Bericht 47

Chapitre 8 - Trois jours

Les hôpitaux britanniques pendant le Blitz. À partir de 1940, les établissements civils se préparent à recevoir un nombre massif de victimes des bombardements. Des services d'urgence sont organisés, des lits supplémentaires installés et des équipes médicales entraînées au triage des blessés. Les victimes sont réparties selon la gravité de leurs blessures et la capacité des établissements à les prendre en charge. À Coventry, comme dans les autres villes bombardées, cette organisation permet aux hôpitaux de continuer à fonctionner malgré les destructions et l'afflux de patients. En 1945, les procédures sont devenues familières. Les médecins savent ce qu'ils doivent chercher chez un blessé de guerre.

Paul emmène Jeanne le lendemain matin.

Ce n'est pas un choix raisonné. C'est la poussière. Il a regardé Jeanne toute la soirée, ses mains autour de la tasse, la ligne gris-beige sous les ongles qu'elle n'a pas complètement réussi à faire partir au lavabo. Il a pensé aux cartouches à bande orange distribuées la semaine d'avant. Il a pensé au seul impact. Il a pensé qu'un seul missile avec des cartouches filtrantes spéciales et un périmètre militaire, ça ne s'additionne pas comme un bombardement normal.

À sept heures du matin, il dit : "On va à l'hôpital."

Jeanne dit : "Je vais bien."

Paul dit : "On va à l'hôpital."

Jeanne le regarde. Elle connaît ce visage. Le visage de Paul quand il a décidé quelque chose. Un visage qui n'a pas changé en trente ans - les mâchoires serrées, les yeux fixes, la tête légèrement inclinée du côté du bras manquant comme s'il compensait un poids. Jeanne prend sa veste.

Ils marchent jusqu'au Coventry and Warwickshire Hospital, dans Stoney Stanton Road. Vingt-cinq minutes à pied. Le matin est gris. Les rues sont normales. Des gens qui vont au travail, des vélos, un bus. Rien ne dit que quelque chose a changé, sauf les vitres manquantes et le journal collé aux fenêtres dans les rues proches d'Earlsdon.

À l'hôpital, ce n'est pas normal.


Il y a un cordon. Pas un cordon de défense civile - des soldats. Des uniformes kaki de l'armée britannique, pas des wardens en brassard ARP. Quatre hommes devant l'entrée principale. Un officier avec un bloc-notes. Des camions bâchés garés le long du trottoir, du type que Paul ne reconnaît pas - pas des ambulances, pas des transports de troupes. Des véhicules sans marquage.

Paul dit au soldat de l'entrée que sa femme travaille à la BSA, qu'elle était sur le site une heure après l'impact, qu'il veut un examen médical. Le soldat regarde l'officier. L'officier s'approche. Il demande le nom de Jeanne, son poste, l'heure de son arrivée à l'usine. Il note tout sur son bloc. Puis il dit :

"Your wife will be taken in for observation. Standard procedure."

Paul dit : "How long ?"

L'officier dit : "We'll let you know."

Paul dit : "I stay."

L'officier dit : "You can wait outside, sir."

Un soldat ouvre le cordon pour Jeanne. Elle passe. Paul reste de l'autre côté. Jeanne se retourne une fois, dans l'allée qui mène à l'entrée. Elle ne dit rien. Elle ne fait pas de signe. Elle le regarde. Puis elle entre dans le bâtiment et la porte se referme.

Paul reste devant le cordon.


Il attend.

Il attend parce qu'il n'a rien d'autre à faire et nulle part où aller et personne à qui demander ce qui se passe. Il s'assoit sur un muret en face de l'entrée, de l'autre côté de Stoney Stanton Road. Il regarde l'hôpital. Le bâtiment est un bloc victorien en briques rouges, trois étages, des fenêtres étroites. Les stores sont baissés à tous les étages. Il ne voit rien de l'intérieur.

À neuf heures, une ambulance arrive. Pas une ambulance civile - un véhicule militaire, une croix rouge sur fond vert olive. Deux brancardiers sortent un brancard par l'arrière. Un enfant. Petit. Enveloppé dans une couverture kaki. Paul ne voit pas le visage. Les brancardiers entrent par une porte latérale que Paul n'avait pas remarquée. La porte se referme.

À dix heures, une deuxième ambulance. Un adulte cette fois. Un homme en vêtements civils, conscient, assis, qui marche seul depuis l'ambulance jusqu'à la porte latérale. Il tremble. Ses mains tremblent. Il les tient l'une contre l'autre comme pour les empêcher de bouger. Un soldat le guide par le coude.

