Chez Perrin
Paris, octobre 1915 - mars 1916
À la fin de septembre, Lucien Perrin dit son premier mot.
Il a eu deux opérations depuis juillet. On lui a fait une lèvre avec la peau du menton, puis on l'a reprise, parce qu'elle tirait trop d'un côté. Les dentistes de Frey ont changé deux fois ses attelles. Il boit maintenant au bord d'une tasse, en penchant la tête, et ce qu'il avale ne ressort presque plus. L'ardoise reste sur la tablette, à portée de main, mais il s'en sert moins.
Le mot sort un matin, pendant que Madeleine refait le pansement du cou. C'est un son épais, mouillé, qui s'arrête à mi-chemin, comme une porte qui frotte sur le carrelage.
« Merci. »
Il le répète, pour voir. Puis il rougit, autant qu'on peut rougir avec la moitié du visage refaite, et il reprend l'ardoise.
Ça sonne comme un Belge enrhumé.
« Ça sonne comme un merci », dit Madeleine.
En octobre, il y a une greffe graisseuse au 14. Mademoiselle Laffont l'annonce le soir, au réduit, en rangeant les bandes. Le lendemain matin, quand elle passe dans la salle, le 14 est rasé, la joue et la fesse, et dort sur le côté. Madeleine est déjà au lit suivant.
Mademoiselle Laffont regarde le 14, puis Madeleine. Elle ne dit rien. Elle passe.
Les après-midi de l'automne, Désiré et Lucien jouent aux dominos sur la tablette de Lucien, qui ne peut pas encore se lever longtemps. Désiré parle pour deux. Il raconte Valenciennes, les fosses, son père qui était porion, les dimanches de ducasse, et Lucien lui répond à l'ardoise, ou avec les quelques mots qu'il a. Un jour, Désiré entreprend de lui apprendre à parler comme chez lui, puisque de toute façon il faut réapprendre. Lucien s'applique. Ce qui sort de sa bouche neuve, ni parisien ni ch'ti, fait rire toute la rangée, et Lucien le premier, qui doit se tenir la lèvre à deux mains.
Mademoiselle Laffont passe, entend, s'arrête.
« Vous allez lui faire sauter ses points. »
Elle le dit sans conviction. Elle reste là une minute de plus qu'il ne faudrait, à regarder les dominos.
Désiré Hennequin a son nez depuis le mois de juin.
C'est un nez de peau, taillé dans le front, qui a pris et qu'on a détaché de son pédicule. Il a une couleur un peu plus claire que le reste, une cicatrice en étoile entre les sourcils, et il ne tient pas. Sans rien dessous pour le porter, il s'affaisse un peu plus chaque semaine, comme une tente dont on aurait enlevé le mât. Désiré dit qu'il a un nez de boxeur à la retraite. Il dit qu'au train où ça va, il aura bientôt un nez de bouledogue.
En novembre, sa fiancée ne vient pas le dimanche. Elle ne vient pas le dimanche suivant. Le mardi, il reçoit une lettre. Il la lit deux fois, la plie et la range sous son oreiller, avec le carnet.
Le lendemain matin, en faisant le lit, Madeleine trouve le carnet par terre, sous le sommier. Elle le ramasse. Il est ouvert à la dernière page, où il y a onze traits et rien après. Elle le referme et le pose dans le tiroir de la table de nuit. Désiré la regarde faire. Il ne demande rien.
Quelques jours plus tard, à la visite, un chirurgien lui explique qu'on pourrait soutenir le nez avec du cartilage, pris sur une de ses propres côtes. Il le dit comme on parle d'une étagère qu'on pose. Désiré écoute jusqu'au bout.
« Non. »
Le chirurgien ne discute pas. Au Cinquième, beaucoup disent non la première fois. Il note quelque chose sur la fiche et passe au lit suivant.
Le soir, Madeleine refait le pansement du front. Désiré regarde le plafond.
« On ne me prendra pas une côte, dit-il. J'en ai besoin pour respirer. »
Puis, plus bas :
« Et pour qui, un nez ? »
Elle finit le pansement. Elle ne répond pas, parce qu'il n'y a rien à répondre, et parce qu'il ne lui a pas posé la question à elle.
Le premier jour de repos où elle sort vraiment, c'est un jeudi de novembre.
Jusque-là, elle restait. Elle descendait dans la cour, faisait le tour du cloître, regardait le dôme d'en bas, remontait dans sa chambre écrire à sa mère. Paris était derrière la grille, et elle n'avait rien à y faire.
