Ça devrait aller mieux demain

Toulouse

Toulouse, août 1914 - janvier 1915


Madeleine traverse le Pont-Neuf à six heures moins le quart. La Garonne est basse, comme tous les étés, et laisse voir de longs bancs de galets où les gamins de Saint-Cyprien viendront pêcher dans la matinée. Elle a acheté son pain au coin de sa rue, sur l'autre rive. Un homme en veste d'employé est passé devant elle sans la voir, et la boulangère lui a rendu un sou de moins qu'elle ne devait. Madeleine a vu le compte. Elle a ouvert la bouche, puis elle a rangé les pièces dans son porte-monnaie.

Le vestiaire de l'Hôtel-Dieu a une lumière jaune et une odeur de Javel qui prend à la gorge dès la porte. C'est là que Madeleine laisse chaque matin la fille timide qui a traversé le pont, avec son chapeau et sa jupe, pendue à une patère comme un vêtement qu'on reprendra le soir. La robe, le tablier, le bonnet : elle endosse une autre femme, plus droite qu'elle.

La salle Saint-Lazare est immense. Vingt-quatre colonnes la partagent en allées, et les lits s'alignent entre elles, tête au mur, chacun avec sa tablette, son crachoir et sa feuille de température accrochée au pied. À cette heure, les volets sont encore tirés du côté du soleil. Les hommes dorment, ou font semblant. Au 14, le pansement de la veille n'a pas bougé, et Madeleine entend sa propre voix appeler le garçon de salle, une voix qu'on ne lui connaît pas dehors.

« Le 14. Maintenant, s'il vous plaît. »

Il y va. Sœur Marie-Joseph, qui fait le tour des tisanes, la regarde passer avec ses yeux de vieille pierre. Elle ne dit rien. Les sœurs ne disent jamais rien, c'est leur façon de tout dire.

Six ans que Madeleine travaille ici, depuis son diplôme, et six ans que la salle appartient aux sœurs. Ce sont elles qui ont les clés des armoires, elles qui tiennent le linge, elles que les malades appellent la nuit. Les internes disent « la petite laïque » quand ils croient qu'elle n'entend pas. Madeleine prépare les opérés, refait les pansements que les sœurs n'osent pas défaire, tient les cahiers de température au dixième près. Les sœurs ont le reste. Elles se partagent le service sans en avoir jamais parlé.

Le docteur Vialat arrive à huit heures, grand, maigre, avec ses petites lunettes et ses mains qui semblent obéir à une volonté à elles. Il ne dit pas bonjour, il demande le 9. Madeleine lui donne la température avant qu'il ait fini sa phrase : trente-huit deux, pas plus depuis hier soir. Le 9, c'est un vieux charron à qui Vialat a ôté la moitié de la mâchoire la semaine dernière, un homme qui a passé sa vie à cercler des roues et qui ne peut plus dire un mot. Vialat lui parle de la chaleur, et ses doigts écoutent la suture comme on écoute un mur pour savoir s'il tiendra. Puis il lui tapote l'épaule.

« Ça devrait aller mieux demain. »

Il le dit à tout le monde, le matin comme le soir, aux opérés de la veille comme à ceux qui ne passeront pas la semaine. Madeleine trouve ça facile. Elle inscrit la température dans le cahier.


Les cloches commencent un peu après quatre heures.

Madeleine est au 22, à refaire le pansement d'une hernie. D'abord Saint-Nicolas, tout près, puis d'autres, plus loin, sur l'autre rive, jusqu'à ce que la ville entière sonne à la fois. Ce n'est pas l'heure des vêpres, ce n'est pas un samedi de mariage. Les sœurs se signent. Les hommes qui peuvent se lever vont aux fenêtres. Le vieux charron s'est redressé sur ses oreillers et regarde Madeleine, parce qu'il ne peut pas demander.

« C'est la mobilisation », dit quelqu'un près de la porte.

