Ça devrait aller mieux demain

Les Fiévreux

Paris, juin - octobre 1918


À la fin de juin, on apprend au réfectoire qu'une infirmière de l'annexe de Polytechnique est morte. Une jeune, vingt-trois ans, une dame de la Croix-Rouge qui assistait au bloc. Une pneumonie attrapée au chevet de ses malades. Couchée le dimanche, morte le jeudi.

Les infirmières du cadre en parlent pendant le repas, à voix basse, puis parlent d'autre chose. Madeleine ne la connaissait pas. Elle pense à la vitesse. Quatre jours.

Dans la salle, depuis quelques semaines, des hommes toussent. Ils ont de la fièvre trois jours, des courbatures, mal à la tête, et puis ils se relèvent. On dit la grippe. On n'en a pas peur. On a peur du canon, qui tire encore, et de l'offensive, dont les journaux disent qu'elle est arrêtée, puis qu'elle reprend, puis qu'elle est arrêtée.


C'est Firmin qui insiste.

Les Perrin ont proposé à Madeleine de venir voir le défilé du 14 juillet avec eux. Ce sera un dimanche, le restaurant sera fermé, ils iront à pied jusqu'à la Concorde. Madeleine a dit qu'elle verrait. Elle n'aime pas la foule, elle n'a jamais aimé. À Toulouse, les jours de fête, elle restait dans sa chambre.

Firmin l'a appris, elle ne sait pas comment. Il lui en parle trois jours de suite, en portant ses seaux, en montant le café de la nuit. Il dit qu'il n'a jamais vu de défilé, ce qui est faux, parce qu'il est de Paris. Il dit qu'il connaît le chemin, qu'il connaît les endroits d'où l'on voit, qu'il la protégera de la foule. Il dit qu'il ne la gênera pas, qu'il marchera derrière. Le troisième soir, elle dit oui, pour qu'il arrête.

Il ne marche pas derrière. Il marche à côté, du côté de la rue, comme on l'apprend aux garçons, en boitant un peu plus que d'habitude parce qu'il a mis ses souliers du dimanche.

Il y a du monde partout. Rue Royale, on ne peut plus avancer. Le père Perrin se fait un passage avec ses épaules, et Madame Perrin, Madeleine et Firmin le suivent dans son sillage jusqu'à un coin de trottoir d'où l'on voit, entre deux têtes, la place de la Concorde blanche de soleil. Des drapeaux à toutes les fenêtres, des enfants sur les épaules, des marchands de coco qui passent avec leurs fontaines sur le dos.

Ils défilent. Des Anglais en kaki, raides, qui ne regardent personne. Des Américains, grands, jeunes, qui marchent comme s'ils avaient toute la vie devant eux. Des Polonais, des Serbes, des Tchèques, des Belges, d'autres que Madeleine ne sait pas reconnaître. Puis les Français, et la foule crie plus fort.

Madeleine regarde les visages. Elle ne peut pas s'en empêcher. Elle regarde les mâchoires, les nez, les joues, les lèvres. Elle les regarde comme elle regarde un homme qui arrive au Cinquième, en se demandant ce qu'il faudrait faire, et il n'y a rien à faire, ils sont entiers, tous, des milliers. Elle n'avait pas vu autant de visages entiers depuis trois ans.

« Vous les auscultez, dit Firmin.

- Pardon ?

- Vous les regardez comme au bloc. »

Elle rit. Elle ne sait pas pourquoi elle rit, mais elle rit, au milieu de la foule, et Madame Perrin se retourne pour la regarder et sourit aussi.

À un moment, la foule pousse. Firmin la prend par le bras pour qu'elle ne tombe pas. Elle le laisse faire. Quand la foule se desserre, elle reprend son bras, doucement, et il la laisse le reprendre.

Ils rentrent à pied par les quais, dans la fin d'après-midi. Le père Perrin ne dit rien de tout le trajet. Devant le Val-de-Grâce, Madame Perrin embrasse Madeleine, puis elle regarde Firmin, qui attend un peu à l'écart, son chapeau à la main.

« Il est gentil, ce garçon », dit-elle à Madeleine, assez bas pour qu'il n'entende pas.

« Oui », dit Madeleine.

Elle ne dit rien d'autre.

Dimanche 14 juillet.

Le défilé avec les Perrin et Firmin. Des milliers d'hommes, et pas un seul à refaire. Firmin m'a dit que je les auscultais. J'ai ri.

