Bericht 47

Chapitre 12 - L'aube

Nuremberg. Ville industrielle et ferroviaire de Bavière, elle est aussi l'un des principaux lieux de mise en scène du régime nazi. Les congrès annuels du parti s'y tiennent à partir de 1933, sur le Reichsparteitagsgelände, où Albert Speer fait construire de vastes ensembles monumentaux. La ville est bombardée à plusieurs reprises par les Alliés à partir de 1942. Le 2 janvier 1945, un raid détruit une grande partie du centre historique et tue plus de 1 800 personnes. D'autres bombardements suivent. Au printemps 1945, Nuremberg est une ville profondément endommagée, mais ses principaux monuments et une partie de son centre subsistent.

Trois B-29 se posent à Lakenheath le 4 août à vingt-trois heures.

RAF Lakenheath est une base de la 8th Air Force dans le Suffolk, au milieu des champs de betteraves et des haies d'aubépine. Un aérodrome parmi les dizaines qui couvrent l'East Anglia comme des taches de rouille sur une carte verte. Des B-17 y décollent chaque matin depuis deux ans pour aller bombarder l'Allemagne, et les paysans du coin ont cessé de lever la tête au bruit des moteurs. Ça fait partie du paysage, comme les vaches et la pluie.

Les trois B-29 sont autre chose. Plus gros que les B-17 - fuselage argenté, ailes immenses, quatre moteurs Wright Cyclone dont le bruit est plus grave, plus rond que celui des B-17. Ils arrivent du sud-ouest, en formation serrée, feux de navigation éteints. La tour de contrôle de Lakenheath les attendait. Pas les autres. Le personnel de la base voit les trois appareils se poser sur la piste principale, rouler jusqu'à l'extrémité nord du terrain, et disparaître derrière un hangar. Puis les projecteurs s'éteignent.

Vingt minutes plus tard, un convoi de jeeps et de camions de la Military Police arrive par la route de Brandon. Des hommes en casque blanc bouclent le périmètre nord de la base. Personne n'entre, personne ne sort. Les mécaniciens de Lakenheath qui s'approchent par curiosité sont refoulés poliment mais fermement. L'officier de jour de la base apprend par téléphone que le hangar nord est sous juridiction du War Department, Washington, et que toute question doit être adressée au bureau du secrétaire à la Guerre. Il n'a pas de questions.

Les trois B-29 viennent de traverser l'Atlantique depuis le Nouveau-Mexique, via les Açores. Les équipages sont épuisés. On les loge dans un baraquement isolé du reste de la base, avec des lits de camp, du café et des sandwichs. Ils ne parlent à personne. Ils ne savent pas tous ce qu'ils transportent. Le pilote du B-29 de tête le sait. Son copilote le sait. Le navigateur le sait. Les autres savent qu'ils participent à une mission spéciale et que la question suivante n'est pas encouragée.

Dans le hangar nord, un camion bâché arrive à deux heures du matin. Six hommes portant l'insigne du Manhattan Engineer District arrivent avec du matériel. Leurs papiers sont en règle. Ils déchargent trois caisses du camion et les entrent dans le hangar. La porte se referme. Les sentinelles de la Military Police tournent le dos au hangar. Consigne.

La bombe a traversé l'Atlantique démontée. Les composants les plus sensibles avaient voyagé séparément. L'assemblage prend douze heures. Le pilote du B-29 de tête dort dans le baraquement. Il sait qu'on le réveillera quand ce sera prêt.

Dehors, la campagne du Suffolk déroule son mois d'août. Chaud pour l'Angleterre. Les betteraves sont hautes. Un fermier sur le chemin de terre qui longe la clôture nord de la base remarque les sentinelles inhabituelles et les camions. Il ne s'arrête pas. En trois ans de guerre, il a appris à ne pas regarder ce qui se passe derrière les clôtures.


Le 5 août à dix-sept heures, un officier de liaison du Bomber Command de la RAF se présente au poste de garde de Lakenheath.

