Le bloc
Paris, mars - décembre 1916
Les blessés de Verdun arrivent à la fin de février, et ils ne cessent plus d'arriver.
Les trains entrent la nuit. On entend les ambulances dans la rue Saint-Jacques, puis les brancards dans la cour, puis les pas dans l'escalier, et au matin la salle a dix lits de plus, serrés dans l'allée, et dix hommes qui regardent le plafond sans savoir encore où ils sont. Certains arrivent avec leur casque, qu'ils ont gardé contre eux pendant tout le voyage, posé sur la couverture ou serré entre les genoux. Le casque est cabossé, troué parfois, et ils ne veulent pas qu'on le leur prenne. Madeleine le pose sous le lit, à portée de main.
Les hommes de 1914 n'avaient pas de casque. Elle s'en souvient en voyant ceux-là. À Toulouse, Fernand avait eu les joues traversées sous un képi.
Elle fait le premier tri d'un coup d'œil, maintenant, avant même d'avoir lu la fiche. Celui-ci a le nez, il lui faudra le front. Celui-là a la mâchoire, il ira d'abord aux dentistes. Celui du fond respire mal, il faudra le surveiller cette nuit. Elle ne le dit à personne. Elle range les hommes dans sa tête comme sa mère rangeait les commandes, par ordre d'urgence, et elle attend la visite pour voir si elle s'est trompée. Elle se trompe de moins en moins.
Ceux de Verdun ne parlent pas de Verdun. Ils parlent de leur village, de leur mère, de la soupe qui arrivait froide, des rats qui mangeaient les courroies des musettes. Un sergent de la Sarthe, qui a perdu l'œil et la moitié de la joue, raconte qu'il a passé quatre jours dans un trou d'obus avec un camarade et un Allemand, tous les trois blessés, et qu'ils ont partagé l'eau du bidon de l'Allemand parce que c'était le seul qui restait plein. Il dit que l'Allemand s'appelait Otto, qu'il était boulanger, et qu'il avait des photos de ses enfants. Il dit qu'il ne sait pas ce qu'Otto est devenu. Puis il demande à Madeleine si elle a un peu de tabac, et il ne parle plus jamais du trou.
Une nuit de mars, l'un des hommes de Verdun vomit.
C'est un grand garçon de la Meuse, arrivé l'avant-veille, à qui les dentistes ont lié les deux mâchoires l'une à l'autre avec du fil d'acier pour que l'os reprenne. Madeleine est à trois lits de lui. Elle entend le hoquet, le bruit de gorge, et elle sait avant d'avoir tourné la tête.
Elle est là en quatre pas. Les ciseaux sont dans sa main sans qu'elle se rappelle les avoir sortis. Elle coupe les ligatures, une, deux, trois, sans regarder ses doigts, en regardant la gorge. Elle lui ouvre la bouche, lui tourne la tête sur le côté, vide, aspire à la seringue, vide encore. Firmin est arrivé avec la lampe. Il la tient haut, sans un mot. Le garçon tousse, crache, respire.
Après, il pleure, parce qu'il a eu peur et parce qu'il a honte d'avoir sali le lit. Madeleine change les draps. Elle va chercher le dentiste de garde pour qu'il refasse les ligatures. Puis elle essuie les ciseaux, les remet dans sa poche, et finit sa tournée.
Le matin, en se lavant les mains, elle s'aperçoit qu'elle ne les touche plus à travers la toile.
Le garçon de la Meuse ne lui dit pas merci. Il ne peut pas, avec ses mâchoires reliées. Mais pendant les trois semaines qu'il reste au Cinquième, chaque fois qu'elle passe près de son lit, il lève la main, la paume ouverte, comme on salue quelqu'un de l'autre côté d'une rivière.
En avril, l'aide de Morestin tombe malade.
C'est une infirmière du cadre qui l'assiste depuis le début de la guerre, une femme qu'on ne voit jamais en salle, qui vit au bloc comme d'autres vivent à l'église. On la remplace par une autre, qui sait son métier, qui a de bonnes mains, et qui ne tient pas une matinée. Madeleine ne voit rien de ce qui se passe derrière la porte. Elle voit seulement l'infirmière ressortir à midi, le visage fermé, et entend dire qu'elle tendait les instruments trop tôt, ou trop tard, qu'elle ne se mettait pas où il fallait, qu'il avait fini par opérer sans rien demander et par se servir lui-même sur la table.
Le lendemain matin, le sergent vient la chercher en salle.
