Le canon
Paris, décembre 1917 - avril 1918
À la mi-décembre, des feuilles passent de lit en lit.
Quatre pages, imprimées, avec un titre en grosses lettres, La Greffe générale, et une devise en dessous : Rire quand même ! Ce sont les blessés qui l'ont faite. Il y a des poèmes, des histoires, des caricatures où l'on reconnaît les internes, les dentistes, les dames de la Croix-Rouge, et un dessin de Morestin en général d'armée, à cheval sur un bistouri. Le premier numéro lui est dédié. Les hommes le lisent à voix haute à ceux qui ne voient plus, et ceux qui ne peuvent pas rire avec la bouche rient avec les épaules.
L'aspirant de l'Yonne y a deux poèmes. Il les montre à Madeleine en tenant la feuille à deux mains, comme on montre un diplôme. L'un rime avec sonde, l'autre avec Morestin. Il a trouvé son titre, finalement, ou d'autres l'ont trouvé pour lui. Il dit que ça n'a pas d'importance, du moment que ça existe.
Le deuxième numéro arrive en janvier. Il est dédié aux collaborateurs du docteur. Madeleine le lit dans le réduit, du début à la fin, en cherchant sans le savoir. Il n'y a pas de noms. Mademoiselle Laffont lit par-dessus son épaule.
« C'est pour nous », dit-elle, et elle reprend ses compresses.
Au même moment, il arrive au Cinquième un sapeur gazé à l'ypérite au mois d'août, quelque part en Flandre. Les brûlures ont guéri. Elles ont laissé sur son visage une peau tirée, luisante, et des paupières qui ne ferment plus, retournées vers le dehors comme une poche qu'on aurait vidée. Il dort avec des compresses humides sur les yeux. Il dit qu'il n'a pas vu le gaz. Il dit que ça sentait la moutarde, ou l'ail, il ne sait plus, et que le lendemain matin il ne voyait plus rien.
Madeleine lui fait ses compresses toutes les deux heures.
La première alerte, c'est la nuit du 30 au 31 janvier.
Madeleine est de garde. Elle entend d'abord les sirènes, loin, puis plus près, puis partout à la fois, comme les cloches de Toulouse un après-midi d'août. Dans la salle, les hommes se redressent sur leurs lits. Quelqu'un éteint la lampe de garde. On n'y voit plus rien, sinon les fenêtres, un peu moins noires que le reste. Puis, au loin, des coups sourds, l'un après l'autre, qu'on sent dans le plancher avant de les entendre.
Ceux qui peuvent marcher vont aux fenêtres. Madeleine leur dit de revenir, et ils ne reviennent pas. Ils regardent le ciel au-dessus des toits, où passent des lueurs, des faisceaux de projecteurs qui se croisent, et parfois, très haut, un point qu'on croit voir et qu'on ne voit plus.
Les autres ne bougent pas. Ils ne peuvent pas. L'homme du 7 a les mâchoires reliées par du fil d'acier, l'homme du 12 a une greffe de la veille, l'homme du 19 respire par un tuyau. On ne descend pas ces hommes-là dans un escalier, la nuit, à tâtons. Madeleine fait le tour des lits dans le noir, en comptant à voix basse, en posant la main sur chaque couverture pour savoir où elle est.
Ça dure longtemps. Puis, dans la cour, des clairons sonnent un air qu'elle ne connaît pas, trois fois, quatre fois. Les pompiers sonnent la berloque. Firmin, qui est monté pendant l'alerte et qu'elle n'avait pas entendu entrer, rallume la lampe.
« C'est fini, dit-il. Pour ce soir. »
Elle a les mains qui tremblent. Elle ne les avait jamais vues trembler.
Jeudi 31 janvier.
Alerte cette nuit, de onze heures à près de deux heures. Personne n'est descendu. On ne pouvait descendre personne. J'ai fait le tour dans le noir en comptant les lits à la main. Quarante-deux.
Le 19 a demandé si les bombes savaient que c'était un hôpital. Je lui ai dit que oui. Je n'en sais rien.
En mars, les Gothas reviennent, la nuit du 8 au 9, puis la nuit du 11 au 12. Madeleine connaît le chemin, maintenant. La lampe qu'on éteint, les hommes qu'on ne descend pas, les couvertures qu'on touche dans le noir, la berloque à la fin. Elle connaît tout et elle a peur quand même.
La nuit du 11, pendant l'alerte, elle reste à la fenêtre du fond, entre deux tournées, les bras serrés contre elle. Les coups sont plus près que la dernière fois. Elle ne pense à rien. Elle compte les coups.
Derrière elle, un lit grince. C'est l'homme du 7, celui des mâchoires reliées, un chasseur du Chemin des Dames qui n'a pas dit un mot depuis son arrivée parce qu'il ne peut pas. Il s'est assis. Il a pris l'ardoise sur sa tablette.
