Ça devrait aller mieux demain

La clé

Paris, avril - juillet 1915


Mademoiselle Laffont remet son bonnet. Elle le fait là, dans le couloir, sans miroir, en deux gestes, et les cheveux gris disparaissent.

« Les pansements sont à sept heures », dit-elle.

Il est sept heures moins dix. Madeleine entre dans la salle.

Ils savent déjà. Elle ne sait pas comment, personne n'est passé, mais ils savent. Le cuirassier de Valenciennes ne compte pas les visites de sa fiancée. Les hommes qui se lèvent d'habitude restent couchés. Au fond, un nouveau, arrivé l'avant-veille, qui n'a encore appris que ça, la salue comme tous les matins, avec sa bouche cassée et l'intonation du docteur.

« Ça devrait aller mieux demain, Mademoiselle. »

Son voisin lui pose la main sur le bras, et il se tait.

Madeleine commence par le 1. Elle défait le pansement, regarde la couleur, lave, refait. Puis le 2. Elle fait les quarante lits dans l'ordre, sans en oublier un, et à onze heures elle passe la sonde au 12 comme tous les jours.


On lève le corps le surlendemain, dans la cour, sous la galerie.

Le cercueil est posé sur des tréteaux, avec un drapeau dessus. Un piquet présente les armes. Des médecins en tunique se tiennent sur deux rangs, et le médecin-chef de l'hôpital dit quelques mots que Madeleine, du fond, n'entend pas. Elle est entre Firmin, qui tient son calot à deux mains, et deux infirmières du cadre qu'elle ne connaît que de vue. Mademoiselle Laffont est au premier rang.

Madame Vialat a demandé le corps. Il partira ce soir pour Toulouse, par le train, dans un fourgon.

Quelqu'un, derrière elle, demande à voix basse où est le docteur Morestin.

« Il opère. »

Pendant qu'on soulève le cercueil, Madeleine regarde le bois. C'est du chêne, assemblé à la hâte, avec des vis qui dépassent aux angles. Son père aurait refait les angles. Les porteurs passent la grille, et la cour se vide en quelques minutes, chacun rentrant dans son service comme on rentre chez soi après la pluie.


Le soir, elle écrit à sa mère.

Maman, le docteur Vialat est mort lundi, du cœur. On le ramène à Toulouse. Je voudrais que tu portes des fleurs aux obsèques, de ma part. Je te rembourserai. Tu les donneras à Madame

Elle s'arrête, la plume en l'air.

Elle cherche le prénom. Elle ne l'a jamais entendu. En six ans, Vialat a parlé de sa femme peut-être vingt fois, pour dire qu'il rentrait tard, qu'il ne fallait pas l'appeler le dimanche, qu'un pot de confiture sur la table des sœurs venait d'elle. Il disait « mon épouse ». Il le disait comme il disait « le 9 » ou « la salle », et Madeleine ne s'est jamais demandé s'il y avait un nom derrière.

Tu les donneras à Madame Vialat.

Mercredi 7 avril.

Je ne sais pas comment s'appelle sa femme. Je ne sais pas non plus s'il avait des enfants. Je savais quelle longueur de fil il aimait, et de quel côté il allait regarder.


Trois jours plus tard, elle plie la tenue de Mademoiselle Laffont.

Elle la plie comme sa mère sait plier, la robe en trois, le tablier par-dessus, le bonnet au milieu. Elle a déjà rangé le reste dans la malle. Elle descend au réduit, où Mademoiselle Laffont compte les compresses, et pose le paquet sur l'étagère.

« Je vous la rends. Je retourne à Toulouse. »

Mademoiselle Laffont finit de compter. Elle note un chiffre sur le registre, referme le registre.

« Quand ?

- Quand on me laissera partir.

- On vous laissera demain, si vous voulez. Vous n'êtes rien, ici. Personne ne vous retiendra. »

Elle dit ça sans méchanceté, comme on donne l'heure.

« Le 12 a sa sonde à onze heures. Le 30 vomit dès qu'on le remue, et il est ligaturé. Le petit chasseur, sa lèvre a viré au bleu cette nuit, vous l'avez vu, vous l'avez dit avant moi. J'ai quarante lits, deux infirmiers dont un qui boite, et des dames qui viennent l'après-midi leur lire le journal. Vous savez soigner une face. Il n'y en a pas trois ici qui savent.

- Je suis venue pour lui. »

Mademoiselle Laffont la regarde.