À onze heures, Paul traverse la rue et demande des nouvelles de Jeanne. L'officier au bloc-notes a changé - un autre, plus jeune. Il vérifie une liste. Il dit : "Mrs. Vauterin is under observation. No visitors."

Paul dit : "When ?"

Le jeune officier dit : "We'll let you know, sir."

Paul retourne sur son muret.


À midi, il rentre manger quelque chose. Mrs. Whittle lui a laissé du pain et du fromage sur la table de la cuisine. Nelson dort sur le rebord de la fenêtre toujours sans vitre. Paul mange debout. Il ne s'assoit pas. Il mange, il enfile sa veste, il repart.

En marchant vers l'hôpital, il passe par Vecqueray Street. La rue d'Eddie Beckett. Le garçon au pyjama couvert de poussière que Jeanne avait ramené à sa mère. Paul ne connaît pas Eddie. Il ne l'a jamais vu. Mais Jeanne lui a raconté, et Paul se souvient de chaque mot. La poussière sur les mains. Le pyjama. Le trou dans le mur où la porte du poste de garde avait été.

Il ne s'arrête pas dans Vecqueray Street. Il continue vers l'hôpital. Il reprend son muret.

L'après-midi, trois ambulances arrivent. Deux enfants. Un vieillard. Les enfants ne marchent pas. Le vieillard marche, mais ses jambes ne fonctionnent pas correctement - il avance par saccades, comme si les ordres entre sa tête et ses pieds arrivaient en retard. Un brancardier le tient par le bras.

Paul note dans son carnet : "3 mai, 14h. 3 ambulances depuis ce matin. 2 enfants, 1 adulte, 1 vieillard. Tremblements des mains. Difficulté à marcher. Pas de blessures visibles."

Il souligne "pas de blessures visibles." Puis il ajoute l'adresse de l'hôpital, l'heure, le nombre de soldats au cordon. Quatre le matin. Six l'après-midi. Le cordon s'élargit.


Le soir, il rentre. Pas de nouvelles de Jeanne. Il a demandé trois fois. Trois fois la même réponse. Under observation. No visitors. We'll let you know.

Il s'assoit dans la cuisine. Le dîner est impossible. Il sort le carnet, relit ses notes de la journée. Les ambulances. Les enfants. Les mains qui tremblent. Le cordon qui s'agrandit. Il ajoute une ligne : "Jeanne en observation. Pas de nouvelles. Pas de visites."

Il reste un moment devant la page. Puis il écrit : "Les cas ne sont pas des blessés de l'explosion. Ce sont des gens qui allaient bien. Pourquoi tombent-ils malades maintenant ?"

Mrs. Whittle passe la tête par la porte. Elle voit Paul seul à la table. Elle ne demande pas où est Jeanne. Elle pose une tasse de thé devant lui et repart. Nelson la suit, passe entre les pieds de Paul, saute sur le rebord de la fenêtre. Paul boit le thé. Le journal aux fenêtres fait un bruit de voile quand le vent entre.


Le deuxième jour est pire.

Paul est devant l'hôpital à sept heures. Le cordon a doublé. Huit soldats maintenant. Un deuxième officier. Des véhicules supplémentaires - un camion avec une antenne radio sur le toit, une voiture civile noire dont les occupants entrent par l'arrière du bâtiment et ne passent pas par le cordon.

Les ambulances arrivent plus souvent. Paul les compte. Sept entre sept heures et midi. Onze entre midi et dix-huit heures. Des enfants. Des adultes. Des vieux. Tous du même quartier - la zone industrielle, les rues autour du cratère. Certains marchent encore. D'autres non. Les symptômes sont les mêmes que la veille - les tremblements, les mains, la démarche saccadée. Et quelque chose de nouveau : deux des enfants amenés dans l'après-midi ont les yeux ouverts mais ne semblent rien voir. Les pupilles fixes. Un brancardier passe la main devant le visage de l'un d'eux. Rien.

Paul note tout. Les heures, les symptômes, les directions d'où viennent les ambulances. Il commence à dessiner un plan dans son carnet - les rues autour du cratère, avec des croix aux adresses d'où viennent les malades, autant qu'il peut les deviner. Les croix se concentrent au sud-est. Près de l'usine. Près du cratère.

À quatorze heures, il demande des nouvelles de Jeanne. L'officier au bloc-notes vérifie. Il dit : "Still under observation." Paul demande si elle va bien. L'officier ne sait pas. Il dit qu'il va se renseigner. Paul attend une heure. L'officier ne revient pas.

