Bericht 47

Chapitre 15 - La version d'après

Les scientifiques allemands. Dans les derniers mois de la guerre, les Alliés cherchent à identifier les ingénieurs et techniciens allemands travaillant sur les armes nouvelles. Les laboratoires, les usines et les archives font l'objet de recherches au même titre que les installations militaires. Fusées, moteurs, radars, avions et armes chimiques intéressent les services de renseignement des puissances alliées. Les spécialistes capables d'expliquer ces technologies représentent eux aussi une ressource stratégique. En 1945, certains scientifiques allemands comprennent qu'il leur faudra choisir entre ceux qui viendront les chercher.

Les Soviétiques arrivent à Bleicherode le 24 septembre.

Pas en force. Une colonne de reconnaissance - trois véhicules blindés légers, un camion de troupes, une jeep de commandement avec un officier du NKVD (la police secrète soviétique) assis à côté du chauffeur. Ils entrent par la route du nord, passent devant la grange où le A4b avait été assemblé en mai, et s'arrêtent sur la place principale de la ville. Les habitants qui restent - ceux qui n'ont pas fui vers l'ouest dans les semaines précédentes - regardent depuis les fenêtres. Personne ne sort. Personne ne résiste. Il n'y a plus de garnison à Bleicherode. Il n'y a plus de garnison nulle part dans le Harz. L'armée allemande dans ce secteur s'est désagrégée en août, après Nuremberg. Les soldats sont partis, par petits groupes, en civil, vers chez eux.

Von Braun est dans sa chambre au deuxième étage de l'hôtel quand les véhicules soviétiques passent sous sa fenêtre. Il les entend avant de les voir - le bruit des chenilles des blindés sur les pavés, un bruit qu'il a appris à reconnaître depuis que le front s'est rapproché du Harz. Il se lève, regarde par la fenêtre. L'étoile rouge sur le blindé de tête. Des soldats en uniforme kaki qui descendent du camion, fusil à la bretelle.

Von Braun se retourne vers la chambre. Magnus est assis sur son lit, en chaussettes, un livre ouvert sur les genoux. Il a levé les yeux. Il a entendu aussi.

Von Braun dit : "Les Russes."

Magnus ne dit rien. Il ferme le livre. Il met ses chaussures.


Von Braun avait préparé ce moment. Pas aujourd'hui - depuis des semaines. Depuis que les nouvelles du front avaient rendu clair que les Américains n'arriveraient pas les premiers. Les colonnes de Patton, ralenties par les taches mortes et les zones d'exclusion, progressaient à cinquante kilomètres par jour au lieu de deux cents. Les Soviétiques, eux, contournaient et avançaient. Pas vite. Mais plus vite que les Américains.

Von Braun avait espéré les Américains. Les Américains avaient un programme spatial. Les Américains avaient des fusées de sounding, des chercheurs, des budgets, un avenir. Les Soviétiques avaient Katiouchas et de l'artillerie. Pas la même conversation.

Mais les Soviétiques étaient là. Et Von Braun avait les documents.

Les plans du A4b - le fuselage allongé, le correctif d'aileron, le profil de vol, les calculs de rentrée. Les plans du A4c - le concept à deux étages, les courbes de poussée, les profils de séparation. Les données de vol du tir de Coventry - les seules données réelles d'un A4b allongé en conditions opérationnelles. Les rapports de Peenemünde, les résultats d'essais, les spécifications des matériaux. Des milliers de pages. Tout ce qui fait de Wernher von Braun autre chose qu'un ingénieur allemand parmi d'autres.

Les documents n'étaient pas dans l'hôtel. Von Braun les avait déplacés en août, quand le front s'était rapproché. Pas dans une mine - il n'y avait pas de mine à Bleicherode. Dans une cave, sous la pharmacie de la Marktstraße, à deux cents mètres de l'hôtel. Le pharmacien était parti en juillet. Von Braun avait la clé. Trois caisses d'archives, emballées dans de la toile cirée contre l'humidité, empilées derrière des étagères de médicaments périmés.