« Eux, ils ne sont venus pour personne. »

Madeleine ne répond pas. Elle pense que ce n'est pas juste, que Mademoiselle Laffont parle aussi pour ses quarante lits et ses deux mains, et qu'elle le sait. Elle pense aussi au 30, qui vomit dès qu'on le remue.

Mademoiselle Laffont prend le paquet sur l'étagère et le lui remet dans les bras.

« Gardez-la. Vous me la rendrez le jour où vous partirez. »

Elle retourne à ses compresses.


Le lendemain, le sergent du bureau vient la chercher en salle.

« Le docteur Morestin vous demande. »

Le bureau est une petite pièce au bout du couloir, avec une fenêtre sur la cour et une table couverte de fiches. L'homme qui est derrière écrit. Il ne se lève pas. Il finit sa ligne avant de lever les yeux, et ses yeux passent sur Madeleine comme sur une fiche de plus, vite, en entier.

« Mademoiselle Calvet. »

Ce n'est pas une question.

« Le docteur Vialat avait demandé votre affectation au service. Elle tient. Vous êtes à la division. Le sergent a les papiers.

- Docteur, je voulais vous dire... »

Il attend. Elle ne finit pas.

« Vialat disait que vous aviez des mains, dit-il. J'ai besoin de mains. »

Il a déjà repris sa plume.

« Merci, mademoiselle. »

Dans le couloir, le sergent lui tend une feuille où son nom est écrit au-dessus d'un tampon. Elle la plie en quatre et la met dans la poche de son tablier, à côté des ciseaux.

Dimanche 11 avril.

Je suis à la division. Je ne suis plus l'infirmière de personne. C'est ce que je demandais à Toulouse.

Je ne lui ai pas dit que je partais. Il ne me l'a pas demandé.


Les jours suivants, elle travaille pour qui opère. Il y a des chirurgiens qu'elle ne connaît pas encore, des internes qui changent, des aides-majors qui arrivent un matin et repartent un mois plus tard pour l'avant. Elle apprend leurs mains comme elle avait appris celles de Vialat, plus vite, parce qu'elle sait maintenant qu'il faut les apprendre. Aucun ne dit « mon infirmière ». Ils disent « Mademoiselle », comme les blessés.

C'est Mademoiselle Laffont qui décide où elle va. Le matin, elle lui dit les lits, trois ou quatre mots par homme, sans s'arrêter.

« Le 7, il ment quand il dit qu'il n'a pas mal. Regardez ses mains, pas sa figure. »

Ou :

« Le 19 a reçu une lettre. Ne lui parlez pas de chez lui aujourd'hui. »

Madeleine a appris son métier à Toulouse, dans des livres et au lit des malades. Ici, elle apprend ce qui n'était pas dans les livres, de la bouche d'une femme qui ne l'explique jamais deux fois.


Un soir de la fin avril, elle refait le pansement d'un chasseur alpin de Savoie, un garçon de dix-neuf ans dont on a recousu la joue le matin même. Il a peur. Il ne le dit pas, mais il tient le drap à deux mains, comme on tient les montants d'une échelle. Elle coupe la bande, noue les chefs, lui pose la main sur l'épaule.

« Ça devrait aller mieux demain. »

Elle l'entend après l'avoir dit. C'est la voix de Vialat, son intonation, sa façon d'appuyer sur le dernier mot. Le garçon lâche le drap.

Au lit d'à côté, Mademoiselle Laffont fait une toilette. Elle ne tourne pas la tête.

Au réfectoire, ce soir-là, quand Madeleine revient s'asseoir en bout de banc, il y a une clé posée à côté de son assiette. Une petite clé de fer, avec une ficelle. C'est celle du réduit et de l'armoire. Mademoiselle Laffont mange sa soupe à l'autre bout de la table.

À Toulouse, les clés étaient aux sœurs. Madeleine met celle-ci dans sa poche et finit sa soupe.


La lettre de sa mère arrive à la fin du mois. Elle l'ouvre dans sa chambre, sous le toit, à la lumière de la fenêtre.

Sa mère écrit comme elle tient les comptes. D'abord le chiffre, ensuite les mots.

Fleurs (œillets blancs) : 2 francs 50. Ton père m'a conduite en carriole, il n'a pas voulu entrer. Il y avait beaucoup de monde au cimetière de Terre-Cabade, des messieurs en noir et des militaires. J'ai donné les fleurs à Madame Vialat. Elle m'a demandé qui j'étais. J'ai dit que j'étais la mère de Madeleine. Elle a dit qu'il parlait de toi.

