Novembre 1943
Le train de Valence part à sept heures du matin. Paul et Jeanne sont sur le quai à six heures et demie, le sac entre les jambes, les faux papiers dans la poche intérieure de la veste. Pierre et Marie Lacoste, nés à Aurillac. Paul répète les noms dans sa tête, comme on répète une leçon, comme on apprenait les mots de passe dans les boyaux de l'Aisne. Pierre Lacoste. Marie Lacoste. Aurillac. Valence. Pas de métier indiqué sur la carte - retraités, c'est tout, deux vieux qui voyagent, qui vont voir de la famille, qui ne font rien de particulier.
Le train est bondé. Les compartiments sont pleins, les couloirs sont pleins, les gens sont debout avec des valises, des paniers, des sacs. Paul et Jeanne trouvent une place dans un compartiment de troisième classe, sur la banquette en bois, serrés entre une femme avec un panier de poules et un homme en costume qui lit le journal. Personne ne parle. Le train part. Valence glisse derrière les vitres, les toits, la gare, les quais, et puis la campagne, les platanes le long de la voie, les vignes d'automne, les champs vides.
Paul regarde par la fenêtre. La Drôme, l'Ardèche au loin, les collines. Un paysage qu'il ne connaît pas. Un paysage qui n'est pas Lyon, qui n'est pas le troisième arrondissement, qui n'est pas la rue Moncey ni la rue de Créqui ni la rue Jeanne Hachette. Un paysage sans boîtes aux lettres.
Jeanne a fermé les yeux. Elle ne dort pas - Paul connaît la différence entre le visage de Jeanne qui dort et le visage de Jeanne qui ferme les yeux pour ne pas voir. Elle ferme les yeux parce que le train l'emmène loin de la rue de la Claire, loin de la cuisine, loin du poêle et du tisonnier et de tout ce qui est arrivé dans cette cuisine lundi matin, et que fermer les yeux c'est la seule manière de tenir quand le monde bouge trop vite.
Paul pose sa main droite sur la main de Jeanne. Elle ne la retire pas.
Le contrôle arrive à Montélimar.
Le train s'arrête. Pas un arrêt normal, pas un arrêt de gare - un arrêt brusque, entre deux quais, avec le grincement des freins et le silence qui suit. Sur le quai, des uniformes. Feldgrau et Feldgendarmerie. Paul voit les casques, les brassards, les listes. Un barrage ferroviaire.
La porte du compartiment s'ouvre. Un sous-officier allemand, le même type que partout - le visage fermé, l'autorité dans le geste, la main tendue. Papiere.
L'homme au journal tend sa carte. La femme aux poules tend la sienne. Le sous-officier les regarde, les rend, passe au suivant.
Paul sort les deux cartes de la poche intérieure. Pierre Lacoste. Marie Lacoste. Il les tend de la main droite, le geste calme, le visage du facteur, le masque professionnel. Le sous-officier prend les cartes. Il regarde celle de Paul. Il regarde Paul. La barbe grise, l'épaule affaissée, le bras qui pend. Il regarde la carte de Jeanne. Il regarde Jeanne. Une vieille femme, les yeux fermés, les mains sur les genoux. Il retourne les cartes. Aurillac. Valence.
"Wohin ?"
"Figeac", dit Paul. "De la famille."
Le sous-officier tient les cartes. Il les tient cinq secondes, dix secondes. Paul compte les secondes dans sa tête parce que compter c'est la seule chose qui empêche ses mains de trembler, et ses mains ne doivent pas trembler, pas maintenant, pas avec les faux papiers de Meynier dans les doigts d'un sous-officier de la Feldgendarmerie dans un train arrêté à Montélimar.
Le sous-officier rend les cartes.
"Weiterfahren."
Paul prend les cartes. Il les remet dans la poche intérieure. Le sous-officier passe au compartiment suivant. La porte se ferme. Le train repart. Montélimar glisse derrière les vitres.
Jeanne ouvre les yeux. Elle regarde Paul. Paul regarde Jeanne. Ils ne disent rien. La femme aux poules ajuste son panier. L'homme au journal tourne une page.