Ce jeudi-là, elle met son manteau et son chapeau. Dans le vestiaire du Cinquième, sur une patère, elle laisse la tenue, et avec la tenue la femme qui sait panser un nez refait, poser une sonde, dire non à un chirurgien. Celle qui passe la grille est la fille de Pinsaguel, qui baisse les yeux quand on la regarde.
Elle prend le métro à la station la plus proche, parce que Firmin lui a dit que c'était facile. Ce n'est pas facile. Elle se trompe de couloir, prend un billet de première sans l'avoir voulu, n'ose pas demander. C'est une femme qui poinçonne les billets, une femme en uniforme, avec une casquette, qui lui explique sans lever les yeux qu'elle va dans le mauvais sens. Dans la voiture, en face d'elle, un soldat a une manche vide épinglée sur la poitrine. Une dame se lève pour lui laisser sa place. Il refuse, elle insiste, deux autres voyageurs s'en mêlent, et il finit par s'asseoir, rouge, au milieu des sourires. Madeleine pense aux hommes du Cinquième, qui ne prennent pas le métro. Qui ne sortent pas.
Elle remonte au jour près de la Seine. La tour Eiffel est là, de l'autre côté de l'eau, plus haute que tout, d'une couleur de vieille ferraille, avec des fils tendus à son sommet, comme une grande machine qu'on aurait oublié de ranger. Elle la regarde longtemps, appuyée au parapet. Elle ne monte pas. Elle ne saurait pas à qui demander.
Elle rentre à pied, en se perdant deux fois. Quand elle arrive au Val-de-Grâce, la nuit est tombée, les fenêtres de Paris sont tendues de stores, les réverbères ne donnent qu'une lumière de veilleuse. Elle a eu peur toute la journée, de tout, des gens, des rues, des tickets. Elle reprend sa tenue le lendemain à six heures comme on reprend sa respiration.
Vendredi 26 novembre.
Écrit à maman que j'ai vu la tour Eiffel. Elle me demandera si elle est aussi belle que sur les cartes postales. Elle est moins belle et plus grande.
Dans le métro, on a donné une place à un soldat qui n'avait plus de bras. Tout le monde le regardait. Si Désiré montait dans le même wagon, personne ne le regarderait. Tout le monde regarderait ailleurs.
Lucien parle davantage en décembre. Pas beaucoup, pas longtemps, mais assez pour qu'on le comprenne si l'on prend la peine d'attendre la fin des mots. Un soir, pendant qu'elle vérifie ses attelles, il lui demande quel jour elle est de repos.
« Jeudi.
- Le jeudi, c'est le bœuf. »
Il prend l'ardoise, parce que l'adresse est trop longue à dire, et il l'écrit en entier. Une rue de Bercy, un numéro, et dessous, souligné deux fois : Chez Perrin.
« Allez-y. De ma part. »
Elle dit qu'elle verra.
Le jeudi suivant, elle ne sait pas quoi faire d'autre.
Elle part à pied, parce qu'elle a peur de se tromper encore dans le métro, et parce qu'à pied on peut s'arrêter. Le boulevard de Port-Royal, les Gobelins, le boulevard de l'Hôpital qui descend vers la Seine, avec la gare d'Austerlitz au bout, celle où elle est arrivée un soir de janvier, onze mois plus tôt, sans savoir où elle dormirait. Elle passe le fleuve au pont d'Austerlitz. La Seine est grise et lente, rien à voir avec la Garonne, qui se presse toujours comme si on l'attendait ailleurs. Sur l'autre rive, l'air sent le vin. Il y a des tonneaux partout, empilés sur les quais, roulés par des hommes trop vieux pour la guerre, des charrettes, des chais, des entrepôts aux portes ouvertes d'où sort une odeur de cave.
Elle trouve la rue. Elle trouve le numéro. L'enseigne est peinte en lettres jaunes sur fond vert, Chez Perrin, et sur la vitre, en lettres blanches qui commencent à s'écailler, Cuisine bourguignonne.
Elle reste devant la porte.
Derrière la vitre, il y a des tables couvertes de toile cirée, quelques hommes en blouse qui mangent, une femme en tablier noir qui passe entre eux avec une soupière. Madeleine pense qu'elle n'a rien à faire ici. Qu'ils ne l'attendent pas. Qu'elle va déranger. Que Lucien a dit ça comme on dit ces choses-là, pour être poli. Elle a assisté le matin même à une reconstruction de mâchoire, elle a tenu l'écarteur pendant deux heures sans trembler, et elle ne peut pas pousser une porte.