Paul traverse la rue. Il marche le long du bâtiment, du côté opposé à l'entrée principale. Il cherche les fenêtres. Les stores sont toujours baissés. Au deuxième étage, un store est relevé d'un quart. Paul ne voit rien - trop haut, trop loin. Mais la lumière est allumée dans la pièce. Quelqu'un est là.

Il ne sait pas si Jeanne est au deuxième étage. Il ne sait pas si Jeanne est encore dans ce bâtiment. Il ne sait pas si Jeanne va bien. Il ne sait pas ce que "observation" veut dire pour les gens qui sont entrés la veille et qui ne sont pas sortis. Il ne sait pas si les enfants sur les brancards sont en observation eux aussi, ou s'ils sont autre chose.

Il ne sait rien. Il rentre.


Le soir du deuxième jour, il apprend qu'Eddie Beckett est mort.

Pas par les autorités. Pas par les voisins. Par le laitier. Le laitier qui passe chaque matin à sept heures dix sauf le mercredi, avec sa charrette et son cheval. Paul le croise devant la porte en rentrant. Le laitier dit que le petit Beckett de Vecqueray Street est mort ce matin. À l'hôpital. Les voisins l'ont appris par la mère, qui est rentrée seule.

Paul dit : "What happened ?"

Le laitier dit : "Nobody knows. He wasn't hurt in the blast, was he ? He was running around the next day."

Paul ne répond pas. Eddie n'était pas blessé par l'explosion. Eddie était couvert de poussière. Eddie avait neuf ans. Eddie est mort en deux jours.

Paul monte au premier étage. Il s'assoit sur le lit. Le lit où Jeanne dormait il y a deux nuits. Les draps sont encore défaits de son côté. Paul ne les a pas refaits. Il ne refait jamais les draps de Jeanne quand elle n'est pas là. C'est un réflexe absurde, superstitieux. Refaire le lit c'est accepter l'absence. Ne pas le refaire c'est laisser la place.

Il reste assis un long moment. Puis il descend, ouvre le carnet, et écrit : "Eddie Beckett, 9 ans. Mort le 4 mai. N'était pas blessé. Était sur la zone du cratère le matin de l'impact. Poussière."

Il regarde le mot. Poussière. Le même mot que pour Jeanne. La poussière sur les mains d'Eddie, la poussière sur les mains de Jeanne, la poussière gris-beige dans l'évier de la cuisine.

Il ferme le carnet. Il ne dort pas.


Le troisième jour, Paul ne va pas à l'hôpital le matin.

Il marche dans la ville.

Il prend le chemin qu'il prend chaque matin pour les courses - Earlsdon Street, les boutiques, la routine. Mais il ne fait pas les courses. Il marche. Il dépasse la boulangerie, le boucher, le marchand de légumes. Il continue vers le sud-est. Pas jusqu'au cordon de l'usine - il sait qu'on ne le laissera pas passer. Il longe le périmètre par les rues adjacentes. Holyhead Road, Spon End, Allesley Old Road.

Ce qu'il voit : des rues normales. Des gens qui marchent. Des vélos. Un bus. Et entre les choses normales, des choses qui ne le sont pas. Un rat mort au bord du trottoir dans Spon Street. Un autre dans un caniveau de Hill Street, à trois cents mètres du premier. Paul s'arrête. Il regarde le rat. Pas écrasé, pas empoisonné à la mort-aux-rats - couché sur le flanc, les pattes raides. Comme s'il s'était simplement arrêté.

Plus loin, dans Upper Spon Street, il lève les yeux. Les toits des maisons en rangée, les cheminées, les gouttières. Les pigeons qui d'habitude se posent en ligne sur les gouttières ne sont pas là. Le toit est vide. Paul n'est pas ornithologue. Il ne tient pas de carnet vert sur les oiseaux. Mais il est facteur. Un facteur regarde les toits. Les toits de Upper Spon Street n'ont pas de pigeons.

Il continue. Au coin de Barras Lane, un groupe de femmes discute devant une épicerie. Paul attrape des fragments en passant. "Mrs. Hadley's boy." "Doctor said it was flu." "Flu don't make your hands shake like that." Paul ralentit. Il n'a pas besoin de comprendre chaque mot. Les gestes suffisent. Une des femmes imite les tremblements. Une autre tient ses mains serrées l'une contre l'autre, comme l'homme que Paul a vu descendre de l'ambulance le premier jour.