Sa valeur était dans ces caisses. Pas dans sa tête - les Soviétiques avaient leurs propres ingénieurs, leurs propres mathématiciens. Ce qui était dans sa tête, ils pouvaient le recalculer. Ce qui était dans les caisses, ils ne pouvaient pas le reconstituer. Des années de données expérimentales, de corrections empiriques, d'essais et d'erreurs. Le genre de savoir qui ne s'invente pas, qui s'accumule.

Von Braun savait ça. Von Braun savait que sa survie dépendait du moment où il dirait aux Soviétiques que ces caisses existaient. Trop tôt, ils prendraient les caisses et n'auraient plus besoin de lui. Trop tard, ils décideraient qu'il ne coopérait pas et le traiteraient en prisonnier de guerre.

Le bon moment, c'est quand ils comprennent qu'ils ont besoin de quelqu'un pour lire les documents.


L'officier du NKVD s'appelle Petrov. Ou c'est ce qu'il dit. Les officiers du NKVD n'utilisent pas toujours leur vrai nom. C'est un homme de quarante ans, brun, rasé de près, avec des yeux qui enregistrent tout et une voix qui ne monte jamais. Il parle un allemand correct - appris où, Von Braun ne le saura jamais.

Petrov arrive à l'hôtel dans l'après-midi du 24 septembre. Il sait qui est Von Braun. Le renseignement soviétique le cherchait depuis des mois. Le concepteur du V2, le directeur technique de Peenemünde, le SS-Sturmbannführer (commandant SS) - Von Braun avait porté l'uniforme noir, ça figurait dans tous les dossiers. Le nom était sur une liste. Pas la liste des criminels de guerre - la liste des scientifiques à récupérer.

Petrov entre dans la chambre du deuxième étage. Il voit Von Braun, debout, le bras gauche dans une écharpe sale. Il voit Magnus, assis sur le lit. Il regarde les deux frères. Il dit, en allemand :

"Vous êtes Wernher von Braun."

Von Braun dit : "Oui."

Petrov dit : "Nous avons des questions."

Von Braun dit : "J'ai des réponses."

Il y a un silence. Petrov regarde Von Braun. Von Braun soutient le regard. C'est la négociation. Pas celle des mots - celle des trois secondes de silence où chacun évalue ce que l'autre possède.

Petrov dit : "Vous descendez avec nous."

Von Braun dit : "Mon frère reste ici."

Petrov ne répond pas à ça. Il fait un geste vers la porte. Von Braun prend sa veste, son carnet de calculs, et le petit télescope Hensoldt qu'il glisse dans la poche intérieure. Il ne prend pas le reste - les vêtements, les affaires personnelles. Ça n'a pas d'importance.

Il regarde Magnus. Magnus le regarde. Quelque chose passe entre eux - pas un mot, pas un geste. Le regard de deux frères qui ont partagé une chambre d'hôtel pendant sept mois et qui comprennent que c'est le dernier moment où ils sont ensemble sans témoin.

Von Braun sort de la chambre. Petrov le suit. Deux soldats attendent dans le couloir.

Magnus reste assis sur le lit, en chaussettes, le livre sur les genoux.


L'interrogatoire dure trois jours.

Pas à Bleicherode. Dans une maison réquisitionnée à Nordhausen, à vingt kilomètres au sud. Petrov pose les questions. Un deuxième officier prend des notes. Von Braun répond.

Il raconte Peenemünde. Les débuts, les essais, les échecs. Le premier V2 réussi en octobre 1942. Les bombardements britanniques de 1943 qui avaient détruit une partie de la base. L'évacuation vers le Harz. Le Mittelwerk. Il parle des fusées. Il parle des trajectoires, des propulsions, des matériaux. Il parle comme un ingénieur qui présente son travail. Il ne parle pas des déportés. Petrov ne pose pas de questions sur les déportés.