Il apporte l'ordre de mission coordonné. Cette nuit, 267 Lancaster du Bomber Command décolleront de bases réparties dans le Lincolnshire et le Yorkshire. Objectif : Nuremberg. Heure de bombardement : entre une heure et trois heures du matin. Cibles : voies ferrées au sud de la ville, dépôts de carburant à l'est, faubourgs industriels au nord-est. Pas le centre-ville. Le centre-ville est intact. Il doit rester intact.

Le briefing des équipages Lancaster ne mentionne pas les B-29 de Lakenheath. Les équipages britanniques pensent que c'est un raid conventionnel. Un de plus. Nuremberg a déjà été bombardée trois fois en 1945. Les équipages connaissent la route. Ils connaissent la Flak. Ils connaissent les pertes habituelles - cinq pour cent, parfois plus. Ils décollent. Ils bombardent. Ils rentrent. Certains ne rentrent pas. C'est la routine du Bomber Command depuis trois ans.

Ce qu'ils ne savent pas : leur raid est un leurre. Leur travail, cette nuit, n'est pas de détruire les voies ferrées de Nuremberg. Leur travail est d'occuper la Flak, d'épuiser les chasseurs de nuit, de vider les défenses antiaériennes de leurs munitions. Pour que le matin, quand un seul avion arrivera très haut dans un ciel dégagé, il n'y ait plus rien pour l'atteindre.

267 équipages vont risquer leur vie cette nuit pour qu'un avion passe le lendemain. Personne ne leur a dit.


À Lakenheath, le pilote du B-29 de tête est réveillé à vingt heures. On lui apporte du café et un plateau-repas qu'il ne touche pas. Il rejoint le hangar nord. La bombe est assemblée, chargée dans la soute. Les six hommes en combinaison sont partis. Le hangar est vide sauf l'avion.

Le pilote fait le tour de l'appareil. Vérifie les trains d'atterrissage, les volets, les moteurs. Routine. Il a fait la même chose à Tinian, dans le Pacifique, sur des missions d'entraînement avec des bombes factices. Sauf que Tinian était chaud et humide et que Lakenheath est frais et sent l'herbe coupée. Et que cette bombe n'est pas factice.

Les deux autres B-29 décollent à minuit, une heure avant les Lancaster. Ils emportent des instruments de mesure et des caméras. Ils prendront position au-dessus de Nuremberg à haute altitude, hors de portée de la Flak, et enregistreront l'événement. Des données. Des chiffres. Des preuves.

6 août 1945, 4h du matin.

Le B-29 de tête décolle. Les Lancaster sont au-dessus de Nuremberg depuis trois heures. La Flak a tiré toute la nuit. Les chasseurs de nuit de la Luftwaffe - ceux qui restent, une poignée de Messerschmitt Bf 110 et de Junkers Ju 88 qui volent avec du carburant rationné - ont intercepté les premières vagues et sont rentrés se poser. Ils sont au sol quand le B-29 traverse la mer du Nord à 9 000 mètres, dans un ciel qui commence à pâlir à l'est.


Nuremberg est en feu sur ses bords.

Les faubourgs industriels au nord-est brûlent. Les voies ferrées au sud sont coupées. Les dépôts de carburant à l'est sont des colonnes de fumée noire qui montent à deux mille mètres. Les Lancaster ont fait leur travail. Certains ne sont pas revenus - onze appareils perdus cette nuit, soixante-dix-sept hommes. Le prix du leurre.

Le centre-ville est intact. Les maisons, les églises, les rues médiévales. La Lorenzkirche, la Sebalduskirche, le château impérial sur sa colline. Les tribunes du Reichsparteitagsgelände (le terrain des congrès du parti nazi) au sud-est, où Speer avait dressé ses colonnes de lumière. Intact.

Les sirènes se sont tues à cinq heures. Les habitants remontent des abris. Ils regardent les fumées au nord et à l'est. Ils se disent qu'ils ont eu de la chance. Le centre a été épargné. Les bombes sont tombées sur les usines, les gares, les entrepôts. Pas sur eux. Pas cette fois.