Ton père a refait la barrière du jardin. Les cerisiers ont bien fleuri. Est-ce que tu manges bien ?

Madeleine relit plusieurs fois la même ligne. Puis elle range la lettre dans le cahier noir, entre deux pages, et elle redescend.


En mai, Madeleine prend sa première garde de nuit.

La salle, la nuit, n'est pas la même. Le poêle est éteint depuis longtemps, les fenêtres sont entrouvertes, et les quarante respirations font un bruit de marée basse, irrégulier, avec des sifflements là où il n'y a plus de nez et des gargouillis là où il n'y a plus de bouche. Elle fait le tour toutes les heures avec la lampe, en tenant la flamme basse. Certains dorment les yeux ouverts, parce qu'ils n'ont plus de paupière pour les fermer. Elle leur met une compresse humide sur l'œil, et elle passe.

Vers deux heures, Firmin monte avec un quart de café. Il le pose sur la table de garde sans rien dire, et il s'assoit sur la marche de la porte, sa mauvaise jambe allongée devant lui.

« Il est infect, dit-il. Mais il est chaud. »

Il est infect. Elle le boit quand même. Firmin parle à voix basse, de Paris, du quartier de la Mouffe où il est né, à deux rues d'ici, de sa mère qui vend des quatre-saisons et qui dit que le Val-de-Grâce, c'est la maison des curés. Il ne parle pas de sa jambe. Madeleine ne demande pas. Quand le 30 se met à tousser, elle se lève, et Firmin se lève aussi, et il tient la lampe pendant qu'elle aspire la bouche à la seringue, sans qu'elle ait eu à le lui demander.

Après, il reprend son quart vide et redescend. Sur le palier, il se retourne.

« Vous restez, alors ?

- On m'a gardée. »

Il a l'air de trouver que ce n'est pas la même chose, mais il ne dit rien.

Le cuirassier de Valenciennes est opéré à la fin du mois. On lui taille un nez dans la peau du front, qu'on fait descendre en la retournant, attachée par un pédicule entre les sourcils. Pendant trois semaines, il a sur la figure une sorte de trompe de peau qui part du front et pend jusqu'à la lèvre. Il dit qu'il ressemble à un éléphant de cirque. Il dit qu'au moins, maintenant, il voit son nez sans loucher. Sa fiancée vient le dimanche. Elle reste une heure au bord du lit, très droite, son chapeau sur les genoux. Elle ne pleure pas. Quand elle s'en va, il prend son carnet sous l'oreiller et ajoute un trait.


En juin, le Cinquième reçoit les blessés d'Artois.

Ils arrivent par trains entiers, après des jours de voyage, avec des pansements qui ont l'odeur de la route. La salle s'est remplie au-delà de ses quarante lits. On a mis des brancards dans l'allée, entre les lits, comme à Toulouse au début de l'automne. Les anciens restent. Le cuirassier de Valenciennes est toujours là, avec son nez neuf qui n'a pas fini de prendre. Les nouveaux s'ajoutent.

Lucien Perrin arrive le 4 juin, avec un convoi de nuit.

Sur sa fiche, il y a son nom, sa classe, son régiment, le 28e d'infanterie, et une date : blessé le 26 mai à Aix-Noulette. Une balle de mitrailleuse lui a fracassé la mâchoire inférieure et emporté la lèvre du bas. Il ne peut ni parler ni fermer la bouche. Le lendemain de son arrivée, les dentistes de Frey lui posent des attelles de métal pour tenir ensemble ce qui reste de l'os, et il passe les jours suivants la tête droite, immobile, à regarder le plafond, avec une ardoise sur le ventre.

Il écrit vite, en lettres penchées, avec une orthographe de bon élève.

J'avais fini mon temps en octobre. Ils m'ont gardé.

Puis, le lendemain :

Vous êtes d'où ?

« De Toulouse. »

Il efface avec sa manche.

Moi de Paris. Mon père fait le bœuf bourguignon le jeudi. Le meilleur du quartier.

Au Cinquième, on l'appelle Perrin. Madeleine l'appelle Monsieur Perrin, et la première fois il lève les sourcils, ce qui chez lui est un rire.

Les premiers jours, elle le nourrit à la sonde, par le nez, cinq fois par jour. Il compte les centilitres avec elle sur ses doigts. Entre deux repas, il écrit sur l'ardoise ce qu'il mangera quand il aura de nouveau une bouche.