Paul sent la sueur dans son dos, froide, lente, la sueur qui vient après. La même sueur que le 14 juillet, au barrage de la rue Duguesclin, quand le sous-officier avait tenu l'enveloppe entre le pouce et l'index. La même glace dans le ventre, le même silence dans la tête, et puis le relâchement, la respiration qui revient, le coeur qui ralentit. Pierre Lacoste. Aurillac. Figeac. Weiterfahren.
Le train roule vers le sud.
Correspondance à Nîmes. Un autre train, plus petit, plus lent, qui remonte vers le Massif Central. Les gares défilent - Alès, La Grand-Combe, des noms que Paul ne connaît pas, des quais de province avec des platanes et des chefs de gare en casquette. Le paysage change. Les vignes deviennent des châtaigniers, les collines deviennent des montagnes, l'air change. Plus frais. Plus sec. L'air du Causse.
Paul n'est pas venu dans le Lot depuis 1919. Vingt-quatre ans. La dernière fois, c'était pour le baptême de la petite Jeanne, la fille d'Henri et Louise, à Figeac, dans l'église de la vieille ville, en costume du dimanche, l'épaule gauche cachée sous la veste, le bras plié dans la poche. Vingt-quatre ans. Une vie entière. Et maintenant le même train, les mêmes collines, les mêmes châtaigniers, sauf que Paul a soixante ans au lieu de trente-six et que le costume du dimanche est devenu un manteau de fugitif avec des faux papiers dans la poche.
Le train arrive à Figeac à la nuit tombée. Le quai est presque vide. Deux lampes, un chef de gare, le bruit de la vapeur. Paul et Jeanne descendent avec le sac. Ils marchent dans les rues de Figeac, les rues pavées, les maisons médiévales, les volets fermés. Paul connaît le chemin. Vingt-quatre ans, mais il connaît le chemin. La mémoire des rues, la mémoire du facteur.
La maison d'Henri et Louise est dans la vieille ville, une maison de pierre à deux étages au-dessus de la mercerie de la mère de Louise. La mercerie est fermée - il est neuf heures du soir. Paul frappe à la porte de côté, celle qui donne sur l'escalier de l'appartement.
Des pas. Un bruit de verrou. La porte s'ouvre.
Henri Castayrol est debout dans l'encadrement, en gilet et bras de chemise, une lampe à la main. Cinquante-trois ans. Les cheveux gris, le visage plus maigre qu'avant, les épaules un peu voûtées. Mais les yeux sont les mêmes - les yeux de l'instituteur, les yeux du sous-lieutenant, les yeux de l'homme qui regardait le monde avec l'attention de celui qui croit qu'on peut l'améliorer.
Henri regarde Paul. Il regarde Jeanne. Il regarde le sac, les manteaux, les visages tirés, et il comprend. Henri comprend toujours. Il n'a pas besoin qu'on lui explique pourquoi son beau-frère et sa soeur sont sur le seuil de sa porte à neuf heures du soir en novembre avec un sac de voyage et le visage de gens qui ne reviendront pas d'où ils viennent.
"Entrez", dit Henri.
Paul entre. Et quand la porte se referme derrière lui, quand la lumière de la lampe éclaire le couloir étroit et l'escalier qui monte, quand l'odeur de la maison l'enveloppe - le bois, la cire, le feu de cheminée, l'odeur de Louise et du Lot -, quelque chose lâche dans la poitrine de Paul, quelque chose qui tenait depuis lundi matin, depuis la cuisine de la rue de la Claire, depuis le bol cassé et la chicorée par terre et les mains de Guillaume sur sa gorge. Quelque chose qui tenait, et qui lâche.
Paul Vauterin, soixante ans, un bras, facteur, résistant, fugitif, Pierre Lacoste né à Aurillac, met sa tête sur l'épaule de son beau-frère et il pleure.
C'est la première fois depuis 1918.
Louise est dans la cuisine. Elle prépare à manger sans poser de questions. Du confit, du pain, du fromage - pas le pain noir de Lyon, pas le rationnement, pas les rutabagas. Du vrai pain. Du vrai fromage. Paul mange et il a envie de pleurer encore parce que le pain a le goût du pain et que ça fait un an qu'il n'a pas mangé de pain qui a le goût du pain.