« Le docteur Morestin vous demande au bloc. »
Elle se lave, change de tablier, entre. La salle d'opération est blanche et crue, avec une grande verrière, une lumière qui ne laisse rien dans l'ombre, et une odeur d'éther qui pique les yeux. Le blessé est déjà endormi. Morestin est debout à côté de la table, les mains gantées levées devant lui, et il attend.
Elle le voit vraiment pour la première fois. Il a des cheveux sombres, épais, rejetés en arrière, qui grisonnent aux tempes. Une moustache très fournie, aux pointes relevées, qui rejoint une barbe courte sur les joues et plus longue sous le menton. Le front haut. Il la regarde comme il l'a regardée dans son bureau, un an plus tôt, une fois, vite, en entier.
« Mettez-vous là. »
Elle se met là. C'est la place de Vialat, à gauche, celle qu'elle a occupée six ans à Toulouse, celle d'où l'on voit les mains.
Il opère sans parler. Il ne demande presque rien, et quand il demande, c'est d'un mot, ou d'un mouvement de la main. Madeleine ne connaît pas ses mains, et elle les apprend comme elle a appris celles de Vialat, en les regardant. Elles ne ressemblent pas à celles de Vialat. Elles ne cherchent pas, elles ne tâtonnent jamais, elles vont droit à ce qu'elles veulent comme si elles l'avaient déjà fait cent fois, et c'est peut-être le cas. Au bout d'une demi-heure, elle tend la pince avant qu'il ouvre la main. Il la prend sans la regarder.
Quand c'est fini, il retire ses gants.
« Demain, huit heures. »
Il sort.
Mardi 18 avril.
Le docteur Morestin m'a prise au bloc. Il n'a pas dit pour combien de temps. Je crois qu'il ne le sait pas, et que ça ne l'intéresse pas. Il voulait des mains.
Je suis à la place du docteur Vialat. Je veux dire à la place que j'avais à côté de lui.
Elle va au bloc le matin, en salle l'après-midi et le soir. Mademoiselle Laffont a refait le tableau des gardes sans en parler, et Madeleine trouve un jour son nom écrit à une autre colonne, d'une écriture droite, à l'encre noire.
Morestin ne lui parle pas davantage au bloc qu'ailleurs. Il dit « Mademoiselle », et ce qu'il veut. Un matin, au milieu d'une joue, il s'arrête, la regarde par-dessus le champ, et dit :
« Vous avez vu ? »
Elle a vu. Elle ne sait pas exactement quoi, mais elle a vu que la peau, à cet endroit, venait toute seule, sans tirer, et qu'il allait s'en servir.
« Oui, docteur. »
Il reprend.
En juin, un photographe vient au Cinquième.
Il installe son appareil dans la cour, contre un drap blanc tendu entre deux poteaux, avec une chaise devant. Morestin veut des images de chaque homme, avant, pendant, après, de face et de profil, pour suivre ce que deviennent les visages et pour montrer plus tard ce qu'on a fait. Les blessés descendent un par un. Certains refusent. D'autres demandent s'ils pourront avoir une copie pour leur mère, et on leur dit que non.
Madeleine les assoit sur la chaise, leur tourne la tête, de face, puis de profil, la main sous le menton, comme le photographe le lui montre. Elle retire les pansements juste avant la pose et les remet juste après. Les hommes regardent l'objectif sans ciller, parce qu'on leur a dit de ne pas bouger, et pendant une seconde, sous le drap noir, le photographe voit ce qu'eux ne veulent pas voir.
Désiré descend le dernier. Il s'assoit, se tient droit, lève le menton avant qu'on le lui demande, et présente son profil gauche, celui où l'on voit le mieux l'arête.
« Celui-là, je le veux bien, dit-il. Pour mes vieux. »
Ses vieux sont à Valenciennes, de l'autre côté des lignes, et il ne sait pas s'ils sont vivants. Le photographe ne dit rien. Madeleine non plus.
En mai, Firmin l'attend dans la cour, un soir, à la sortie du réfectoire.
Il a quelque chose dans la main, enveloppé dans du papier journal, et il le tient comme on tient un oiseau qui pourrait s'envoler. Il le lui tend sans la regarder.
C'est un petit miroir de poche, rond, dans un cadre de corne, avec un couvercle qui se rabat. Il est neuf. Il sent encore la boutique.