Le B-29 arrive par le nord-ouest à six heures dix-sept. À 9 500 mètres. Presque invisible depuis le sol - un point d'argent dans le bleu du matin, trop haut pour le bruit, trop haut pour la Flak qui n'a plus de munitions. Les deux B-29 d'observation sont en position, dix kilomètres en retrait.

Le bombardier du B-29 de tête vise le centre-ville. Le viseur Norden, le même que sur les missions conventionnelles. Le réticule se stabilise sur le Hauptmarkt (la place du marché), au coeur de la vieille ville. La place où se tient le Christkindlesmarkt chaque décembre.

Le bombardier ne voit pas les rues. Le viseur ne montre que des lignes, des angles et un point de largage.

Le bombardier appuie sur le mécanisme de largage.

La bombe tombe pendant quarante-trois secondes. Le B-29 vire immédiatement à gauche, pique du nez, accélère. L'onde de choc va le rattraper dans une minute. Le pilote a mis ses lunettes noires. Le copilote aussi. Le navigateur aussi.

La bombe explose à 580 mètres au-dessus du Hauptmarkt.


15 kilotonnes. Rayon de destruction totale : 1,6 kilomètre. Tout ce qui existe dans ce cercle - les maisons, les églises, les gens, les rues, les pierres - cesse d'exister. Température au point zéro : plusieurs millions de degrés. Onde de choc : 1 500 km/h. Rayon de dégâts graves : 3,5 kilomètres. Rayon d'effet thermique : 4 kilomètres. Les vêtements s'enflamment. Les yeux brûlent. Les ombres des gens sont imprimées sur les murs qui tiennent encore.

Les premières estimations indiquent 150 000 morts. Peut-être plus. On ne comptera jamais exactement. Certains corps n'existent plus. Le calcul de Truman - les colonnes, les additions, les totaux - était correct.

Le champignon est visible à des centaines de kilomètres. Un photographe suisse le photographie depuis le Säntis, un sommet des Alpes, à 250 kilomètres de Nuremberg. La photo fera le tour du monde en trois jours.

Les deux B-29 d'observation enregistrent les données. Puissance, altitude du champignon, rayon de destruction. Des chiffres. Des colonnes. Des totaux. L'écriture ronde du comptable, à l'échelle d'une ville.

Le B-29 de tête rentre à Lakenheath. Il se pose à neuf heures quarante-cinq. L'équipage descend. Le pilote ne dit rien. Il va au baraquement, s'allonge sur le lit de camp. Il n'enlève pas ses chaussures.


Kovalenko apprend la nouvelle le soir du 6 août, par un bulletin transmis en clair sur les fréquences militaires soviétiques.

Il est toujours à Grodzisk. Cinq mois. La contamination n'a pas cessé. La zone de mortalité s'étend toujours, plus lentement maintenant mais sans s'arrêter. Les oiseaux sont morts sur un rayon de quinze kilomètres. Les rats, vingt. Les cultures autour de Grodzisk ont été interdites à la consommation en mai. Les paysans polonais qui n'ont pas évacué mangent des conserves et du blé importé de l'est. Ceux qui n'ont pas de conserves mangent ce qui pousse. Certains tombent malades. Certains meurent.

Kovalenko a envoyé quatorze rapports depuis mars. Le dernier date de la semaine précédente. Les réponses sont rares. Le colonel du NKVD n'est pas revenu. Personne n'est revenu. Kovalenko est seul à Grodzisk avec son carnet, ses tubes de verre, sa carte aux cercles rouges et le fragment du Bericht 47 qu'il n'a toujours montré à personne.

Le bulletin dit : les Américains ont largué une bombe d'une puissance sans précédent sur Nuremberg. La ville est détruite. Les estimations parlent de plus de cent mille morts. L'arme est de nature atomique.

Kovalenko lit le bulletin deux fois. Il reste assis dans la mairie de Grodzisk, devant sa carte. Les cercles rouges de Grodzisk. L'ombre de Coventry, qu'il ne connaît que par des bribes de renseignement intercepté. Et maintenant Nuremberg.

Trois seuils. L'arme chimique. L'arme chimique sur l'Occident. La bombe atomique.

