Paris
Paris, janvier - avril 1915
Le train entre en gare d'Austerlitz à la nuit. Madeleine a passé la journée le front contre la vitre, à regarder la France changer de couleur, la brique devenir pierre, la pierre devenir ardoise, et maintenant il n'y a plus rien à regarder qu'une verrière noire et des gens pressés qui ne se retournent pas. Elle attend que le wagon soit vide pour descendre. Sur le quai, un porteur lui demande trois fois où elle va avant qu'elle comprenne qu'il lui parle.
« Au Val-de-Grâce. »
Il hoche la tête comme si c'était une adresse ordinaire, charge la malle sur un diable et la hisse dans un fiacre. Le cocher ne dit rien de tout le trajet. Paris passe derrière la vitre en morceaux, des façades, des réverbères, un pont, des femmes en noir, puis une rue qui monte longtemps. Quand le fiacre s'arrête, Madeleine voit d'abord le dôme, au-dessus de la grille, plus haut que tout ce qu'elle a vu à Toulouse, avec la lune posée à côté comme une pièce sur un comptoir.
Le planton du poste de garde lit sa lettre deux fois, sous la lampe.
« Calvet. Infirmière. » Il retourne la feuille, comme si la suite était au dos. « Pour quel service ?
- Le docteur Vialat.
- Ah. Le Cinquième. »
Il ne dit pas ce que c'est. Il appelle quelqu'un dans la cour.
Celui qui vient est un infirmier militaire d'une trentaine d'années, en capote, une cigarette éteinte derrière l'oreille. Il regarde la malle, puis Madeleine, puis la malle encore.
« Vous avez mis quoi, là-dedans ? Votre maison ? »
Il la soulève quand même, en grimaçant pour la forme, et part devant. Il boite de la jambe gauche, ce qui ne l'empêche pas d'aller plus vite qu'elle. Elle le suit sous des voûtes, dans une galerie de pierre où leurs pas résonnent, puis par un escalier qui ne finit pas.
« Vous êtes du Midi, vous, dit-il entre deux étages.
- De Toulouse.
- Ça s'entend. Ici, vous verrez, tout le monde est de quelque part. Il n'y a que moi qui suis de Paris. Firmin. »
Il pose la malle au pied d'un lit de fer, dans une chambre étroite sous le toit, avec une cuvette, une chaise et une fenêtre qui donne sur la nuit. Il souhaite le bonsoir à Mademoiselle et redescend en sifflant.
Madeleine ouvre la malle. La tenue de l'école est sur le dessus, pliée comme sa mère sait plier. Elle la pose sur la chaise pour le lendemain.
Le docteur Vialat vient la chercher à sept heures. Il a maigri en deux semaines, ou alors c'est la lumière de Paris. Il dit « Vous voilà », comme son père, et rien d'autre.
Le bureau de la division est une pièce encombrée de registres, où un sergent écrit à la plume, la langue entre les dents. Il cherche le nom de Madeleine dans une liste, ne le trouve pas, en ouvre une autre.
« Infirmière militaire ?
- Non, dit Vialat. C'est mon infirmière.
- Ça n'existe pas, mon capitaine. »
Le sergent feuillette un troisième registre, puis va dans la pièce voisine. On l'entend discuter à voix basse avec quelqu'un qui tousse. Il revient avec une feuille, s'assoit, trempe sa plume.
« Admise à titre auxiliaire. »
Il écrit le nom, le prénom, la date. Dans la colonne du grade, il hésite, la plume en l'air, et finit par ne rien mettre. Madeleine pense au registre de sa mère, aux cases vides au dos de la page. Elle signe là où on lui montre.
Dans le couloir, Vialat marche vite. Il lui explique le service en quelques phrases, sans se retourner. Le Cinquième, ce sont les blessés de la face. Il y a deux maisons sous le même toit : les dentistes du docteur Frey, qui tiennent les mâchoires avec des appareils, et les chirurgiens de Morestin, qui refont les chairs. Les uns et les autres ont besoin des mêmes blessés, et pas toujours au même moment.
« Et le docteur Morestin ?
- Vous le verrez quand il passera. Il opère. Il ne fait que ça. »
La salle est longue, plus basse que Saint-Lazare, sans colonnes. Il y a des lits des deux côtés et un poêle au milieu, et dans chaque lit un homme dont Madeleine ne voit d'abord que le pansement.