Madeleine finit le pansement. Elle coupe la bande, la fend en deux, noue les chefs. Ses mains font ce qu'elles savent faire.

Le soir, Vialat repasse alors qu'il n'est pas de garde. Il reste un moment au bout de l'allée, les mains dans le dos, à regarder la salle comme on regarde une maison avant de la quitter. Il est officier de réserve. Il rejoindra dans trois jours, il ne sait pas encore où. Puis il fait sa visite comme d'habitude, lit par lit, et au 9, il dit ce qu'il dit tous les soirs.

Madeleine repasse le pont à la nuit tombée. Sur les quais, des hommes parlent fort, par groupes, et des femmes se tiennent un peu à l'écart, les bras croisés. Elle marche vite, en baissant les yeux. Sa logeuse l'attend en haut de l'escalier, une lampe à la main, pour lui dire que son neveu part mardi, que son gendre part lundi, que ce sera fini avant les vendanges. Madeleine dit oui, madame, bonsoir, madame. Dans sa chambre, elle défait ses cheveux, s'assoit sur le lit et reste longtemps les mains sur les genoux, sans allumer.


Le dimanche suivant, Madeleine rentre à Pinsaguel.

Sous le château, l'Ariège arrive verte et froide, et se mêle à la Garonne sans se presser, comme quelqu'un qui entre dans une pièce où l'on parle déjà. Le village s'est vidé de ses jeunes hommes en une semaine. Il reste les vieux sur les bancs, les femmes aux portes, et sur le mur de la mairie l'affiche blanche aux deux drapeaux, que personne n'a encore songé à enlever.

Son père est dans l'atelier. Il rabote une planche de noyer pour une table que personne ne viendra chercher avant longtemps, il le sait, il la finit quand même. Les copeaux tombent en boucles blondes autour de ses sabots. Il dit « Te voilà », il pose le rabot, il ne dit rien d'autre.

Sa mère est à la table de la cuisine, devant le registre des commandes. Elle tient les comptes de Jean depuis trente ans, d'une écriture ronde et penchée, les sommes alignées en colonnes justes. Cette semaine, elle a rayé trois lignes. Elle demande à Madeleine si elle mange bien. Madeleine dit oui.

Dans le coin de l'atelier, sous l'établi, il y a toujours la petite chaise que son père avait faite pour Pierre. Pierre aurait vingt-quatre ans. Il serait parti le 2, avec les autres garçons du village. Madeleine reste un moment devant la chaise, puis elle va mettre la table.


À la fin de l'été, l'Hôtel-Dieu ouvre ses portes aux militaires.

On n'a pas demandé l'avis des sœurs. Des lits supplémentaires arrivent par charrettes entières, on les serre entre les autres, on en met jusque dans les allées de Saint-Lazare, entre les colonnes. Un matin, au pied des lits, il y a des pantalons rouges pliés sur les chaises.

Vialat est revenu. Il n'est pas parti bien loin : on l'a affecté aux hôpitaux de la région, et il opère maintenant dans les mêmes salles, en tunique de médecin militaire. L'uniforme lui va mal. Les manches sont trop courtes pour ses bras, et ses mains en sortent comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre.

Le premier blessé de la face arrive un mardi, avec un convoi de nuit.

Sœur Thérèse, qui a soixante-dix ans et qui était déjà là du temps du professeur Chalot, regarde la fiche et dit aux brancardiers :

« À la salle des blessés. »

Personne ne relève. Il y a longtemps qu'on ne dit plus ça.

Il s'appelle Fernand Daubas. Il a vingt ans, il est cultivateur dans le Gers, d'après sa fiche, et une balle lui a traversé les deux joues, de gauche à droite, en emportant au passage quatre dents et un morceau de langue. Ce n'est presque rien. Madeleine le voit au premier coup d'œil : les os ont tenu, les joues se refermeront, il parlera de nouveau, mal pendant quelques mois, puis presque bien. Elle a vu pire cent fois, à Saint-Lazare même, chez des hommes de soixante ans à qui l'on avait enlevé une mâchoire rongée par un cancer.

