le colonel est arrêté deux jours plus tard par un détachement SS envoyé depuis Erfurt. Il est fusillé dans la cour de sa propre caserne. Le cessez-le-feu tient quand même. Les soldats de Gotha ne tirent plus.


Le régime ne s'effondre pas. Il se vide.

Les ordres continuent de partir du bunker. Les télex cliquettent, les estafettes circulent, les transmissions radio fonctionnent. L'appareil administratif existe encore. Les tampons sont encore encrés. Les formulaires sont encore imprimés. Mais les ordres arrivent dans des bureaux vides, des casernes dépeuplées, des postes de commandement où le téléphone sonne sans réponse.

Hitler est dans le bunker. Il donne des ordres à des armées qui n'existent plus. Il déplace des divisions sur des cartes qui ne correspondent plus au terrain. Le registre de Von der Linde à Spandau indique encore 276 conteneurs. L'ordre de préparer de nouvelles frappes est transmis au HGL. Mais Von der Linde est dans la Havel. Becker, le premier technicien, a fermé le laboratoire le 19 septembre. Les techniciens sont partis. Les caves du bâtiment C sont verrouillées. Les conteneurs sont là, dans le noir, à quatorze degrés. Personne ne viendra les chercher.

L'arme existe encore. L'arme est intacte. Mais il n'y a plus personne entre l'arme et l'ordre. La chaîne est rompue. Pas par un acte de courage. Par l'absence. Von der Linde est mort. Becker est parti. Les techniciens sont partis. Les chauffeurs sont partis. Les A4b de Von Braun ne volent plus parce que Von Braun est en route vers Moscou et que le Mittelwerk est à l'arrêt et que les déportés de Mittelbau-Dora sont morts ou libérés ou perdus dans les routes de l'effondrement.

La machine s'arrête parce que les pièces de la machine sont des hommes, et que les hommes sont partis.


Il n'y a pas de jour de la capitulation.

Il n'y a pas de document signé sur une table, avec des généraux en uniforme et des photographes. Il n'y a pas de poignée de main. Il n'y a pas de drapeau soviétique sur le Reichstag. Il n'y a pas de 8 mai, pas de jour V, pas de liesse dans les rues.

Il y a un effilochement. Le régime se défait comme un vêtement dont on tire les fils. Un jour d'octobre, les transmissions du bunker cessent. Pas une annonce. Un silence. Le télex ne cliquette plus. La radio ne transmet plus. Les derniers occupants du bunker - les secrétaires, les officiers de liaison, les gardes - sortent par les issues de secours et disparaissent dans les ruines de Berlin.

Ce qui arrive à Hitler n'est pas confirmé. Des rumeurs circulent. Un suicide. Une fuite. Un assassinat par ses propres gardes. Une disparition dans le chaos. Personne ne sait. Personne ne cherche très activement. L'homme du bunker a cessé d'exister comme centre de gravité. Le trou noir s'est éteint. Ce qui reste est un pays en ruines, des zones mortes qui s'étendent, des armées étrangères sur le sol allemand, et des millions de gens qui marchent sur les routes dans toutes les directions.

Dönitz prend le pouvoir par défaut. Pas par ambition - par élimination. L'amiral qui avait dit "il faut demander les conditions" dans le bureau de Speer le dit maintenant à voix haute, dans un message transmis sur toutes les fréquences. La cessation des hostilités est déclarée le 29 octobre 1945.

Pas une capitulation. Dönitz n'utilise pas le mot. Il dit "cessation des hostilités." Il dit "ouverture de négociations." Il dit tout ce qu'il peut dire sans dire le mot que Hitler refusait de prononcer. Le mot que tout le monde comprend sans qu'il soit dit.

La guerre s'arrête. Pas parce qu'un camp a gagné. Pas parce qu'un homme a décidé. La guerre s'arrête parce que la machine n'a plus assez d'hommes pour fonctionner. Les soldats sont partis. Les officiers sont partis. Les usines sont fermées. Les routes sont des fleuves de réfugiés. Les zones mortes s'étendent. Les oiseaux sont morts. Les récoltes sont empoisonnées. Les enfants meurent dans des fermes abandonnées où leurs mères ont cru trouver un refuge.

La guerre s'arrête parce que le monde qu'elle détruisait a fini par manquer.