Ça devrait aller mieux demain

Un visage

Paris, janvier - décembre 1917


En février, on fait les albums.

Chaque homme qui ira devant l'Académie aura le sien, un petit cahier à couverture toilée, avec ses photographies dans l'ordre. La première, celle de l'arrivée, puis les autres, opération après opération, jusqu'à la dernière, prise dans la cour contre le drap blanc. Les internes collent les épreuves le soir, au bureau, et écrivent les dates dessous à l'encre. Madeleine les aide quand elle a fini en salle. Elle reconnaît des visages qu'elle a oubliés, des pansements qu'elle a faits, des lits où il y a maintenant d'autres hommes.

Celui de Désiré commence par un homme sans nez. Elle ne se souvenait pas qu'il avait été comme ça. Elle se souvenait de la blague sur le nez plus petit.

Le 13 mars au matin, ils sont soixante dans la cour, en uniforme brossé, les chaussures cirées, l'album sous le bras. Madeleine a passé la nuit à recoudre des boutons et à refaire des pansements qui ne devaient pas se voir. Elle redresse le col de Désiré, rentre une mèche sous son calot. Il se laisse faire comme un enfant qu'on habille pour la photo de première communion.

« Vous venez pas ?

- Non. Il y a la salle. »

Ils partent en voitures, par groupes. Ils reviennent le soir, fatigués, contents. Désiré raconte. Une grande salle avec des messieurs en habit, très vieux, très sérieux, qui les regardaient un par un, de près, avec des lorgnons, en tournant les pages des albums. Morestin passait d'un homme à l'autre et expliquait, simplement, comme il explique aux internes.

« Ils nous regardaient comme des montres qu'on aurait réparées, dit Désiré. On était fiers quand même. »


Désiré part à la fin de mars. Réformé.

Il a un costume civil que lui a trouvé une dame de la Croix-Rouge, un peu court aux manches, et une valise de carton. Il fait le tour de la salle, serre les mains qui peuvent se tendre, donne une tape sur l'épaule des autres. Il s'arrête longtemps au lit de Lucien. Ils ne disent rien, ou pas grand-chose, ou des choses à eux.

Au bout de l'allée, il pose sa valise devant Madeleine.

« Je vous écrirai. »

Elle dit oui. Ils disent tous ça.

Il hésite, comme s'il allait ajouter quelque chose, puis il reprend sa valise et descend l'escalier. Par la fenêtre, elle le regarde traverser la cour, passer devant le poste de garde, saluer le planton. À la grille, il se retourne, lève la main, et il disparaît dans la rue Saint-Jacques avec son nez droit et sa valise.


En avril, les blessés du Chemin des Dames commencent à arriver, d'abord quelques-uns, puis davantage, semaine après semaine. Les lits de ceux qui sont partis ne restent pas vides une nuit.

Parmi eux, il y a un aspirant de vingt ans, un instituteur de l'Yonne, à qui un éclat a pris la mâchoire du bas et qui écrit des vers sur son ardoise. Pas de beaux vers. Des vers de salle, qui riment avec sonde, bouillon, dentiste et Morestin, et que les autres se passent de lit en lit en riant avec la bouche fermée. Il en fait un par jour. Le soir, il les recopie au propre dans un carnet d'écolier. Il dit à Madeleine qu'un jour, quand il y en aura assez, il en fera un journal, imprimé, avec des dessins, pour toute la division.

« Et vous l'appellerez comment ? »

Il réfléchit, la craie en l'air, puis il efface et il écrit : Je cherche.

Lucien regarde arriver les nouveaux depuis son lit, assis, les mains croisées sur la couverture. Il les aide quand il peut, comme Désiré le faisait. Il parle aux plus jeunes de la soupe, du métro, des filles de Paris.

Il a repris les plateaux de Désiré. Il les porte d'un lit à l'autre, à midi et le soir, sur une seule main, à hauteur d'épaule, en se faufilant entre les brancards de l'allée sans jamais renverser une goutte de bouillon. Il annonce les plats comme dans une salle de restaurant. Soupe de légumes, potage du jour, purée maison. Les hommes rient. Certains commandent. Il prend les commandes avec un sérieux de maître d'hôtel et apporte la même soupe à tout le monde.