C'est l'ardoise de Lucien. Personne ne l'a enlevée de la salle, après. Elle est passée de tablette en tablette, avec sa craie, à ceux qui ne pouvaient pas parler, et Madeleine ne l'a plus regardée.
Le chasseur écrit lentement, dans le noir, en appuyant fort. Il tourne l'ardoise vers elle. Elle doit s'approcher pour lire, à la lueur de la fenêtre.
Ça devrait aller mieux demain.
Il la regarde. Il ne sait pas d'où vient la phrase. Il l'a entendue dans la salle, sans doute, comme un bonjour, le jour de son arrivée. Il la lui dit à elle, maintenant, parce qu'elle a peur et qu'il l'a vu.
Madeleine prend l'ardoise, la regarde longtemps. Puis elle la lui rend.
« Merci. »
La berloque sonne une heure plus tard.
Le matin, à la tournée de sept heures, elle refait le pansement d'un artilleur qui doit passer au bloc dans la matinée. Il a peur. Elle noue la bande, lui pose la main sur l'épaule.
« Ça devrait aller mieux demain. »
Elle l'a dit sans y penser. C'est sorti tout seul, et c'est vrai. L'opération est simple, il en sortira mieux, elle le sait.
Au bout de l'allée, Mademoiselle Laffont a vu. Elle ne dit rien. Elle se tourne vers son chariot, et Madeleine a le temps de voir qu'elle sourit, ce qui ne lui arrive presque jamais.
Le 21 mars, les nouvelles changent. Les journaux parlent d'une offensive allemande dans la Somme, du front qui recule, de villes qu'on avait reprises et qu'on reperd. Dans la salle, les hommes lisent les noms des villages et se taisent. Certains y ont été blessés.
Le samedi 23, Madeleine est au bloc.
Morestin opère une lèvre depuis huit heures. Madeleine est à gauche. Il fait beau, la verrière laisse entrer un soleil de printemps qui fait briller les instruments. Elle tend le fil.
L'explosion arrive sans rien devant elle. Pas de sirène, pas de bruit de moteur, rien. Un coup énorme, quelque part dans Paris, qui fait trembler la verrière et sauter les instruments sur le plateau. L'interne qui tient le masque s'accroupit. L'infirmière du plateau s'accroupit. Madeleine se retrouve à genoux, sans savoir comment, les mains au-dessus de la tête.
Morestin n'a pas bougé. Il est debout au-dessus du visage endormi, les mains levées, la pince entre les doigts. Il attend que le bruit retombe.
« Continuons », dit-il.
Ils se relèvent. Madeleine reprend le fil. Ses mains ne tremblent pas, ou elle ne le voit pas.
Un quart d'heure plus tard, il y en a une autre. Puis une autre. Toute la journée, à intervalles presque réguliers, sans alerte, dans un ciel où l'on ne voit pas un avion. Personne ne comprend. On dit que ce sont des avions qui volent si haut qu'on ne les entend pas. On dit que ce sont des espions qui ont caché des bombes. On dit que les Allemands sont tout près. Le soir, il n'y a toujours pas eu d'alerte, et il n'y a pas eu de berloque, parce qu'il n'y a rien eu à finir.
Les jours suivants, les journaux disent un canon. Un canon qui tire de plus de cent kilomètres. Madeleine ne sait pas ce que veulent dire cent kilomètres pour un obus. Elle sait ce qu'un obus fait à un visage.
Dimanche 24 mars.
Le docteur Morestin n'a pas bougé. Nous étions tous par terre, et lui debout, avec sa pince. Il a dit continuons, comme on dit passez-moi le sel.
Je me suis relevée parce qu'il était debout. Je crois que c'est pour ça qu'il ne s'est pas baissé.
Le 29 mars, c'est Firmin qui monte avec le journal.
Il le tient plié, à la main, et il ne siffle pas. Il le pose sur la table du réduit, ouvert à la bonne page, et attend qu'elle ait lu.
Vendredi saint. L'église Saint-Gervais, pendant l'office de l'après-midi. Un obus sur la voûte, la voûte qui s'effondre sur les fidèles. Des dizaines de morts. Des femmes, surtout, et des enfants.
Madeleine lit deux fois. Elle pense à sœur Marie-Joseph, aux vêpres, à l'église de Pinsaguel où sa mère va le dimanche. Elle pense à toutes les fois où elle s'est dit que la guerre était loin, quelque part dans l'Est, au bout des trains, et qu'elle n'en voyait que ce qu'elle laissait sur les visages.
« Ma mère y allait, à Saint-Gervais, dit Firmin. Quand j'étais petit. Pour les grandes fêtes. »
Il reprend son journal et redescend.
Le jeudi, chez Perrin, il n'y a que trois clients. Bercy s'est vidé d'une partie de ses gens, comme le reste de Paris. Des familles sont parties vers la Loire, vers la Bretagne, chez des cousins, à l'abri. On voit des volets fermés dans des rues où il n'y en avait jamais.
