Bericht 47

Chapitre 2 - Bleicherode

Wernher Magnus Maximilian Freiherr von Braun. Né le 23 mars 1912 à Wirsitz, Posnanie. Ingénieur. Concepteur du V2 à Peenemünde. Membre du parti nazi et de la SS. Des milliers de déportés sont morts à Mittelbau-Dora pour fabriquer ses fusées. Récupéré par les Américains en mai 1945. Père du programme spatial américain. Premier homme à poser d'autres hommes sur la Lune. Mort le 16 juin 1977 à Alexandria, Virginie. Héros national

Il y a un piano dans la salle Ă  manger de l'hĂ´tel.

Un demi-queue Bechstein, désaccordé, coincé entre le mur et une pile de caisses en bois marquées au pochoir. Les caisses contiennent des archives de Peenemünde - des milliers de pages de calculs, de relevés de vol, de rapports d'essai. Le piano était déjà là quand l'équipe est arrivée. Personne ne sait à qui il appartient. L'hôtel a été réquisitionné en février pour loger l'état-major technique du programme de fusées, et le propriétaire est parti sans emporter ses meubles. Von Braun a soulevé le couvercle le premier soir. Deux touches mortes dans le registre aigu - le feutre des marteaux mangé par les mites. Le reste tient à peu près. Il a joué le premier mouvement de la Sonate au clair de lune, lentement, en sautant les deux notes mortes. Les ingénieurs qui dînaient à côté se sont tus. Certains n'avaient jamais entendu Von Braun jouer.

Bleicherode est une petite ville du Harz, dans le centre de l'Allemagne, au pied de collines boisées qui seraient pittoresques si on n'était pas en mars 1945. L'équipe de Peenemünde - l'immense base de recherche sur les fusées, construite sur une île de la Baltique et pilonnée par les bombardiers britanniques depuis 1943 - a évacué vers le sud en février. Cinq mille personnes. Des trains entiers de matériel, de documents, de pièces détachées. Des familles. Le convoi a forcé des barrages routiers, traversé des contrôles SS, bluffé des commandants locaux avec un faux ordre de mission tamponnée "Vorhaben zur besonderen Verwendung" (projet pour disposition spéciale). Un nom inventé pour un convoi qui n'avait pas d'autorisation claire. Ça a marché parce que plus personne en Allemagne ne savait vraiment qui donnait les ordres.

Von Braun a trente-trois ans. Grand, mâchoire carrée, des yeux clairs qui font bonne impression dans les réunions. Freiherr (baron) - la petite noblesse prussienne, des terres, des domestiques, un piano à queue dans le salon familial de Berlin. Sa mère Emmy lui a offert un télescope pour sa confirmation luthérienne. Il avait treize ans. Il a regardé la Lune ce soir-là, et il n'a plus jamais regardé que ça. Les fusées, l'espace, le voyage interplanétaire. Le reste - l'armée, le parti, la guerre - c'est le véhicule. Le moyen de financer ce qui compte. C'est ce qu'il se dit.

Il porte le bras gauche en écharpe. Accident de voiture sur la route entre Bleicherode et Nordhausen, il y a six jours. Son chauffeur s'est endormi au volant. La voiture a quitté la route, heurté un talus. Fracture ouverte de l'humérus. Le médecin militaire de Bleicherode a posé un plâtre trop vite, sans réaligner correctement. Ça se sent. Von Braun ne se plaint pas. Il écrit de la main droite, serre les mains de la main droite, soulève les couvercles de piano de la main droite. Magnus lui a dit qu'il faudrait recasser pour réaligner. Von Braun a dit qu'on verrait plus tard.


Magnus est son frère cadet. Vingt-cinq ans, chimiste, affecté au Mittelwerk (l'usine souterraine) à Nordhausen depuis septembre dernier. Le Mittelwerk est un réseau de tunnels creusés dans la montagne, à une vingtaine de kilomètres de Bleicherode. C'est là qu'on fabrique les V2 en série. Les chaînes de montage sont tenues par des déportés du camp de concentration de Mittelbau-Dora - des milliers d'hommes qui meurent dans les tunnels de froid, de faim, d'épuisement et de coups. Magnus n'en parle pas. Wernher non plus. Quand Magnus vient dîner à l'hôtel le soir, ils parlent de chimie, de famille, de la mère qui est restée à Berlin. Parfois Magnus reste dormir. Les deux frères partagent une chambre au deuxième étage, comme quand ils étaient gosses à Charlottenburg. Le majordome et le piano à queue en moins.