Pourtant, elle reste debout au pied du lit plus longtemps qu'elle ne devrait.

C'est l'odeur, se dit-elle. Le pansement a été posé quelque part dans l'Est il y a quatre jours, et il a voyagé avec lui, dans un train, puis dans un autre. Mais l'odeur, elle la connaît aussi. Les hommes de Saint-Lazare, elle les a toujours reçus usés par la vie, par l'alcool, par le tabac, par la malchance. Celui-ci était en parfaite santé il y a huit jours. Quelqu'un lui a fait ça exprès, à deux cents mètres ou à deux mille, et ne saura jamais son nom.

Elle défait le pansement. Elle lave la bouche à la seringue, longtemps, jusqu'à ce que l'eau ressorte claire. Elle le fait boire au canard, par petites gorgées, en lui tenant la nuque. Il avale de travers, tousse, et la regarde avec des yeux de chien battu qui demandent pardon. Elle attend, puis elle recommence.

Quand Vialat passe, il examine les deux plaies, l'une après l'autre, avec ses doigts qui écoutent. Il dit au garçon que ça devrait aller mieux demain. Fernand ne regarde pas Vialat. Il regarde Madeleine, pour savoir si c'est vrai. Elle fait oui de la tête.

Le troisième jour, il demande une ardoise. Il écrit lentement, en appuyant fort, avec une orthographe de petite école, et il la tourne vers elle.

*Écrivé à ma mère que je mange bien.*

Elle écrit la lettre le soir même, à la table des sœurs. Elle met que tout va bien, que les infirmières sont gentilles, que la nourriture est bonne. Elle ne relit pas.


En octobre, la salle a trouvé ses habitudes. Ceux qui peuvent s'asseoir jouent aux cartes sur le lit du 31, un sergent de Carcassonne qui a perdu deux doigts et qui triche avec les huit qui lui restent. Un caporal parisien chante le soir des chansons que sœur Marie-Joseph fait semblant de ne pas comprendre. Un après-midi, elle confisque les cartes au nom du règlement, les glisse dans la poche de son tablier, et les rend après les vêpres sans un mot, en les posant sur le lit du 31 comme on pose une soupière. Le sergent lui baise la main. Elle la retire en rougissant jusqu'à la cornette. Madeleine rit, derrière son plateau, et doit sortir de la salle pour reprendre son sérieux.

L'automne passe en convois. Fernand part en convalescence à la fin d'octobre, la bouche encore de travers, en serrant la main de Madeleine trop fort. D'autres arrivent, et les blessures changent. Moins de balles, de plus en plus d'éclats : des plaies sales, déchiquetées, que les chirurgiens de l'avant ont parfois taillées trop large.

Un soir de novembre, Vialat opère un artilleur dont l'éclat a ouvert la joue jusqu'à l'oreille. Madeleine se tient à sa gauche, comme toujours. Elle lui tend les pinces avant qu'il les demande, coupe les fils à la longueur qu'il aime, éponge du côté où il va regarder. Il ne lève jamais les yeux vers elle. Ils travaillent ainsi depuis six ans, sans s'être jamais dit comment. Quand il écarte les bords de la plaie, il s'arrête. Il manque un morceau de joue, net, découpé aux ciseaux. Quelqu'un, à l'avant, a nettoyé la plaie en coupant tout ce qui paraissait abîmé.

« Ils ont tout jeté », dit Vialat, à voix basse.

Il reste un long moment immobile, les mains au-dessus du visage endormi, comme un menuisier devant une planche qu'on aurait sciée trop court. Puis il referme comme il peut. Ce soir-là, il oublie de dire sa phrase au 9.

Madeleine apprend à reconnaître un éclat de loin, à l'odeur, à la forme du pansement. Vialat opère plus tard le soir, revient plus tôt le matin. Il retrouve sa phrase dès le lendemain. Elle continue de la trouver facile.