Elle avait cru savoir ce que c'était. À Toulouse, elle a eu Fernand, l'artilleur, et l'homme du 21 décembre, celui qu'elle n'arrivait pas à faire boire. Ici, ils sont quarante. Ils sont quarante dans la même salle, et ce qu'elle avait pris pour l'exception est ce qu'on trouve dans chaque lit. Un homme sans nez. Un homme dont la mâchoire est tenue par un arc de métal fixé aux dents qui restent. Un homme dont on ne voit que les yeux, au milieu des compresses, et qui la suit du regard d'un bout à l'autre de l'allée. Quelques-uns lèvent la main. L'un d'eux, au fond, dit « Bonjour, Mademoiselle », avec une bouche qui ne ferme plus, et cela fait un son mouillé, comme un seau qu'on pose dans l'herbe.
Elle connaît l'odeur. C'est la même qu'à Toulouse, multipliée par quarante.
Au bout de la salle, une porte ouverte donne sur une pièce où des hommes en blouse travaillent penchés sur des établis. Ça sent le plâtre et la cire chaude. Sur les étagères, des visages blancs sont alignés, des moulages, avec des yeux fermés et des bouches de travers, comme les têtes de bois que son père gardait au fond de l'atelier pour prendre les mesures des chaises. Un dentiste en tablier ajuste un fil d'acier avec une petite pince. Il ne lève pas la tête.
Firmin passe avec deux seaux, de son pas qui penche. Il lui fait un clin d'œil.
« Ici, c'est la menuiserie, dit-il. Les chirurgiens, c'est l'ébénisterie. Ils se disputent les planches. »
Madeleine ne rit pas, mais elle le note.
On l'appelle au bloc le premier après-midi.
Vialat opère un chasseur à pied dont un éclat a emporté la lèvre inférieure et une partie du menton. Madeleine se met à sa gauche, comme toujours, et comprend tout de suite qu'elle ne sait pas ce qu'il va faire. Ce n'est plus refermer. Il dessine sur le cou, au crayon, une forme qu'elle ne reconnaît pas, une langue de peau qu'il va lever, tourner et monter jusqu'à la bouche, en la laissant attachée par un côté. Elle lui tend les pinces quand il les demande, pas avant. Les ciseaux, elle se trompe deux fois.
Au milieu de l'intervention, une artère lâche sous ses doigts. Le sang jaillit d'un coup, chaud, épais, jusqu'à son bonnet. Madeleine appuie sans réfléchir, de toute la paume, là où il faut, et le jet s'arrête. Vialat pose la pince, lie, coupe. Il ne dit rien. Elle sent le sang descendre sous sa robe, le long du ventre, qui refroidit déjà.
Quand c'est fini, elle veut faire le pansement comme on le fait à Toulouse, bien serré, pour que ça tienne. Vialat lui arrête la main.
« Pas comme ça. On ne serre pas. »
Elle desserre. Elle recommence. Il soulève un coin de la compresse, regarde la peau qu'il a montée jusqu'à la bouche. Elle est chaude, et rose. Il la laisse faire.
Dans le couloir, une femme d'une cinquantaine d'années s'est arrêtée pour la regarder. Elle est grande, sèche, avec un visage qui a dû être dur très tôt et une tenue blanche sans un pli. Elle regarde la robe de Madeleine, le tablier, le bonnet, les manches raides de sang jusqu'au coude.
« Vous ne pouvez pas rester comme ça. Vous avez une autre tenue ?
- Non. »
La femme hoche la tête, comme si elle s'y attendait. Elle l'emmène dans un réduit au bout du couloir, ouvre une armoire étroite qui sent la lavande et le savon noir, en sort une robe, un tablier et un bonnet, pliés en carré.
« Ce sera un peu grand, mais ça va le faire. »
Elle a la voix de quelqu'un qui n'a jamais eu besoin de la hausser. Elle reste dans le couloir pendant que Madeleine se change. Quand Madeleine ressort, les manches lui tombent sur les mains. La femme les lui retrousse elle-même, deux tours de chaque côté, d'un geste rapide, comme on le fait à un enfant avant le repas.
« Le premier jour, on les noie toutes, dit-elle. Après, on apprend à se tenir. Laffont. Mademoiselle Laffont. »
Madeleine lave sa tenue de l'école le soir même, dans la cuvette de sa chambre, à l'eau froide. L'eau devient rose, puis brune. Elle frotte jusqu'à minuit. La toile reste marquée.