« Mon père m'a appris à huit ans, dit-il à Madeleine. Il disait qu'un plateau, ça se porte avec le bras, pas avec les yeux. » Il mange. Il parle. Il a une bouche qui ferme, un menton, une lèvre. La moitié gauche de son visage sourit. La droite reste où elle est, creuse sous la pommette, là où l'os a manqué et où la peau s'est collée contre ce qui restait.

Morestin a décidé de la remplir. De la graisse, prise dans la fesse, comme pour le brigadier, il y a deux ans. Une opération qu'il a faite cent fois. Madeleine a vu le brigadier repartir avec une joue. Elle a vu le caporal, l'artilleur, d'autres. Elle regarde la joue de Lucien et elle pense, elle aussi, qu'on peut faire mieux.

Le jeudi d'avant, chez Perrin, Madame Perrin l'a raccompagnée jusqu'à la porte, comme toujours. Sur le seuil, elle l'a retenue par la manche.

« Il faut vraiment ? »

Elle ne disait pas quoi. Elle n'avait pas besoin de le dire.

Madeleine a pensé au brigadier, au caporal, à l'artilleur. À la joue qui reste où elle est quand l'autre sourit. Aux clients qui ne regarderaient plus leur assiette.

« Il le veut, a-t-elle dit. Et ça peut être mieux. »

Madame Perrin a hoché la tête, lentement, et lui a lâché la manche.

La veille, elle vérifie ses pansements, la fesse rasée, la joue lavée. Il ne demande rien. Elle lui pose la main sur l'épaule.

« Ça devrait aller mieux demain, Monsieur Perrin. »

Il ne lui demande plus si elle dit ça à tout le monde. Il sourit avec la moitié qui peut.

« Jeudi, vous direz à ma mère que j'aurai deux joues. »


L'opération se passe bien. Madeleine est au bloc, à gauche. Morestin taille la loge sous la peau, Madeleine lui tend la graisse dans une compresse tiède, il la glisse, il la façonne, il referme. Ça prend moins d'une heure. Lucien se réveille dans la salle à midi, nauséeux, avec un pansement sur la joue et un autre plus bas, et il fait le signe du pouce levé à Madeleine, qui lui essuie la bouche.

Le deuxième jour, rien. Le troisième, la joue est chaude.

Le quatrième, il a de la fièvre. Trente-huit cinq le matin, trente-neuf le soir. Madeleine défait le pansement et voit la peau rouge, tendue, luisante comme une prune. Elle le dit à l'interne, qui le dit à Morestin. Morestin vient, regarde, rouvre. Il sort la graisse, ou ce qu'elle est devenue, une matière grise et liquide qui sent mauvais. Il nettoie, il draine, il laisse ouvert.

La fièvre ne descend pas.

Madeleine le soigne comme elle n'a soigné personne. Elle fait les lavages toutes les heures, elle change les mèches, elle le fait boire à la cuillère, elle lui rafraîchit le front et la nuque avec des linges mouillés. Elle reste après son service. Mademoiselle Laffont la laisse faire et fait le reste de la salle à sa place, sans rien dire. Firmin monte de l'eau fraîche la nuit. Le sixième jour, Lucien a des frissons qui secouent le lit, et Madeleine connaît ces frissons-là. Elle les a vus à Toulouse. Elle sait ce qu'ils veulent dire. Elle continue.

Il parle encore, par moments. Le septième jour, il lui demande quel jour on est.

« Mercredi.

- Demain, c'est le bœuf. »

Elle dit oui. Elle lui dit qu'elle ira, qu'elle dira à sa mère, pour les deux joues. Il ferme les yeux.

Il meurt dans la nuit du huitième jour, un peu avant l'aube, pendant qu'elle lui tient le poignet pour compter le pouls. Elle compte jusqu'au bout. Puis elle écrit l'heure sur la feuille, au pied du lit, et elle fait la toilette.