Jeanne mange aussi. En silence, le dos droit, les mains sur la table. Jeanne ne pleure pas. Jeanne n'a pas pleuré en 1914, elle n'a pas pleuré en 1918, et elle ne pleurera pas en 1943. Jeanne mange son pain et son fromage avec la dignité des femmes qui ont traversé deux guerres sans casser.
Henri s'assoit en face de Paul. Louise s'assoit à côté de Jeanne. Les quatre, autour de la table. La lampe au milieu. Les ombres sur les murs. Le silence du Lot après le bruit de Lyon.
"Raconte", dit Henri.
Paul raconte. Pas tout. Pas les détails, pas les noms, pas les adresses. Mais l'essentiel. Les enveloppes, le réseau, la fuite. Guillaume. Il dit Guillaume et il s'arrête un instant, et Henri voit la pause et ne la remplit pas. Jeanne. Le tisonnier. Le départ.
Il ne dit pas Meynier. Il ne dit pas Marguerite. Il ne dit pas Claire Charbonnier ni le pot de miel ni la main qui tremble. Il ne dit pas rue Bellecombe, ni boîte du 23, ni Peugeot noire. La règle. Même ici, même à Figeac, même devant Henri. Ce que Paul ne dit pas, personne ne peut le prendre.
"Et les garçons ?" dit Henri.
Paul regarde la table. Henri le fils, à Lyon, rue Vauban, avec Renée et la petite Madeleine. La lettre qui dit Suisse. Georges, à Dortmund, dans une usine. Marc, dans un stalag, peut-être encore vivant, peut-être pas. Paul est parti sans adresse, sans moyen de recevoir du courrier, sans moyen d'en envoyer. Le facteur qui ne peut plus recevoir de lettres. Le facteur qui a passé onze ans à porter le courrier des autres et qui ne recevra plus le sien.
"Henri sait rien", dit Paul. "Il a une lettre qui dit qu'on est en Suisse. C'est mieux comme ça."
"Et Georges ?"
"Georges sait rien non plus."
Le silence. Henri regarde Paul. Louise regarde Jeanne. La lampe grésille. Dehors, le Lot est noir et silencieux, le silence des petites villes qui dorment tôt, le silence qui n'existe pas à Lyon.
"Vous restez ici le temps qu'il faut", dit Henri.
"Non", dit Paul. "Pas ici. Pas chez toi. Si quelqu'un nous cherche, la famille c'est le premier endroit. Il faut un endroit où personne ne penserait à chercher."
Henri le regarde. Paul voit quelque chose passer dans les yeux de son beau-frère, quelque chose de rapide, de précis, une pensée qui se forme et qui se fixe. Le visage de l'instituteur qui trouve la solution avant que l'élève ait fini de poser le problème.
"Lacombe", dit Henri.
Le lendemain matin, Henri part tôt. Louise prépare un sac de provisions - du pain, du fromage, du confit, des noix. Paul et Jeanne restent dans la maison, les volets fermés, comme chez Meynier, comme dans la pièce des canuts. Les volets fermés, le monde dehors, l'attente.
La petite Jeanne n'est pas là. Vingt-six ans, mariée, elle vit à Cahors maintenant. Paul est soulagé. Moins de gens savent, moins de gens risquent.
Henri revient le soir. Il s'assoit à la table, il boit un verre de vin de noix, et il dit :
"Lacombe vous attend."
Le surlendemain, à l'aube. Henri, Paul et Jeanne prennent la route du Causse.
Pas le train. Pas la route. Les chemins. Les chemins de pierre sèche entre les murets, les sentiers de berger qui montent du Lot vers le plateau, les drailles que les brebis ont tracées depuis des siècles et que personne ne surveille parce que personne ne les connaît, sauf les bergers et les instituteurs qui ont épousé le pays.