Il paraît que c'est la fin. Tout le monde le dit. Je ne sais pas. Je n'ai jamais vu de fin.


Le lendemain, les Allemands attaquent en Champagne. Puis on dit qu'ils sont arrêtés, et cette fois les journaux ont l'air d'y croire. En août, le canon se tait. Personne ne sait pourquoi, personne n'ose le dire trop fort, de peur qu'il reprenne. Il ne reprend pas.

Le premier jeudi de silence, chez Perrin, Madame Perrin rouvre la fenêtre qui donne sur la rue, celle qu'elle tenait fermée depuis mars pour que les vitres ne lui tombent pas dans la soupe. Il fait chaud. On entend les charrettes de Bercy, les tonneaux qu'on roule, un homme qui chante faux dans une cour. Elle sert Madeleine, s'assoit en face d'elle, ce qu'elle ne fait jamais, et la regarde manger.

« Et ce garçon, avec sa jambe ? »

Madeleine dit qu'il s'appelle Firmin, qu'il est infirmier, qu'il est de Paris, de la Mouffe.

« Je sais comment il s'appelle, dit Madame Perrin. Je vous demande autre chose. »

Madeleine finit son assiette. Madame Perrin attend un moment, puis elle se lève, reprend l'assiette et va la remplir.

Une lettre arrive de Saint-Ouen au début de septembre. Désiré écrit qu'il va se marier avec la boulangère. Elle s'appelle Germaine. Elle a un fils de six ans dont le père est mort sur l'Yser, et le fils l'appelle déjà Désiré, pas papa, mais ça viendra. Il écrit que le petit lui a demandé s'il avait eu mal, au nez, et qu'il a répondu que oui, beaucoup, mais qu'il y avait une demoiselle qui faisait les pansements et que ça allait mieux le lendemain.

Je vous invite au mariage, en octobre, si vous pouvez venir. Ce sera à la mairie et au café d'en face. Germaine fera les gâteaux.

Madeleine pose la lettre sur la chaise, près de la tenue du lendemain. Elle se dit qu'elle répondra dimanche.


En septembre, les nouvelles sont bonnes tous les jours. Les Américains, la Somme, les lignes qu'on reprend. Au Cinquième, le travail ne change pas. Les blessés arrivent toujours, moins nombreux, puis autant qu'avant, parce qu'on avance et qu'avancer coûte des visages. Morestin opère du matin au soir. Madeleine est à gauche.

Un après-midi, elle refait le pansement d'un fantassin opéré le matin, un garçon de Normandie qui a perdu la moitié de la lèvre et à qui on a refait de quoi fermer la bouche. Il a mal. Il fait semblant que non. Elle lui pose la main sur l'épaule.

« Ça devrait aller mieux demain. »

Il la croit. Elle le croit aussi. Elle ne se pose plus la question.


À la fin de septembre, la grippe revient, et ce n'est plus la même.

Elle commence comme l'autre, par de la fièvre, des courbatures, mal à la tête. Puis, au troisième ou quatrième jour, elle descend dans la poitrine, et les hommes se mettent à respirer comme des noyés. Les Fiévreux débordent. On en parle partout, au réfectoire, dans la cour, dans les journaux qui disent de ne pas s'inquiéter et qui publient des colonnes de morts. Au Cinquième, deux blessés qui allaient bien tombent malades en une semaine, et on les emmène. On ne les revoit pas.

L'un d'eux est un caporal de la Creuse que Madeleine soigne depuis le printemps. Il était arrivé en avril avec la moitié du visage ouverte, après l'offensive. Il avait eu trois opérations, il en attendait une quatrième, il plaisantait sur la quatrième. Il tombe malade un lundi. Le jeudi, on vient dire au Cinquième qu'il est mort dans la nuit, aux Fiévreux, de la poitrine. Madeleine range ses affaires dans sa musette, la lettre de sa mère, son album, une photographie de vache primée. Elle se dit qu'il avait passé à travers tout le reste.

Il y a moins d'infirmières, et autant de lits. Madeleine fait le bloc, la salle, les gardes de celles qui sont couchées. Mademoiselle Laffont aussi. Elles se croisent dans le réduit, à deux heures du matin, et elles ne se disent rien, parce qu'il n'y a rien à dire qui ne prendrait du temps.

Des infirmières tombent malades, elles aussi. Celles des Fiévreux d'abord, puis d'autres. Le 11 octobre, Mademoiselle Wagner meurt. Elle était auxiliaire au Val-de-Grâce, comme Madeleine l'a été. Madeleine ne la connaissait pas. Elle l'a peut-être croisée dans la cour, avec un plateau, sans savoir son nom.