« C'est pour vous, dit Firmin. Comme ça, vous ne me prendrez plus le mien. »
Madeleine ne sait pas quoi dire. Elle dit qu'elle ne peut pas, qu'il n'aurait pas dû, que ça a dû coûter cher. Firmin hausse les épaules, dit que non, que c'était chez un marchand de la rue Mouffetard qui doit de l'argent à sa mère, et il s'en va avant qu'elle ait pu le lui rendre, de son pas qui penche.
Le soir, dans sa chambre, elle ouvre le couvercle. Elle ne s'est pas vue depuis seize mois, sinon dans les vitres, de nuit, en reflet trouble. Elle approche le miroir de son visage. Elle a des cernes. Elle a les cheveux plus courts qu'à Toulouse, parce qu'elle les a coupés elle-même, l'hiver dernier, aux ciseaux de pansement. Elle a les yeux de sa mère.
Elle referme le couvercle et range le miroir dans la malle, avec la tenue de Mademoiselle Laffont.
Le jeudi, elle va chez Perrin.
Ce n'est pas une décision. Le premier jeudi de chaque mois, puis un jeudi sur deux, puis presque tous, elle passe la Seine au pont d'Austerlitz, longe les tonneaux, pousse la porte sans s'arrêter devant. Madame Perrin lui garde la table près du poêle. Le père sort de la cuisine, lui dit bonjour d'un signe de tête, et lui demande ce que mange Lucien.
« De la purée. Des œufs. De la soupe épaisse.
- Il mâche ?
- Un peu. D'un côté. »
Le père hoche la tête et retourne à ses casseroles. La semaine suivante, il y a une terrine dans un pot de grès, enveloppée dans un torchon, posée sur la chaise à côté d'elle quand elle se lève pour partir. Pour la salle, dit Madame Perrin. Pour ceux qui peuvent. Madeleine la porte jusqu'au Val-de-Grâce contre elle, dans les rues sombres, comme on porte un enfant endormi.
Elle ne dit pas grand-chose, chez Perrin. Madame Perrin parle pour deux, du quartier, des prix, des clients qui ne paient pas, d'une cousine de Beaune qui a perdu son mari en Champagne. Madeleine écoute. Elle mange. Dans cette salle qui sent le vin et le pain chaud, elle n'est pas obligée d'être la femme de la tenue, et elle n'est plus tout à fait la fille du pont. Elle ne sait pas bien qui elle est, chez Perrin. Ça n'a pas l'air d'avoir d'importance.
En juillet, la Somme.
D'autres trains, d'autres convois, d'autres hommes, et toujours les mêmes visages défaits. La salle déborde. On ouvre une autre salle, plus loin dans le pavillon, et Madeleine fait les deux.
Un soir, elle s'arrête au lit d'un soldat qu'on a monté l'après-midi. Il a le bas du visage emporté, comme l'homme du 21 décembre à Toulouse, et l'éclat est allé plus loin, dans le cou, là où personne ne peut aller. Il respire par un tuyau. Il a de la fièvre, une fièvre qui ne trompe pas, et une odeur que Madeleine connaît maintenant aussi bien que celle de la Javel. Le chirurgien est passé, a regardé, n'a rien écrit sur la fiche. Il ne passera pas la nuit.
Il a les yeux ouverts. Il la regarde comme Fernand la regardait, pour savoir.
Elle lui refait son pansement, doucement, en prenant son temps, puisqu'elle a le temps. Elle lui mouille les lèvres de ce qu'il en reste. Elle lui pose la main sur l'épaule.
« Ça devrait aller mieux demain. »
Il ferme les yeux.
Dans le réduit, plus tard, Mademoiselle Laffont range les bandes à côté d'elle. Elle ne la regarde pas.
« Vous parlez comme lui. »
Madeleine finit de plier une compresse.
« Il disait ça à tout le monde.
- Je sais. »
Le soldat meurt vers quatre heures du matin. C'est Madeleine qui fait la toilette.
À la fin de l'été, Lucien mange.
Il mange lentement, de petits morceaux, en mâchant d'un côté, et il lui faut une heure pour un repas qui en prend dix minutes aux autres. Il parle aussi, assez pour qu'on le comprenne sans attendre la fin des mots. Sa lèvre est une lèvre, son menton est un menton, et quand il sourit, ce qui arrive souvent, la moitié gauche de son visage suit, la droite reste où elle est.
Il n'a plus besoin de l'ardoise. Il la garde quand même sur sa tablette, propre, avec la craie posée dessus.
Un après-midi de septembre, il regarde Désiré traverser la salle. Désiré ne quitte plus son lit que pour aider. Il porte les plateaux, il pousse les chariots, il fait manger ceux qui ne peuvent pas, en leur racontant Valenciennes. Il attend sa réforme. Son nez, de profil, contre la fenêtre, ressemble à un nez.