Magnus parle mieux anglais que Wernher. Il a fait ses études à Munich, pas à Berlin, et il a eu une petite amie anglaise avant la guerre. Un détail sans importance en 1945. Peut-être pas en mai.


Le A4b est la fusée de Von Braun.

Pas le V2 standard - celui-là, le Aggregat 4, la fusée balistique que l'Allemagne tire sur Londres et Anvers depuis septembre 1944, c'est un outil de production. Fiable, brutal, imprécis. Portée : 320 kilomètres. Assez pour atteindre Londres depuis la côte néerlandaise. Pas assez pour atteindre quoi que ce soit depuis l'Allemagne elle-même, maintenant que les zones de lancement aux Pays-Bas sont perdues.

Le A4b est autre chose. Un V2 avec des ailes. Des surfaces portantes fixées au fuselage qui transforment la descente balistique en un vol plané contrôlé, doublant la portée. 580 kilomètres théoriques. L'idée est simple. La réalisation est un cauchemar d'aérodynamique. Le premier prototype a volé le 8 janvier 1945, depuis Peenemünde - le dernier tir avant l'évacuation. Le missile a atteint l'altitude prévue. Les ailes se sont déployées. Le vol plané a fonctionné pendant quarante secondes, puis une aileron s'est détaché et la fusée a piqué dans la Baltique. Quarante secondes. C'est à la fois un échec et la preuve que le principe fonctionne.

Von Braun a passé les six semaines suivantes à Bleicherode à résoudre le problème de l'aileron. Les calculs, les contraintes de matériaux, la fixation. Avec une équipe dispersée entre trois sites, et des bombardiers alliés qui passent au-dessus du Harz deux fois par jour. Il a trouvé. Un renfort structurel au point d'emplanture, un alliage différent, un angle d'incidence corrigé de deux degrés. Sur le papier, ça tient. Il n'a pas de quoi construire un deuxième prototype. Pas encore. Mais les calculs sont terminés. Le A4b est prêt.

C'est sa fusée. Pas celle de Dornberger, pas celle de l'état-major, pas celle du Führer. La sienne. Le V2 est une arme. Le A4b est un pas vers l'espace - une fusée qui vole, qui plane, qui se dirige. Tout ce qu'il a fait depuis qu'il a treize ans et un télescope pointe vers ça. Le reste est accessoire.

C'est ce qu'il se dit.


Le pli arrive le 22 mars, par courrier du Heereswaffenamt (bureau de l'armement).

Von Braun l'ouvre dans la chambre d'hôtel qui lui sert de bureau. Une annexe technique, quatre pages, sans lettre d'accompagnement. En-tête : "Ergänzung zum Bericht 47 - Transportbedingungen des Wirkstoffes" (Annexe au Rapport 47 - Conditions de transport de l'agent actif). Il ne connaît pas le Bericht 47. Il ne sait pas ce qu'est le Wirkstoff. L'annexe ne le dit pas.

Ce qu'elle dit : spécifications de la charge. Masse : 738 kilogrammes. Température de stockage pendant le transport : entre 8 et 18 degrés. Sensibilité aux vibrations : critique au-delà de 25 Hz en régime soutenu. Comportement à l'impact : dispersion aérosol souhaitée, altitude d'éclatement optimale 200 mètres au-dessus du sol. Rayon de dispersion visé : 2 kilomètres. Et une note en bas de la dernière page, manuscrite, d'une écriture qu'il ne reconnaît pas : "Keine Berührung ohne Vollschutz. Kein Ausnahme." (Aucun contact sans protection intégrale. Sans exception.)

Von Braun lit les quatre pages deux fois. Les données de masse et de volume sont compatibles avec le compartiment de charge du A4b. Les contraintes de vibration sont serrées mais dans les limites. La température de stockage est gérable avec une isolation standard. L'altitude d'éclatement de 200 mètres nécessite une modification de la fusée de proximité - un réglage, pas une refonte. Le rayon de dispersion de 2 kilomètres est cohérent avec un aérosol libéré à cette altitude, compte tenu des vents moyens en Europe du Nord.

C'est de l'ingénierie.

Il ne pose pas de questions sur l'agent. L'annexe est classifiée "Geheime Kommandosache" (affaire de commandement secrète), le niveau le plus élevé. Il n'a pas l'habilitation pour le programme dont elle provient. Il a l'habilitation pour les paramètres de transport. Pas pour le contenu. La séparation est nette. Elle est pratique.