Le 17 décembre, il l'attend au bout de l'allée, une lettre à la main.

« Morestin me demande », dit-il.

Elle connaît le nom. Tout le service le connaît. Vialat a été son interne à Paris, il y a longtemps, et il en parle comme on parle d'un maître qu'on n'a jamais tout à fait quitté. Morestin a maintenant un service au Val-de-Grâce, pour les blessés de la face. Il en reçoit des centaines. Il lui faut des chirurgiens qui savent.

« Je pars avant Noël. » Vialat replie la lettre. « Je voudrais que vous veniez. »

Madeleine ne répond pas tout de suite. Elle regarde la salle, les colonnes, les pantalons rouges sur les chaises, sœur Marie-Joseph au fond qui fait semblant de ne pas écouter.

« Non. »

Il hausse les sourcils, à peine.

« Je ne suis pas votre infirmière, docteur. Je suis l'infirmière de cette salle. »

Elle a mis huit ans à pouvoir dire cette phrase, contre les sœurs, contre les internes et leur petite laïque, contre sa propre voix qui ne sort pas dehors. Elle ne va pas la rendre pour un billet de train.

Vialat ne discute pas. Il dit seulement « Réfléchissez », et il commence sa visite.

Le 21, on leur amène un homme à qui un éclat a emporté tout le bas du visage. Madeleine passe la nuit à essayer de le faire boire. Le liquide ressort par où il n'y a plus de bouche. Elle change de position, de canard, de sonde, elle essaie tout ce qu'elle connaît. À trois heures du matin, elle comprend que personne, à Toulouse, ne sait ce qu'on peut faire pour lui. Ni Vialat, ni le professeur, ni elle. On le gardera en vie. Après, on ne sait pas.

Le lendemain matin, elle va trouver Vialat dans le couloir.

« Il faudra un papier, j'imagine. »

Il ne sourit pas.

« Il en faudra plusieurs, dit-il. Ils ne savent pas encore comment vous appeler. »


Vialat part le 23 décembre. Madeleine reste à Saint-Lazare jusqu'à ce que les papiers arrivent. Elle passe Noël à Pinsaguel.

Sa mère ne pose pas de questions sur Paris. Elle demande combien coûte le billet, combien on la paiera, si elle sera nourrie, et elle inscrit les réponses au crayon, au dos d'une page du registre, en colonnes. Quand Madeleine ne sait pas, elle laisse la case vide. À la fin, il y a plus de cases vides que de chiffres. Sa mère les regarde un moment, puis referme le registre.

« Tu mangeras bien, là-bas ?

- Oui, maman. »

Le matin où elle repart pour Toulouse, son père sort de l'atelier une malle en chêne, avec ses initiales gravées au fer sur le couvercle. Il l'a faite le soir, à la lampe, pendant qu'elle dormait. Il la pose devant elle sans un mot. Sa mère a rangé dedans de quoi tenir un hiver.

Le 4 janvier 1915, elle prend le train de Paris à la gare Matabiau, à sept heures du matin, en manteau et en chapeau, la malle dans le fourgon et la peur de déranger. La veille, elle a écrit à sa mère qu'elle serait logée et nourrie, qu'elle mangerait bien, qu'elle écrirait chaque dimanche. Elle ne sait rien de tout ça.

À la papeterie de la gare, elle a acheté un cahier à couverture noire. Quand le train a passé Montauban, elle l'ouvre sur ses genoux et écrit d'abord la date, en haut à droite, comme sa mère dans le registre.

Lundi 4 janvier 1915.

J'ai écrit à maman que je serais logée et nourrie. Je ne sais pas où je dormirai ce soir. Je ne sais pas non plus ce que je serai, là-bas. Le docteur dit infirmière. Il paraît que les papiers diront autre chose.

J'ai mis ma tenue de l'école sur le dessus de la malle, pour la trouver tout de suite en arrivant.