La femme en tablier noir lève les yeux, la voit, s'arrête. Elle pose sa soupière et vient ouvrir.
« Vous entrez, ou vous restez au froid ?
- Je viens de la part de Lucien. »
La femme ne dit rien pendant un moment. Puis elle se retourne vers le fond de la salle, vers une porte d'où sortent de la vapeur et un bruit de casseroles.
« Claude ! »
L'homme qui sort de la cuisine est grand et lourd, avec des mains rouges et un torchon sur l'épaule. Il s'essuie les mains en marchant. Il regarde Madeleine, son manteau, son chapeau, ses yeux baissés.
« Vous êtes Mademoiselle de Toulouse. »
Ce n'est pas une question. Il lui prend son manteau, la fait asseoir à une table près du poêle, à l'écart, et retourne dans sa cuisine sans rien dire de plus. Madame Perrin pose devant elle du pain, un pichet de vin, une carafe d'eau. Elle reste debout à côté d'elle, les mains jointes sur son tablier.
« Il mange ? demande-t-elle.
- Il boit. Il mangera bientôt. Il parle.
- Il parle ? »
Madeleine fait oui de la tête. Madame Perrin regarde ailleurs, vers la vitre, vers la rue, et il se passe quelque chose sur son visage que Madeleine a vu sur des centaines de visages et ne sait toujours pas nommer.
Le père revient avec une assiette creuse. Le bœuf est noir de vin, avec des oignons, des lardons, des champignons, et une odeur qui remonte jusqu'à son enfance, alors qu'on n'en faisait jamais chez elle. Il pose l'assiette. Il reste un moment debout, comme sa femme, et Madeleine comprend qu'il a vu le visage de son fils, avant les opérations, et qu'il a quelque chose à dire et ne le dira pas.
« Mangez, dit-il. Ça va refroidir. »
Elle mange. C'est la première fois depuis onze mois qu'elle mange assise, lentement, sans regarder l'heure. Madame Perrin lui ressert sans lui demander son avis. Les hommes en blouse s'en vont un par un, en disant au revoir à la patronne. Le père ne ressort pas de la cuisine.
Quand elle se lève et sort son porte-monnaie, Madame Perrin pose la main dessus et le referme.
« Vous êtes maigre », dit-elle.
Elle lui enveloppe un morceau de pain d'épices dans du papier blanc, et la regarde partir depuis le seuil, jusqu'au coin de la rue.
Jeudi 16 décembre.
Écrit à maman que je mange bien.
C'est vrai.
Le lendemain, Lucien l'attend. Il a préparé sa phrase, ça se voit, il la dit d'un trait.
« Il a dit quoi ? »
Madeleine réfléchit.
« Il a dit : mangez, ça va refroidir. »
Lucien ferme les yeux. Ses épaules tremblent, et elle croit d'abord qu'il pleure. Il rit.
« C'est tout ce qu'il dit. Depuis que je suis né. »
Noël 1915, Madeleine le passe au Cinquième.
Les dames de la Croix-Rouge apportent un sapin, des oranges, du tabac et des cartes postales illustrées. Elles chantent des cantiques dans l'allée, avec des voix hautes et justes, et les blessés qui ne peuvent pas chanter battent la mesure sur les draps. Firmin a trouvé une barbe de coton quelque part. Il fait la distribution en boitant d'un lit à l'autre avec une hotte, et il dit que le père Noël a pris un éclat lui aussi, en livrant les tranchées. Le chasseur alpin rit si fort qu'il faut lui tenir la joue.
Désiré reçoit une orange et un paquet de tabac. Il les pose sur sa table de nuit, à côté du tiroir où est le carnet, et il regarde le sapin.
Lucien, qui a gardé sa voix pour l'occasion, dit « Joyeux Noël, Mademoiselle » d'un seul tenant, sans s'arrêter au milieu. Les deux lits voisins applaudissent.
La lettre de sa mère arrive le 28. Sa mère a mis ce qu'il fallait dans le colis, des chaussettes, du saucisson, une écharpe. Dans la lettre, elle dit que le froid est venu tôt, que la Garonne est haute, que le père travaille. Ton père a fait cinq croix pour le cimetière cette année. Il ne veut pas qu'on le paie. Elle demande si Madeleine mange bien.