Von Braun rédige un mémo technique d'une page. Compatibilité de la charge décrite dans l'Ergänzung zum Bericht 47 avec le compartiment du A4b. Résultat : compatible, sous réserve de trois modifications mineures. Il énumère les modifications. Il signe. Il transmet par la même voie que le pli d'origine.

Sur le bureau, à côté du mémo, il y a le télescope. Pas celui de sa mère - celui-là est resté à Berlin, dans la maison familiale, probablement sous les décombres maintenant. Un petit Hensoldt de campagne qu'il a acheté à un officier de la Luftwaffe (l'armée de l'air allemande) en 42, à Peenemünde. La lentille est bonne. Il s'en sert le soir, quand le ciel est dégagé au-dessus du Harz, pour regarder Jupiter ou les Pléiades. En mars, Orion est encore visible à l'ouest après le coucher du soleil. Von Braun regarde les étoiles depuis la fenêtre du deuxième étage de l'hôtel. C'est le même geste qu'à treize ans. Sauf que maintenant il sait comment y aller. Il sait aussi que la fusée qui pourrait l'y emmener un jour vient de recevoir les spécifications d'une charge chimique militaire dont il ne connaît pas la nature.

Il ferme le télescope. Il range le mémo dans une chemise cartonnée. Il descend au rez-de-chaussée.


Le piano est libre.

Von Braun s'assoit, soulève le couvercle de la main droite. Le bras gauche reste contre le torse, dans l'écharpe. Il joue d'une seule main. La main droite seule sur les touches - la mélodie du deuxième mouvement de la Pathétique de Beethoven, lentement, sans les accords de la main gauche. Ça sonne incomplet. Ça sonne comme quelqu'un qui joue avec ce qu'il a.

Magnus est assis dans un fauteuil près de la fenêtre. Il lit un courrier de leur mère. Emmy va bien. La maison a perdu ses vitres dans un bombardement mais les murs tiennent. Elle a déménagé chez une voisine au rez-de-chaussée. Elle demande si les garçons mangent assez. Magnus replie la lettre. Il ne dit rien. Von Braun joue.

Dehors, un convoi de camions passe sur la route de Nordhausen. Direction le Mittelwerk. Les phares sont éteints - la nuit, on roule sans lumière à cause des chasseurs-bombardiers alliés qui patrouillent le jour et parfois la nuit. Le bruit des moteurs monte, s'installe, décroît. Von Braun ne lève pas les yeux du clavier. Magnus non plus. Ils savent tous les deux ce que transportent les camions qui vont vers Nordhausen. Des pièces de fusée. Et ce que transportent les camions qui en reviennent. Des fusées terminées. Et ce qui se passe entre les deux, dans les tunnels, sous la montagne. Les déportés. Les cadavres empilés à l'entrée du tunnel B. L'odeur.

Von Braun joue la Pathétique d'une seule main. La mélodie sans les basses. La beauté sans le fondement.

Il ne manque pas que la main gauche.


Le lendemain, il descend à l'atelier improvisé dans l'ancien garage de l'hôtel. Quatre ingénieurs travaillent sur les plans du A4b. Les dessins techniques sont épinglés au mur, entre un calendrier de 1943 que personne n'a décroché et une publicité jaunie pour une marque de bière locale. Von Braun vérifie les calculs de renfort de l'aileron avec Riedel - Ernst Riedel, un des premiers ingénieurs de Peenemünde, qui le suit depuis le début.

Il ne mentionne pas l'annexe au Bericht 47. Il ne mentionne pas la charge. Les ingénieurs travaillent sur la fusée. La fusée est un véhicule. Ce que le véhicule transporte ne les concerne pas. La séparation est nette. Elle est commode. Elle fonctionne depuis des années. Depuis le premier V2 tombé sur Londres en septembre 44 - des civils, des maisons, des morts. Depuis Mittelbau-Dora - des esclaves, des tunnels, des cadavres. La séparation a toujours fonctionné.

Von Braun regarde les plans du A4b. Les ailes, le fuselage, la tuyère. Sa fusée. La portée. La trajectoire. Le vol plané de quarante secondes au-dessus de la Baltique. Un jour, une fusée comme celle-là quittera l'atmosphère et ne reviendra pas. Un jour, quelqu'un regardera la Terre depuis là-haut. Ce sera grâce à ce travail. À ce moment précis. À ces calculs sur un mur de garage dans une petite ville du Harz.

Le reste est accessoire.

C'est ce qu'il se dit.