Jeudi 31 mai.

Lucien Perrin, mort à quatre heures cinquante. Fièvre à quarante et un depuis la veille au soir. Pouls filant à partir de deux heures, irrégulier, puis imperceptible.

Il est mort un jeudi. C'est le jour du bœuf.


Le corps est rendu à la famille le surlendemain.

Madeleine sait à quelle heure les parents doivent venir. Ce matin-là, elle demande à être au bloc. Elle tient les écarteurs sur une joue qu'elle ne regarde pas, pendant que dans la cour, sous ses fenêtres, un homme lourd et une femme en noir suivent un cercueil jusqu'à la grille. Elle ne descend pas.

Le soir, elle refait le pansement d'un chasseur qui doit être opéré le lendemain. Un garçon du Morvan, qui a peur, comme ils ont tous peur, et qui la regarde, comme ils la regardent tous, pour savoir. Elle noue les chefs de la bande. Elle lui pose la main sur l'épaule.

« Ça devrait... »

Elle s'arrête.

Le garçon attend. Elle a la main sur son épaule et rien dans la bouche. Elle enlève sa main, elle range les ciseaux, elle passe au lit suivant.

Au bout de l'allée, Mademoiselle Laffont a vu. Elle ne dit rien. Elle va au lit du garçon du Morvan, s'assoit au bord, et elle reste avec lui un moment, à lui parler à voix basse, de sa ferme, de ses bêtes, de ce qu'il voudra.


Morestin la fait appeler trois jours plus tard, après un bloc.

Il est dans son bureau, devant ses fiches, comme la première fois. Il ne la fait pas asseoir. Il a la fiche de Lucien devant lui. Elle la reconnaît à son écriture, au crayon, en haut à droite : 28e d'infanterie. Aix-Noulette.

Il la regarde longtemps, plus longtemps qu'il ne l'a jamais regardée.

« Il a eu raison de demander », dit-il.

Elle ne répond pas.

« Ce n'est pas une vie, de vivre sans visage. Ils le savent. Ils le savent mieux que nous. » Il pose la main à plat sur la fiche. « C'est pour ça que je les refais. »

Il se tait. Puis il reprend sa plume, comme on referme une porte.

« Merci, mademoiselle. »

Elle sort. Dans le couloir, elle s'aperçoit qu'il ne lui a rien demandé, et qu'il ne l'avait fait venir que pour ça.


Elle ne va plus chez Perrin.

Le jeudi, elle reste dans sa chambre, ou elle descend dans la cour et fait le tour du cloître, plusieurs fois, jusqu'à l'heure du réfectoire.

Le reste de la semaine, elle travaille. Elle fait tout, et bien, et vite, au bloc le matin, en salle l'après-midi, la nuit quand on la met de garde et quand on ne la met pas. Elle ne dit plus la phrase. Elle pose la main sur les épaules, quand il faut, et elle se tait. Les blessés ne s'en aperçoivent pas, ou font semblant. Firmin, un soir, lui monte un quart de café qu'elle n'a pas demandé, le pose sur la table de garde, et repart sans s'asseoir sur la marche. Elle ne se demande pas pourquoi elle n'y va pas. Elle sait ce qu'elle a dit à Lucien, la veille, la main sur son épaule, et ce qu'elle a pensé de sa joue. Elle sait que Madame Perrin porte les plats seule et qu'elle a mal aux bras.

Jeudi 14 juin.

Je n'y suis pas allée.

Je lui ai dit que ça pouvait être mieux. Elle m'a lâché la manche.

Il disait que son père ne dit jamais rien d'autre que mangez, ça va refroidir. Je ne veux pas l'entendre le dire.


En juillet, une lettre arrive de Saint-Ouen, d'une écriture appliquée, avec des fautes. Madeleine la recopie dans le cahier noir, mot pour mot, avec les fautes.