Henri marche devant. Il connaît le chemin. Il l'a fait cent fois, mille fois, depuis qu'il est à Figeac. Le Causse est son terrain, ses pierres, ses genévriers, son ciel. Paul marche derrière. Ses jambes de facteur connaissent les trottoirs de Lyon, pas les cailloux du Causse, et il trébuche, et il glisse, et son bras mort le déséquilibre dans les montées. Jeanne marche entre les deux, le sac à la main, le foulard sur la tête, sans un mot.
Ils montent. Le paysage change. Les arbres se font rares, les pierres se font blanches, le ciel s'élargit. Le Causse est un plateau nu, battu par le vent, sec, dur, et d'une beauté que Paul n'a jamais vue parce que Paul n'a jamais vu le Causse. Il a vu la Marne, il a vu l'Aisne, il a vu les boyaux de terre et de boue, il a vu les rues de Lyon pendant trente ans. Il n'a jamais vu ça. Cette étendue. Ce silence. Cette lumière de novembre qui rase les pierres et fait briller les genévriers.
"C'est ici que tu faisais cours ?" dit Paul.
"Non. L'école est à Labastide-Murat. Mais le Causse était dans la cour."
Ils marchent encore une heure. Puis deux. Le chemin descend, remonte, descend. Et au bout d'un sentier de pierre sèche, entre deux murets, une ferme.
Un toit de lauzes. Un portail en bois. Des brebis dans le pré, blanches sur l'herbe rase. Un chien qui aboie - pas le même chien qu'en 1920, un autre, un patou blanc, massif, qui aboie une fois et qui attend.
La porte de la ferme s'ouvre.
Lacombe sort. Il est vieux. Paul le voit d'un coup, la vieillesse qui a creusé le visage et voûté les épaules et blanchi la barbe. Un berger de soixante-dix ans, peut-être plus, qui marche encore avec la boiterie de 1916, la jambe qui traîne, le pas bancal. Mais il marche. Et il est debout.
Le berger regarde le chemin. Il voit Henri. Il voit les deux autres, derrière Henri, le vieux avec un bras et la femme avec un sac.
Lacombe descend les marches du seuil. Il marche jusqu'au portail, de son pas lent, le pas d'un homme qui ne se presse pas parce que la vie ne se presse pas sur le Causse. Il ouvre le portail.
Henri s'arrête devant lui.
"Mon lieutenant", dit Lacombe.
"Henri."
Le berger ne corrige pas. Il n'a jamais corrigé. Pour Lacombe, Henri sera toujours le lieutenant, comme pour Henri Lacombe sera toujours le berger, et ces noms de guerre sont leurs vrais noms.
Ils se regardent. Deux hommes qui se sont vus pour la dernière fois il y a trois ans, ou cinq, ou dix, Paul ne sait pas. Deux hommes qui se sont connus dans la boue de l'Aisne et qui se retrouvent dans les pierres du Causse. Le lieutenant et le berger. L'instituteur et l'élève. Le cahier bleu.
Henri pose sa main sur l'épaule de Lacombe. Lacombe pose sa main sur le bras d'Henri. Ils restent comme ça une seconde, deux secondes, et ça suffit. Ça dit tout. Ça dit la tranchée et les lettres de bois et Madelou et le M sur l'ardoise et les vingt-cinq ans qui ont passé et les deux guerres et le chemin de pierre sèche entre les murets.
Puis Henri se tourne vers Paul.
"Lacombe, c'est le mari de Jeanne. Paul Vauterin. Tu as entendu parler de lui."
Le berger regarde Paul. Le vieux facteur, la barbe grise, le bras mort, les yeux fatigués. Lacombe le regarde comme il regarde une brebis malade - avec attention, sans pitié, avec la douceur de l'homme qui sait ce que c'est que d'être abîmé.
"Entrez", dit Lacombe.
La ferme sent le suint, le feu de bois et le lait caillé. La même odeur que dans le récit d'Henri, la même cuisine sombre, le même poêle noir. Paul entre et la première chose qu'il voit, c'est l'étagère.