Le 14, il y a dans Le Figaro le nom d'une autre.

Lundi 14 octobre.

Marcelle Louvat est morte hier, de la grippe et d'une bronchopneumonie. Elle était infirmière-major à l'hôpital de Polytechnique, qui dépend du nôtre. Elle soignait les contagieux. Trente et un ans.

Trois depuis juin que je sache. Celles que je ne sais pas, je ne les compte pas.

Je n'ai pas répondu à Désiré.

Le soir, elle écrit à sa mère. Elle lui dit que la guerre va finir, que tout le monde le dit, que les nouvelles sont bonnes. Elle lui dit qu'il y a beaucoup de travail. Elle ne parle pas de la grippe. Sa mère lit les journaux, elle sait, mais si Madeleine en parlait, il faudrait dire qu'elle n'a pas peur, et elle a peur.

Ne t'inquiète pas. Je mange bien. Embrasse papa.


Le mercredi, elle se réveille avec mal à la tête.

Ce n'est rien. Elle a souvent mal à la tête, à cause des gardes, de la fatigue, de l'éther du bloc. Elle s'habille, elle met sa tenue, sa coiffe avec la cocarde, son brassard. Dans l'escalier, elle a mal aux jambes, aux bras, au dos, comme si elle avait porté des seaux toute la nuit. Elle se dit que c'est la fatigue.

Au bloc, elle tend les instruments à Morestin comme tous les jours. Ses mains ne tremblent pas. Elle a chaud. Elle a froid. Sous la verrière, la lumière lui fait mal aux yeux. Elle se tient droite, elle ne s'assoit pas, elle ne s'appuie pas à la table. À midi, l'opération est finie, et elle descend en salle faire ses pansements.

À trois heures, dans le réduit, elle prend son propre pouls, deux doigts sur le poignet, en regardant la trotteuse de la montre de garde. Cent dix. Elle recommence. Cent douze.

Elle range la montre et retourne en salle.

Le jeudi, elle a de la fièvre, elle le sait sans thermomètre. Elle ne prend pas sa température, parce que si elle la prend, il faudra l'écrire. Elle tousse un peu, dans son mouchoir, loin des lits. Elle fait sa tournée, elle passe la sonde, elle aide au bloc. Elle a les lèvres sèches et les yeux qui brûlent. Quand un interne lui dit qu'elle a mauvaise mine, elle répond qu'elle a mal dormi.

Le vendredi matin, Mademoiselle Laffont l'attend à la porte de la salle.

Elle ne dit rien. Elle lui prend le poignet, deux doigts dessus, comme Madeleine l'a fait la veille dans le réduit, et elle regarde sa propre montre. Elle compte. Elle lâche le poignet et pose le dos de la main sur le front de Madeleine, une seconde, comme on le fait à un enfant.

« Depuis quand ?

- Mercredi. »

Mademoiselle Laffont ne la gronde pas. Elle ne dit pas qu'elle aurait dû le dire. Elle sait pourquoi Madeleine ne l'a pas dit. Elle aurait fait pareil.

« Aux Fiévreux. Maintenant. J'ai fait demander une place. »

Madeleine regarde la salle par-dessus son épaule. Les lits, les quarante, les brancards dans l'allée. Le Normand à la lèvre neuve. Le chasseur aux mâchoires reliées, qui a toujours l'ardoise. Elle pense aux pansements de dix heures, à la sonde du 12, à ce qu'il faudra dire à celle qui la remplacera.

« Le 12 a sa sonde à onze heures, dit-elle.

- Je sais. »

C'est ce que Madeleine lui a répondu, une nuit de janvier, dans le réduit. Mademoiselle Laffont s'en souvient peut-être. Elle ne le montre pas.

Madeleine la regarde. Mademoiselle Laffont a le visage de toujours, dur très tôt, sans un pli, et quelque chose dans les yeux que Madeleine a vu sur des centaines de visages, au pied des lits, et qu'elle n'avait jamais vu sur celui-là.

Madeleine lui pose la main sur l'épaule.

« Ça devrait aller mieux demain. »

Mademoiselle Laffont ne répond pas. Elle ne bouge pas. Elle laisse la main là.

Puis Madeleine descend l'escalier, traverse la cour en tenue, la coiffe droite, le brassard au bras, et se dirige vers les Fiévreux.