Petrov dit : "Le A4b. Celui qui a touché Coventry."

Von Braun hésite. Une fraction de seconde. Pas assez pour que Petrov le remarque, peut-être. Assez pour que Von Braun sente le sol bouger sous lui. Coventry. Le nom. Pas "la cible", pas "le point d'impact", pas "la mission de mai". Coventry. La ville. Le nom que Petrov prononce comme on prononce le nom d'un endroit que tout le monde connaît.

Von Braun dit : "Le A4b est une version à portée étendue du A4. Fuselage allongé, ailes déployables, vol plané en phase de rentrée."

Il décrit la fusée. La technique. Les spécifications. Le corridor de rentrée qu'il a calculé dans une chambre d'hôtel. Il ne décrit pas le lancement. Il ne décrit pas l'attente sur le marchepied du camion à quatre heures du matin, le merle qui ne chantait pas, le ciel vide. Il décrit un objet. Un véhicule.

Petrov écoute. Puis il dit : "Et le A4c ?"

Von Braun comprend que les Soviétiques savent. Pas tout - mais assez pour poser la bonne question. Quelqu'un, quelque part dans le renseignement soviétique, a appris l'existence du projet à deux étages. Un document intercepté, un ingénieur capturé, une indiscrétion. Von Braun ne sait pas. Ça n'a pas d'importance. Ils savent qu'il a un A4c.

Von Braun dit : "Les calculs sont terminés. La construction n'a pas commencé."

Petrov dit : "Où sont les plans ?"

Von Braun dit : "En sécurité."

Le silence. Trois secondes. Petrov qui évalue. Von Braun qui attend.

Von Braun dit : "Les plans du A4b et du A4c, les données de vol, les rapports d'essai de Peenemünde. Des années de travail. J'ai tout conservé."

Petrov dit : "Où."

Von Braun dit : "Je vous les donnerai quand j'aurai des garanties."

Petrov ne sourit pas. Petrov ne menace pas. Petrov dit : "Quelles garanties."

Von Braun dit : "Un laboratoire. Une équipe. La possibilité de continuer à travailler."

C'est la transaction. Nette, professionnelle, sans émotion. Je vous donne les fusées, vous me donnez les fusées. Les mêmes fusées, dans un autre sens. Le véhicule change de propriétaire, l'ingénieur change de maître. Le contenu du véhicule n'est pas discuté.

Petrov note quelque chose dans un carnet. Il sort de la pièce. Il revient deux heures plus tard. Il dit : "Vos conditions sont acceptables."

Von Braun donne l'adresse de la pharmacie de la Marktstraße à Bleicherode. Les soldats soviétiques récupèrent les trois caisses dans l'après-midi. Von Braun est présent quand ils ouvrent la première. Des milliers de pages dans de la toile cirée. Les plans du A4b. Les données de vol. Les courbes de rentrée. Le corridor qu'il a calculé au crayon. Tout est là.

Petrov feuillette les documents sans les lire. Il ne comprend pas les calculs. Personne dans la pièce ne comprend les calculs. C'est exactement ce que Von Braun avait prévu. Les caisses sans l'ingénieur ne valent rien. L'ingénieur sans les caisses ne vaut pas grand-chose. Les deux ensemble valent un programme spatial.


Magnus n'est pas à Bleicherode quand Von Braun revient chercher le reste de ses affaires.

L'hôtel est occupé par les Soviétiques maintenant. Des soldats dans la salle à manger. Le piano Bechstein a été poussé contre le mur du fond pour faire de la place. Personne n'en joue. Les caisses d'archives de Peenemünde - celles que Von Braun n'avait pas cachées, les documents administratifs sans valeur technique - sont empilées dans le couloir. Quelqu'un a posé un plateau de tasses de thé sur la pile.