Mardi 5 janvier.
Le sergent du bureau ne savait pas quoi écrire. Il a laissé la case vide. Les blessés ne savent pas que je suis auxiliaire, ils disent Mademoiselle.
Je ne sais pas faire un pansement. Six ans de métier.
Ma tenue est perdue. Je porte celle de Mademoiselle Laffont. Je la lui rendrai quand j'aurai la mienne.
Les semaines suivantes, elle apprend comme on apprend une langue, en se trompant devant tout le monde.
Elle apprend que les lambeaux se surveillent comme du lait sur le feu, qu'il faut regarder leur couleur toutes les heures, que le rose est bon, que le bleu est mauvais et que le noir est trop tard. Elle apprend à laver des bouches qui n'ont plus de forme, toutes les deux heures, jour et nuit, à la seringue et au bock, en penchant la tête du blessé pour que l'eau ressorte au lieu de descendre dans la gorge. La sonde, elle savait la passer à Toulouse. Ici, elle la passe vingt fois par jour, avec du lait, du bouillon, des œufs battus, et elle compte les centilitres dans un cahier. Elle met dans la poche de son tablier une paire de ciseaux qui ne la quitte plus. Mademoiselle Laffont lui a montré les hommes dont les deux mâchoires sont ligaturées l'une à l'autre, et ce qui arrive s'ils vomissent. Madeleine touche les ciseaux dix fois par jour, à travers la toile.
Ce qui la frappe le plus, ce sont les blessés qui arrivent du front avec des trous. Pas des plaies, des trous. Des joues, des lèvres, des mentons qui manquent parce qu'à l'avant, on a nettoyé en coupant tout ce qui pendait. Elle se souvient de Vialat, à Toulouse, les mains au-dessus du visage de l'artilleur.
Ici, personne ne jette rien. Un lambeau qui pend, on le remet en place. Un fragment d'os qui tient encore par un bout de chair, on le laisse. Un jour, elle s'apprête à couper un morceau de peau grisâtre sur la joue d'un fantassin breton, et Vialat, qui passe derrière elle, dit seulement :
« On garde. »
Le lendemain, la peau a rosi.
Elle comprend à peu près ce que Morestin veut faire, à force de l'entendre raconter par les autres. Il ne veut pas seulement fermer. Il veut que ces hommes retrouvent un visage. Il prend de la peau sur le front pour faire un nez, sur le cou pour faire une lèvre, il la fait tourner, voyager, il attend des semaines qu'elle prenne avant de la couper. Les infirmiers parlent de lui comme on parle du temps, avec un mélange de crainte et d'habitude. Il opère du matin au soir. Il ne mange pas. Madeleine ne l'a pas encore vu. Elle croise parfois son nom sur une fiche, en haut, à l'encre violette, et une fois elle entend une voix derrière la porte du bloc, une voix sans éclat qui demande « Encore un peu de lumière, s'il vous plaît », et toute la salle d'opération qui se tait.
Au Cinquième, il y a des infirmiers militaires comme Firmin, qui portent, qui lavent, qui tiennent les blessés pendant les pansements et qui fument dans la cour entre deux brancards. Il y a les infirmières du cadre, recrutées avant la guerre, qui ont un grade, un traitement et un règlement, et qui regardent la tenue trop grande de Madeleine sans rien dire. Il y a les dames de la Croix-Rouge, avec leur brassard, qui viennent l'après-midi faire la lecture et écrire les lettres. Certaines ont des chapeaux qui coûtent plus cher qu'un mois de Madeleine. L'une d'elles, une grande femme blonde qui parle fort, s'évanouit le premier jour devant le lit 17 et ne revient pas. Les autres reviennent.
Madeleine n'est rien de tout ça. Elle mange à la table des infirmières du cadre, en bout de banc, et personne ne lui demande de se déplacer. Le matin, elle est en salle avant tout le monde.
Mademoiselle Laffont ne lui parle presque pas. Elle passe, elle regarde ce que Madeleine fait, elle corrige un geste d'un mot, parfois sans s'arrêter.
« Plus bas, la sonde. »
Ou :
« Celui-là, il ne dort pas. Il fait semblant. Restez un peu. »
Un soir, en sortant de la salle, elle s'arrête à côté de Madeleine qui se lave les mains, et regarde les manches retroussées.
« Ça vous va mieux qu'à moi, finalement », dit-elle, et elle s'en va.