Madame Perrin met le couvert près du poêle, comme d'habitude.
« Vous ne partez pas ? demande Madeleine.
- Pour aller où ? »
Elle dit ça en servant la soupe, sans s'arrêter.
« Il y a le restaurant. Et il y a lui, au cimetière. On ne va pas le laisser tout seul avec le canon. »
Le père sort de la cuisine, pose l'assiette, dit ce qu'il dit. Pendant le repas, une explosion fait trembler les vitres, loin, de l'autre côté de la Seine. Personne ne lève la tête.
En rentrant, elle trouve une lettre de Saint-Ouen sur son lit. Désiré écrit qu'on entend le canon jusque chez lui, qu'au garage on parie sur l'heure du prochain coup, et que la boulangère a refusé de partir chez sa sœur à Chartres. Il écrit qu'il est content qu'elle n'ait pas voulu partir. Il ne dit pas pourquoi. Il signe Désiré, qui a toujours son nez.
Au début d'avril, on commence à faire partir des blessés.
Ce n'est pas tout le Val-de-Grâce, ni tout le Cinquième. On fait partir ceux qui peuvent partir, vers d'autres hôpitaux, plus loin. Morestin passe dans la salle avec le médecin-chef et un interne qui écrit. Il s'arrête à chaque lit une seconde, deux secondes.
« Lui peut partir. »
« Celui-là, non. »
Celui du 7, non, avec ses mâchoires reliées. Celui du 12, non, la greffe a trois jours. Celui du 19, non, il respire par son tuyau. Le sapeur aux paupières retournées, oui. Le caporal qui attend sa troisième opération et qui va bien entre deux, oui. L'aspirant de l'Yonne, oui.
Madeleine prépare ceux qui partent. Elle refait les pansements pour le voyage, plus épais, plus serrés que d'habitude. Elle écrit sur chaque fiche ce qu'un autre devra savoir, ce qui ne se voit pas, ce que l'homme ne dira pas. Celui-ci ment quand il dit qu'il n'a pas mal. Celui-là vomit si on le couche sur le dos. Elle met dans chaque musette les lettres, les photographies, les numéros de La Greffe générale.
En même temps, les lits qui se vident se remplissent. Les blessés de l'offensive arrivent de la Somme et de l'Oise, des hommes qui étaient au front quinze jours plus tôt, avec des visages comme on en voyait en 1915, ouverts, frais, à refaire depuis le début. Il en part dix, il en arrive douze.
L'aspirant part le dernier de son groupe. Il a ses poèmes dans la poche de sa capote, avec la feuille de La Greffe générale, pliée en quatre. Dans la cour, au pied de la voiture, il se retourne vers Madeleine. Il ne peut pas parler longtemps. Il dit seulement :
« Vous croyez qu'ils auront une salle comme la nôtre ? »
Elle ne sait pas où il va. Elle ne sait pas qui le soignera, ni si on saura lui laver la bouche comme il faut, ni s'il reviendra pour sa prochaine opération. Elle lui pose la main sur l'épaule.
« Ça devrait aller mieux demain. »
Il hoche la tête et monte dans la voiture.
La lettre de sa mère arrive à la mi-avril. Elle est plus longue que d'habitude, et il n'y a pas de chiffres.
Sa mère a lu les journaux. Elle sait pour le canon, pour Saint-Gervais, pour les gens qui partent. Elle écrit que le père ne dort plus. Elle écrit qu'il y a de la place à Pinsaguel, que la chambre est faite, que l'hôpital de Toulouse a besoin de bras lui aussi, que les sœurs la reprendraient, que sœur Marie-Joseph l'a dit. Elle écrit : Reviens, ma fille. Tu en as assez fait.
Madeleine répond le soir même, dans sa chambre sous le toit, à la lumière de la fenêtre. Au-dessus d'elle, le dôme est noir contre le ciel noir. On ne voit pas une lumière dans Paris.
Maman,
Je ne rentrerai pas. Je suis engagée pour la durée de la guerre et six mois après, je te l'avais écrit, mais ce n'est pas pour le papier. Le papier, on pourrait le défaire.
Ici, il y a des hommes à qui on refait le visage. Ça prend des mois, quelquefois des années. Il faut quelqu'un qui reste du début à la fin, qui sait ce qu'on leur a fait et ce qu'on va leur faire. Je suis ce quelqu'un pour quarante d'entre eux. Si je pars, il faudra qu'une autre apprenne, et pendant qu'elle apprendra, ils attendront.
Dis à papa de dormir. Le canon tire au hasard, on ne sait pas où il tombe, et l'hôpital est grand. Je fais attention.
Ne t'inquiète pas. Je mange bien.
Ta fille,
Madeleine.