Il rentre par Hearsall Lane. Un chat traverse la rue. Vivant. Pas Nelson - un chat noir, maigre, rapide. Les chats sont vivants. Les rats sont morts. Paul note ça dans sa tête. Il ne sait pas ce que ça signifie. Il note.

En passant devant le parc de Spencer, il voit deux choses. La première : un panneau neuf, cloué sur le portail, qui dit "PARK CLOSED - BY ORDER OF THE CIVIL DEFENCE AUTHORITY." Le parc était ouvert hier. La deuxième : un homme en combinaison et masque à gaz - un masque complet, pas les masques civils à bande orange - qui marche dans l'herbe du parc avec un instrument que Paul ne reconnaît pas. Un boîtier métallique relié à une sonde qu'il passe au-dessus du sol, lentement, comme un sourcier qui cherche de l'eau. Derrière lui, un deuxième homme en combinaison plante des fanions dans le sol. Des fanions rouges.

Paul regarde depuis le portail. L'homme à la sonde le remarque, lève la tête, fait un geste vers la rue. Circulez. Paul circule.

Il rentre au 14 Aldbourne Road. Il s'assoit dans la cuisine et ouvre le carnet. Il écrit :

"5 mai. Rats morts Spon Street (2). Pas de pigeons Upper Spon Street. Parc Spencer fermé. Hommes en combinaison, détecteurs au sol, fanions rouges. Les enfants du quartier de l'usine sont malades - tremblements, mains, yeux. Eddie mort hier. Le docteur dit grippe."

Puis il reste un moment devant la page. La poussière. Les rats. Les oiseaux absents. Les enfants d'abord. La zone qui s'étend vers le nord-ouest - les croix sur son plan. Les hommes en combinaison qui cherchent quelque chose dans le sol d'un parc à cinq cents mètres du cratère.

Paul ne sait pas ce que c'est. Mais il sait ce que ce n'est pas. Ce n'est pas une bombe. Ce n'est pas la grippe. C'est quelque chose d'autre, quelque chose qui avance dans la ville depuis le cratère, quelque chose que les autorités cherchent avec des instruments et des combinaisons et des fanions rouges.

Il regarde par la fenêtre. Le rosier de Mrs. Whittle a des boutons. Le printemps. Nelson traverse le jardin, s'arrête, renifle l'herbe, repart. Paul le regarde. Le chat est vivant. Les rats sont morts. Les enfants sont malades. Jeanne est quelque part dans un bâtiment militaire depuis trois jours et personne ne lui dit rien.

Paul ferme le carnet.


À seize heures, on frappe à la porte.

C'est un soldat. Pas un officier - un simple soldat, jeune, l'air ennuyé d'être là. Il dit que Mrs. Vauterin est autorisée à rentrer chez elle. Paul peut venir la chercher à l'hôpital.

Paul met sa veste et sort avant que le soldat ait fini sa phrase.

À l'hôpital, le cordon est encore plus large qu'avant. Mais on le laisse passer cette fois. On l'emmène dans un couloir du rez-de-chaussée, une salle d'attente avec des chaises en bois. Jeanne est assise sur une chaise contre le mur. Elle porte les mêmes vêtements qu'il y a trois jours. Elle n'a pas de sac. Elle n'a rien. Elle lève la tête quand Paul entre.

Paul la regarde. Il cherche les signes. Les tremblements. Les mains. Les yeux. Jeanne a les mains posées sur les genoux, immobiles. Ses yeux sont normaux. Elle est fatiguée. Des cernes. Mais elle est là, elle est entière, elle le regarde.

Jeanne dit : "C'est pas un bombardement."

Paul dit : "Je sais."

Ils se regardent. Paul s'assoit à côté d'elle. Il ne la prend pas dans ses bras. Ce n'est pas leur manière. Ce n'est pas comme ça qu'ils fonctionnent, depuis trente ans. Ils sont assis l'un à côté de l'autre, les épaules qui se touchent, et c'est suffisant.

Jeanne dit : "Il faut que je te raconte ce que j'ai vu."

Paul dit : "Pas ici."

Ils se lèvent. Ils sortent de l'hôpital. Le cordon les laisse passer. Dans la rue, l'air est frais, le ciel est gris. Coventry continue autour d'eux. Un bus passe. Un vélo. Une femme avec un landau.

Ils marchent vers Earlsdon en silence. Vingt-cinq minutes. Le même chemin qu'à l'aller, trois jours plus tôt.

Paul a le carnet dans sa poche. Jeanne a trois jours dans la tête.