Il y a des après-midi où il ne se passe rien. Les pansements sont faits, les lambeaux sont roses, la lumière d'hiver entre en biais par les fenêtres et s'arrête sur le poêle. Les blessés qui peuvent se lever se rassemblent autour d'un lit, toujours le même, celui d'un cuirassier de Valenciennes qui a perdu le nez et qui fait le compte des visites de sa fiancée sur un carnet. Elle est venue trois fois. Elle n'a pas pleuré. Il en est très fier. Il dit que quand on lui aura refait un nez, il le voudra plus petit que l'ancien, parce que l'ancien était trop gros, et que tant qu'à faire, autant en profiter. Le lit d'à côté demande s'il peut commander une moustache aussi. Firmin, qui balaie, dit qu'il faudra voir avec les dentistes, eux ils font les pièces détachées.
Madeleine rit. Elle a appris à rire ici avec la bouche fermée, comme eux.
Dimanche 7 février.
Écrit à maman. Je lui ai dit que Paris est grand, que les gens sont aimables et que je mange bien. Je mange debout, entre deux sondes, du pain et ce qui reste au fond des gamelles. Elle me demande si j'ai vu la tour Eiffel. Je ne vois que le dôme, par la fenêtre de ma chambre.
Le cuirassier de Valenciennes veut un nez plus petit. Je crois qu'il l'aura.
Un matin de février, il y a deux tenues sur son lit.
Elles sont pliées en carré, blanches, neuves, avec un bonnet sur le dessus. Madeleine les déplie. Elles sont à sa taille. Il n'y a pas de mot, pas de papier, rien qui dise d'où elles viennent. Elle les essaie l'une après l'autre devant la fenêtre, où elle n'a pas de miroir. Les manches s'arrêtent au poignet.
Elle porte la nouvelle tenue en salle. Personne n'en parle. Firmin la regarde passer et siffle deux notes, sans plus. Mademoiselle Laffont la regarde aussi, une seconde, et retourne à son lit.
La tenue de Mademoiselle Laffont, Madeleine la lave, la repasse, la plie comme sa mère sait plier. Elle a l'intention de la rendre le soir même. Le soir, elle la range au fond de la malle, sous le linge de Pinsaguel.
Vialat ne se plaint de rien. Il opère quand Morestin le lui demande, c'est-à-dire tout le temps. Il fait sa visite du matin et sa visite du soir, lit par lit, et il dit sa phrase à tout le monde, comme à Toulouse. Ici, les blessés la lui répètent entre eux, avec leurs bouches cassées, en l'imitant. Ça devrait aller mieux demain. Ils en ont fait une sorte de bonjour.
Il monte l'escalier du Cinquième plus lentement qu'en janvier. Il s'arrête parfois au palier, une main sur la rampe, comme pour regarder par la fenêtre. Il a toujours ses mains qui obéissent à une volonté à elles, mais le soir, quand il retire ses gants, Madeleine voit qu'elles tremblent un peu, et qu'il les met dans ses poches.
Un soir du début d'avril, ils perdent le sapeur du lit 9. Une hémorragie, à deux heures de l'après-midi, au moment où personne n'était à côté. Madeleine était à l'autre bout de la salle, avec une sonde. Quand elle est arrivée, c'était fini. Elle a fait ce qu'on fait, la toilette, le drap, le billet pour l'administration. Elle a écrit la date et l'heure dans le cahier, à la minute près.
Vialat la trouve à la fin de sa visite, dans le réduit, à ranger des compresses qui étaient déjà rangées. Il reste un moment à la porte. Il a l'air gris, sous la lampe. Elle croit qu'il va lui parler du sapeur, lui dire qu'elle ne pouvait rien faire, ou qu'elle aurait dû. Il ne dit ni l'un ni l'autre. Il lui pose la main sur l'épaule, une seconde, comme au vieux charron.
« Ça devrait aller mieux demain. »
C'est la première fois qu'il le lui dit à elle. Il s'en va. Elle l'entend descendre l'escalier, marche après marche.
Le lendemain matin, Mademoiselle Laffont l'attend à la porte de la salle. Elle n'a pas mis son bonnet. Madeleine ne l'a jamais vue sans bonnet. Ses cheveux sont gris, tirés en arrière, et ça lui donne l'air d'une autre.
« Le docteur Vialat est mort cette nuit. C'est le cœur. »