Un soir, il demande à Madeleine de l'aider à écrire une lettre. Il sait écrire, mais pas ce genre de lettre. C'est pour le bureau, pour dire où il ira quand on le réformera. Il ne peut pas rentrer chez lui. Il n'a plus de fiancée. Il a un cousin à Lens qu'il n'a pas vu depuis la guerre, qui est peut-être mort, et un ancien camarade de régiment qui tient un garage à Saint-Ouen. Ils écrivent Saint-Ouen. Désiré relit la lettre trois fois, la signe en appuyant fort, et dit que c'est quand même drôle de choisir sa ville comme on choisit un plat.
« Il était comment, avant ? demande Lucien.
- Plus gros. Il dit. »
Lucien regarde encore un moment. Puis il se tourne vers Madeleine.
« Ma mère porte les plats seule depuis deux ans. Elle a mal aux bras. Elle ne le dit pas. »
Madeleine attend la suite. Il n'y en a pas, pas ce jour-là.
En octobre, il arrive un artilleur dont un éclat a enfoncé la pommette et le rebord de l'œil. La joue est plate comme une planche, l'œil a glissé vers le bas, il voit double. Madeleine le regarde pendant que les brancardiers l'installent. Elle pense : cartilage. Elle pense : une côte. Elle ne le dit à personne.
À la visite, Morestin regarde l'artilleur longtemps, touche la joue, l'arcade, fait suivre son doigt à l'œil. Puis il se tourne vers l'interne.
« Cartilage. »
Le lendemain matin, quand Madeleine prépare l'artilleur pour le bloc, elle rase la joue et le flanc droit, au-dessus des côtes. Personne ne le lui a demandé.
En novembre, une lettre de sa mère arrive avec une adresse nouvelle. Sa mère l'a recopiée sur la dernière lettre de Madeleine, lettre par lettre, de son écriture ronde et penchée.
Mademoiselle Madeleine Calvet, infirmière. Hôpital militaire du Val-de-Grâce, 5e division, pavillon B, salle 28. Paris.
Sa mère n'a jamais écrit infirmière sur une enveloppe. Avant le mois de mars, elle mettait seulement le nom de l'hôpital, comme si elle n'osait pas.
Dans la lettre, elle dit que la Garonne a débordé à l'automne, que le père a réparé la barque des voisins, que les cerisiers ont donné. Elle dit que la boulangère de la rue de Madeleine, à Toulouse, a demandé de ses nouvelles. Elle demande si Madeleine mange bien. Pour une fois, Madeleine répond la vérité, en détail, le bœuf, la terrine, les œufs en meurette. Elle se dit que sa mère ne la croira pas.
En décembre, Morestin opère au bloc un fantassin dont les lèvres et les joues ont été déchirées, puis recousues à l'avant n'importe comment, et que la cicatrice a fini par tirer de travers, comme une toile mal tendue. La bouche ne ferme plus. Elle est tirée vers l'oreille, figée dans une grimace que l'homme ne peut pas défaire.
Morestin ne prend pas de peau ailleurs. Il défait. Il libère les tissus de la cicatrice, petit morceau par petit morceau, il les fait glisser, tourner, il les remet ailleurs que là où ils étaient, et peu à peu la bouche revient au milieu du visage. Ça dure des heures. Madeleine tient les écarteurs, tend les fils, coupe, et elle voit les morceaux trouver leur place comme ceux d'un jeu de patience, quand on a cherché longtemps et que d'un coup tout s'emboîte. Le soir, au réfectoire, une infirmière du cadre lui apprend que Morestin les appelle comme ça lui-même.
La veille de Noël, Lucien attend que la salle soit calme. Il a préparé ce qu'il va dire, ça se voit, comme pour son premier « Merci ».
« Je voudrais continuer. »
Madeleine sait de quoi il parle. Elle le savait depuis septembre, depuis Désiré traversant la salle avec son nez de profil.
« Vous mangez. Vous parlez. »
Il fait oui de la tête.
« Je voudrais servir en salle. Chez nous. Que les clients ne regardent pas leur assiette quand je leur porte la leur. »
Il dit ça sans se plaindre, comme on donne une commande.
À la visite du lendemain, il le demande à Morestin. Morestin le regarde, touche la joue droite, le coin de la bouche, la cicatrice du cou. Il réfléchit un moment, pas très longtemps.
« On peut », dit-il.