Mademoiselle,

Je vous avais dit que j'écrirai et je le fais. Je travaille au garage de mon camarade, je répare les moteurs, c'est pas si différent de ce que vous faisiez sur moi. Le matin je prend le pain à la boulangerie du coin. La boulangère me regarde quand elle me rend la monnaie. Elle regarde pas ailleurs. Elle m'a demandé si c'était la guerre et j'ai dit oui. Elle a dit que ça m'allait bien quand même. Je sais pas si c'est vrai mais je reviens tous les matins.

J'ai appris pour Perrin. On me l'a écrit. Je voulais vous dire que c'est pas vous.

Bien respectueusement,

Désiré Hennequin.


En août, le planton du poste de garde monte la chercher.

« Il y a un monsieur pour vous. Il ne veut pas entrer. »

Le père de Lucien est devant la grille, dans la rue, en costume du dimanche, son chapeau à la main. Il a maigri. Le costume flotte un peu aux épaules. Il la regarde descendre la cour, traverser, passer la grille, et il ne bouge pas avant qu'elle soit devant lui.

« Vous ne venez plus », dit-il.

Ce n'est pas un reproche. C'est un constat, comme on dit qu'il a plu.

Madeleine ouvre la bouche. Elle veut lui dire pour la joue. Pour la phrase. Pour la nuit, le pouls, l'heure sur la feuille. Elle ne dit rien de tout ça.

« Jeanne vous garde la table, dit le père. Tous les jeudis. Elle met le couvert. Elle l'enlève à trois heures. »

C'est là que ça vient. Pas dans la salle, pas au bloc, pas la nuit du huitième jour, pas dans la cour en regardant le cercueil passer la grille. Là, sur le trottoir de la rue Saint-Jacques, devant un homme en costume du dimanche qui tient son chapeau à deux mains. Elle pleure comme elle n'a pas pleuré depuis Pierre. Elle ne peut pas s'arrêter. Des passants se retournent. Le planton regarde ailleurs.

Le père attend. Puis il lui pose la main sur l'épaule, une grosse main de cuisinier, lourde et chaude, et il la laisse là, sans rien dire, le temps qu'il faut.


En octobre, une lettre arrive de Toulouse, d'une écriture qu'elle ne connaît pas, fine et droite, avec des majuscules à l'ancienne.

C'est sœur Marie-Joseph. Elle n'a jamais écrit à Madeleine. Madeleine ne savait pas qu'elle savait écrire autre chose que les étiquettes des tisanes.

Elle écrit que l'école a fermé, faute de candidates. Qu'il n'y aura plus de petites laïques à Saint-Lazare, et que la salle est revenue aux sœurs, comme avant. Elle écrit qu'elle a vu la mère de Madeleine cet été, venue à l'Hôtel-Dieu porter des œufs et du linge pour les blessés, et que la mère de Madeleine lui a tout raconté, Paris, le Val-de-Grâce, le docteur Morestin, l'enveloppe où il est écrit infirmière. Qu'elle a su pour les fleurs, aussi, à l'enterrement du docteur Vialat.

Je vous ai vue arriver en 1908 avec votre diplôme et votre petite voix. Je vous ai vue prendre la salle aux internes et un peu à nous. Je ne l'ai jamais dit. Je suis fière de vous, Madeleine. Je prie pour vous et pour vos blessés.

Madeleine relit la lettre deux fois. Elle pense au rouge qui montait jusqu'à la cornette, aux cartes rendues sur le lit du 31 comme une soupière. Les sœurs ne disent jamais rien. Celle-là l'a écrit.


Le jeudi suivant, elle passe la Seine au pont d'Austerlitz.

Elle longe les tonneaux, trouve la rue, s'arrête devant l'enseigne verte et jaune. Il y a toujours Cuisine bourguignonne sur la vitre, en lettres blanches qui s'écaillent. Elle reste devant la porte, comme la première fois.

Madame Perrin la voit, pose sa soupière, vient ouvrir. Elle ne dit rien. Elle la serre contre elle, sur le pas de la porte, longtemps, et la fait entrer.

La table près du poêle est mise. Le père sort de la cuisine avec une assiette creuse, la pose devant elle, et reste debout un moment, son torchon sur l'épaule.

« Mangez, dit-il. Ça va refroidir. »