Von Braun monte au deuxième étage. La chambre est vide. Le lit de Magnus est défait. Le livre est sur l'oreiller - un roman, en allemand, dont Von Braun n'a jamais lu le titre. Les chaussures de Magnus sont sous le lit. Ses affaires sont encore là. Magnus n'est pas parti. Magnus a été pris.

Von Braun redescend. Il trouve Petrov dans le hall. Il demande où est son frère.

Petrov dit : "Votre frère est en sécurité."

Von Braun dit : "Où."

Petrov dit : "En sécurité. Il sera bien traité tant que notre collaboration se déroule correctement."

C'est la phrase. Pas une menace explicite. Pas un ultimatum. Juste une information. Magnus est quelque part. Magnus est un levier. Si Von Braun coopère, Magnus va bien. Si Von Braun cesse de coopérer, la phrase "il sera bien traité" change de sens.

Von Braun regarde Petrov. Il comprend la mécanique. Il l'avait anticipée, peut-être. Il avait demandé que Magnus reste à l'hôtel, le premier jour. Petrov n'avait pas répondu. Le silence était la réponse.

Von Braun dit : "Je veux le voir."

Petrov dit : "Plus tard."

Von Braun ne reverra pas Magnus avant six mois. Six mois pendant lesquels il travaillera dans un institut soviétique, d'abord à Nordhausen puis à Moscou. Six mois pendant lesquels il dessinera des fusées pour de nouveaux maîtres, avec de nouveaux ingénieurs, sous de nouveaux drapeaux. Six mois pendant lesquels la phrase "tant que notre collaboration se déroule correctement" sera le fond sonore permanent de chaque calcul, chaque plan, chaque courbe de poussée.

Et le pire - ce que Von Braun ne dira jamais, ni à Petrov, ni à Magnus, ni à personne : il aurait coopéré de toute façon. Les documents, le laboratoire, les fusées. Il aurait dit oui sans Magnus. Pas par lâcheté. Par pulsion. La même pulsion que le télescope, que le A4b, que le A4c. La version d'après. Toujours la version d'après. Les Soviétiques n'avaient pas besoin de prendre Magnus en otage. Mais ils l'ont fait quand même, parce que c'est le système. Et maintenant Von Braun ne saura jamais s'il coopère parce qu'il doit ou parce qu'il veut. La distinction a disparu. Comme la distinction entre la fusée et la charge.


Avant de quitter Bleicherode, Von Braun remonte une dernière fois au deuxième étage.

Il prend le livre de Magnus sur l'oreiller. Il ne regarde pas le titre. Il le met dans sa poche avec le Hensoldt. Deux objets. Le télescope de remplacement et le livre de son frère.

En bas, dans la salle à manger, le piano Bechstein est contre le mur. Deux touches mortes dans le registre aigu. Von Braun passe devant sans s'arrêter. Il ne pose pas les doigts sur le couvercle. Il ne joue pas. Il n'y a plus de Pathétique, plus de Goldberg, plus de mélodie d'une seule main. Le piano reste à Bleicherode. L'hôtel garde ce qui ne voyage pas.

Von Braun sort de l'hôtel. Une voiture l'attend, moteur allumé. Un chauffeur soviétique. Un officier à l'arrière. Direction Nordhausen d'abord, puis l'est. Moscou est à deux mille kilomètres.

Dans la poche de Von Braun, le Hensoldt. Le petit télescope de campagne acheté à un officier de la Luftwaffe en 42. Pas celui de sa mère - celui-là est sous les décombres de Charlottenburg, avec le piano à queue, avec les domestiques, avec l'enfance. Un télescope de remplacement pour une vie de remplacement.

Emmy avait demandé dans sa dernière lettre si Wernher voulait qu'elle essaie de le récupérer. Le télescope. Celui de la confirmation luthérienne. Wernher avait dit non. L'homme de trente-trois ans qui monte dans une voiture soviétique construit des fusées. Il a toujours construit des fusées. Il construira toujours des fusées.

Pour qui, c'est accessoire.

C'est ce qu'il se dit.