En janvier, deux infirmières du cadre sont envoyées en renfort dans une autre division, du jour au lendemain, sur un ordre que personne n'a discuté. Pendant dix jours, Madeleine et Mademoiselle Laffont tiennent la salle à elles deux, avec Firmin. Elles dorment par morceaux, à tour de rôle, sur une chaise du réduit.
Une nuit, vers trois heures, Madeleine rentre dans le réduit et trouve Mademoiselle Laffont assise, les yeux fermés, la tête contre l'armoire. Elle n'a pas entendu la porte. Madeleine va pour ressortir, et Mademoiselle Laffont parle sans ouvrir les yeux.
« Le 12 a sa sonde à quatre heures. »
C'est sa voix de tous les jours, mais fatiguée, et sous la fatigue il y a autre chose que Madeleine n'avait jamais entendu, une façon d'appuyer sur les syllabes, de finir les mots au lieu de les couper. Une voix de chez elle, ou de pas loin.
« Je sais », dit Madeleine.
Mademoiselle Laffont ouvre les yeux, la regarde, et se lève. Elle a retrouvé sa voix de Paris avant d'être debout.
Au début de janvier, on a opéré au 23 un caporal de Lorient dont un éclat avait écrasé le nez. On lui en avait refait un en peau, qui s'était affaissé comme celui de Désiré. Le chirurgien lui a pris un morceau de côte, du cartilage, qu'il a taillé au bistouri comme un sculpteur taille du savon, et qu'il a glissé sous la peau pour faire l'arête. À la fin du mois, le caporal a de nouveau un nez qui tient debout. Il passe ses journées à se le tâter, et il le fait tâter à tout le monde, les infirmiers, les dames, ses voisins.
Désiré tâte, lui aussi, quand le caporal le lui demande. Il tâte longtemps.
Le soir même, pendant que Madeleine lui refait le pansement du front, il parle sans la regarder.
« Il faudrait me prendre quoi ?
- Du cartilage.
- Où ?
- À une côte. »
Il réfléchit. Il touche son flanc, à travers la chemise, comme pour compter.
« Combien ?
- Un morceau. Le chirurgien vous dira. »
Il hoche la tête.
« Vous lui direz que oui. Avant que je change d'avis. »
On l'opère au milieu de février. Pendant une semaine, il respire de travers, d'un seul côté, en grimaçant à chaque toux, et il dit à qui veut l'entendre qu'on lui a volé une côte et qu'il portera plainte. Puis il cesse de se plaindre, parce que le nez tient. Il tient tout seul, droit, avec une arête. Désiré le touche du bout du doigt cent fois par jour, comme le caporal le sien.
Un matin, il demande un miroir.
Il n'y en a pas dans la salle. Madeleine va chercher celui que Firmin garde dans la poche de sa capote pour se raser, un petit miroir rond dans un cadre de fer-blanc. Désiré le tient longtemps devant lui, à bout de bras, en le tournant un peu, de face, de trois quarts. Il ne dit rien. Puis il le rend à Madeleine.
« Il est plus petit que l'ancien », dit-il.
Le 8 mars, le sergent du bureau vient la chercher en salle.
Il l'attend dans le couloir, une feuille à la main, et il a l'air content, comme s'il apportait une bonne nouvelle à quelqu'un de sa famille.
« Votre situation va être régularisée, Mademoiselle Calvet. Il y a une circulaire. Vous passez infirmière temporaire des hôpitaux militaires. »
Il lui explique, en lisant sa feuille, qu'elle s'engage pour la durée de la guerre et six mois après, qu'elle aura un traitement fixe, une classe, un avancement, qu'on pourra l'envoyer ailleurs si le service l'exige. Il dit ça aussi, sur le même ton que le reste. Madeleine signe là où il montre.
Dans le bureau, il ouvre le registre de janvier 1915. Il retrouve la ligne. Dans la colonne du grade, restée vide quatorze mois, il écrit à la plume, en s'appliquant : infirmière temporaire. Il souffle sur l'encre.
Huit jours plus tard, elle reçoit un brassard délivré par le ministère de la Guerre, et une cocarde tricolore à coudre sur le côté gauche de la coiffe.
Elle la coud le soir, dans sa chambre, à la lumière de la fenêtre, à petits points serrés, comme sa mère lui a appris. Elle passe le brassard à son bras, devant la vitre où elle n'a pas de miroir. Puis elle le retire, le pose sur la chaise avec la tenue du lendemain, et elle écrit à sa mère.
Elle lui donne le chiffre de son traitement, au franc près, pour qu'elle puisse l'inscrire dans le registre.