Une tranche de jambon persillé.

Le lendemain :

Des œufs en meurette.

Madeleine demande ce que c'est. Il réfléchit, la craie en l'air.

Des œufs pochés dans du vin rouge.

Elle fait la grimace. Il lève les sourcils.

Un lundi de la mi-juin, quand elle revient de son jour de repos, l'ardoise l'attend, déjà écrite.

Mon père est venu hier. Il n'a rien dit. Il a apporté du pain d'épices.

Sur la tablette, il y a un pain d'épices entier, enveloppé dans du papier blanc, auquel personne n'a touché. Lucien le pousse vers elle du bout des doigts, puis il efface et il écrit.

Pour vous. Et pour ceux qui peuvent.

Le soir, Madeleine le coupe en tranches fines sur la table de garde et le partage entre les lits où l'on peut mâcher. Le chasseur alpin en prend deux. Le cuirassier dit que ça sent Noël. Il en reste la moitié, qu'elle remet sur la tablette de Lucien, dans son papier, pour qu'il le voie.

Au pied de son lit, un matin, un dentiste et un chirurgien discutent à voix basse. Le dentiste veut attendre que l'os ait pris. Le chirurgien veut refaire la lèvre tout de suite, pour qu'il puisse manger et parler. Ils ne se disputent pas. Ils sont polis, chacun parle de ses raisons, aucun ne cède. Lucien les regarde l'un après l'autre, puis il regarde Madeleine. Firmin, qui passe avec son balai, lui fait un clin d'œil, et elle sait à quoi il pense. Les planches.

C'est le chirurgien qui l'emporte. L'opération est fixée au 28 juillet.


Le 20 juin, Mademoiselle Laffont l'arrête dans le couloir.

« Demain, greffe graisseuse au 22. Vous préparerez la joue. Et la fesse.

- La fesse ?

- C'est là qu'il prend la graisse. Rasez large. »

Le 22 est un brigadier d'artillerie dont la branche de la mâchoire a été cassée en septembre, quelque part dans la Marne. L'os s'est ressoudé. La joue, au-dessus, s'est effondrée comme un toit dont on a retiré la poutre, et il lui reste un creux où l'on pourrait poser un œuf. Il demande à Madeleine, pendant qu'elle le rase, si c'est vrai qu'on va lui mettre de la fesse dans la figure. Elle dit oui. Il réfléchit un moment.

« Faudra pas le dire à ma femme. »

Madeleine n'est pas au bloc. Elle le voit revenir à midi, endormi, avec un pansement sur la joue et un autre plus bas. Les jours suivants, elle surveille les deux. La peau tient, la joue ne chauffe pas, la fièvre ne vient pas. Au bout d'une semaine, quand on retire les fils, le creux a disparu. À sa place, il y a une bosse, une vraie, trop grosse, comme une pâte qui a trop levé.

Sur la fiche du 22, à l'encre violette, il y a une ligne nouvelle. Compression élastique.

Madeleine pose la bande le soir même. Mademoiselle Laffont est derrière elle.

« Serrez. Plus que ça. »

Elle serre. Le brigadier grimace et dit que s'il avait su, il aurait gardé son trou. Les jours passent, la bosse descend sous la bande, un peu chaque matin, jusqu'à ce que la joue ressemble à une joue. Et sous la vieille cicatrice, que personne n'a touchée, la peau est devenue souple. Madeleine la sent sous ses doigts quand elle défait la bande. Elle demande pourquoi. Mademoiselle Laffont hausse les épaules.

« Personne ne sait. Ça le fait. »


Le 27 au soir, Madeleine fait sa dernière visite. La salle est calme. Les fenêtres sont ouvertes sur la cour, il fait encore jour, on entend les martinets crier au-dessus du dôme.

Elle vérifie les attelles de Lucien, la sonde, la peau autour de la plaie. Demain, on lui fera une lèvre avec la peau du menton et du cou. Ce sera la première fois. Il y en aura d'autres. Il le sait, on le lui a dit, et il a écrit D'accord sur l'ardoise en appuyant si fort que la craie s'est cassée.

Elle lui pose la main sur l'épaule.

« Ça devrait aller mieux demain, Monsieur Perrin. »

Il prend l'ardoise et la craie.

Vous dites ça à tout le monde ?

« Oui. »

Il la regarde un moment. Puis il efface avec sa manche, et il écrit.

Tant mieux.