Kovalenko comprend quelque chose que les colonnes de Truman ne montrent pas. L'escalade n'a pas de palier d'arrêt. Chaque seuil franchi appelle une réponse. Les Allemands avaient le NERV. Les Américains ont la bombe. Et les Soviétiques ont vu les deux. Et les Soviétiques apprennent vite.

Quelque part à Moscou, dans un bureau que Kovalenko ne verra jamais, un homme lit le même bulletin. Et cet homme a les données de Grodzisk, les données de Coventry interceptées, et maintenant les données de Nuremberg. Et cet homme ne pense pas en colonnes de comptable. Il pense en rapports de force. En équilibre. En retard à rattraper.

Kovalenko sort le fragment du Bericht 47 de sa poche. Il le déplie sur la table, à côté de sa carte. Le document est usé aux pliures maintenant. L'encre pâlit par endroits. Cinq mois dans une poche de veste. Comme la lettre d'Irina et Lena, avant. Sauf que la lettre disait la mort de sa femme et de sa fille. Et que le Bericht 47 parle de la mort de tout le reste.

Il replie le document. Il le range. Il sort de la mairie. L'air du soir est tiède. Août en Pologne, les champs devraient être dorés. Les champs autour de Grodzisk sont verts, trop verts - les cultures non récoltées qui poussent sans personne pour les couper. Le blé monte, les pommes de terre fleurissent, et tout est empoisonné.

Pas un oiseau dans le ciel. Même au crépuscule, quand d'habitude les étourneaux forment des nuages noirs au-dessus des toits. Le ciel de Grodzisk est vide.


Speer apprend la nouvelle à Berlin, par un officier du Heereswaffenamt qui entre dans son bureau sans frapper.

Il ne dit qu'un mot. Nuremberg. Puis il pose un feuillet sur le bureau de Speer. Un rapport d'observation de la Luftwaffe - un avion de reconnaissance qui survolait la Franconie a observé le champignon et a transmis par radio.

Speer lit le rapport. Les dimensions du champignon. L'estimation de la zone de destruction. Le mot "atomique" qui apparaît deux fois, souligné par l'officier de renseignement.

Speer regarde par la fenêtre. La Pariser Platz. Les ruines de l'Akademie der Künste. Le Brandenburger Tor, noirci, debout. Berlin qui s'effondre lentement depuis des mois.

Nuremberg. Les tribunes. Les colonnes de lumière. Le stade qu'il a conçu à vingt-huit ans, quand un homme lui offrait des commandes qu'aucun architecte de son âge n'aurait jamais eues. Le Zeppelinfeld, les gradins, les aigles en pierre. Sa théorie de la valeur des ruines - concevoir pour que les bâtiments soient beaux même en ruines, dans mille ans, comme Rome.

Il n'y a plus de ruines à Nuremberg. Il n'y a plus rien. Pas de belles colonnes brisées. Pas de gradins effondrés dans l'herbe. Pas de pierres patinées par le temps. De la cendre. Un cratère. Un cercle de néant là où une ville existait ce matin.

La théorie de la valeur des ruines n'avait pas prévu ça. Rien n'avait prévu ça.

Speer pose le feuillet. Il dessine dans la marge. Pas une colonne, pas un portique. Un cercle. Le rayon de destruction. 1,6 kilomètre. Puis un deuxième cercle. 3,5 kilomètres. Puis un troisième. 4 kilomètres. Les mêmes cercles que sur les cartes de contamination de Coventry et de Grodzisk. Sauf qu'à Coventry, les cercles avaient mis des semaines à s'étendre. À Nuremberg, les trois cercles sont apparus en un instant.

Il regarde les cercles qu'il vient de dessiner. L'architecte qui dessinait des villes vient de dessiner la destruction d'une ville. Sur le même bureau, avec le même crayon, dans la même marge.

Speer range le crayon. Il regarde la Pariser Platz par la fenêtre. Berlin est la prochaine. Il le sait. Tout le monde le sait. Si l'Allemagne ne capitule pas, Berlin est la prochaine.

L'Allemagne ne capitulera pas. Pas tant qu'un homme dans un bunker refuse de prononcer le mot.