Contre le mur du fond, entre la cheminée et la fenêtre, une étagère de bois, large, solide, faite de planches de chêne posées sur des briques. Et sur l'étagère, des livres. Trente, quarante livres, peut-être plus. Des vieux, des neufs, des usés, des cornés. Des couvertures de carton, des couvertures de toile, des dos cassés par les relectures. Paul s'approche. Il lit les titres. Hugo. Zola. Daudet. Un dictionnaire. Un atlas. Un manuel de géographie. Les Fables de La Fontaine, l'édition scolaire, celle qu'on trouve dans les écoles de la République.
Paul se retourne et regarde Henri. Henri sourit. Le sourire de l'instituteur qui voit ce que ses leçons sont devenues, vingt-cinq ans plus tard, dans la cuisine d'un berger du Causse.
"C'est toi", dit Paul.
"C'est lui", dit Henri. "Moi j'ai juste montré les lettres."
Lacombe ne dit rien. Il pose du bois dans le poêle. Sa femme sort des bols, une marmite, du pain. Madelou est là aussi - trente-quatre ans, les mêmes nattes noires qu'à onze ans, plus longues, les mêmes yeux. Elle regarde Paul et Jeanne avec la méfiance des gens du Causse, qui ne donnent pas leur confiance au premier venu.
"Ils restent", dit Lacombe. Ce n'est pas une question. Le berger a dit "ils restent" et c'est tout. Le lieutenant a demandé, le berger a répondu. Les mots de guerre sont les seuls qui comptent.
Henri s'assoit à la table. Ils mangent. Le confit, le fromage, le pain, le vin de noix. La cuisine de Lacombe, petite, sombre, chaude. Paul mange et il pense à la cuisine de la rue de la Claire, à la soupe de Jeanne, au pain noir, à la chicorée. Il pense à la table de la toile cirée et aux mains de Jeanne à plat sur la toile cirée. Il pense au tisonnier contre le mur. Puis il regarde l'étagère de livres et il pense à autre chose. Il pense qu'un homme qui a appris à lire à quarante ans dans une tranchée et qui a rempli une étagère en vingt-cinq ans est un homme qui ne pose pas de questions, parce qu'un homme comme ça sait ce que c'est que de porter quelque chose de lourd sans en parler.
Henri part le lendemain matin. Il doit redescendre à Figeac, reprendre sa vie, son école, sa routine. Il ne peut pas rester. Il ne doit pas rester. Le lieutenant redevient l'instituteur.
Sur le seuil de la ferme, Henri serre la main de Paul. Pas l'épaule - la main. La main droite, la seule qui serve. La poigne est ferme, plus ferme que Paul ne s'y attendait. Cinquante-trois ans, mais la poigne du sous-lieutenant est intacte.
"Tu as besoin de quelque chose, tu envoies Madelou à Figeac", dit Henri. "Elle connaît les chemins. Personne ne la verra."
"Henri."
"Quoi ?"
Paul cherche les mots. Les mots pour dire merci, les mots pour dire pardon, les mots pour dire tout ce qu'un homme doit à un autre homme quand cet autre homme lui a donné un endroit où disparaître. Il ne les trouve pas. Les mots ne suffisent pas. Les mots n'ont jamais suffi, pas en 1918 quand Henri lui avait dit "occupe-toi de ma soeur", pas en 1919 quand Henri avait pris le petit dans ses bras, pas maintenant.
"Merci", dit Paul.
Henri le regarde. Il hoche la tête. Puis il tourne, et il descend le chemin de pierre sèche, et Paul le regarde s'éloigner sur le Causse, la silhouette de l'instituteur dans la lumière de novembre, les épaules droites, le pas régulier, le pas d'un homme qui a marché dans la boue et qui marche dans les pierres et qui marchera encore.
Les jours passent. Paul et Jeanne s'installent. Pas s'installent au sens de meubler, de ranger, de faire leur place - s'installent au sens de durer. Lacombe leur a donné la pièce du fond, une chambre avec un lit, une fenêtre qui donne sur le pré, le bruit des brebis le matin. Jeanne a posé le sac, défait les vêtements, rangé le peu qu'ils ont. Elle aide la femme de Lacombe à la cuisine, au jardin. Elle ne dit rien. Elle fait.
Paul ne fait rien. Pour la première fois depuis onze ans, Paul Vauterin n'a pas de tournée. Pas de sacoche, pas de boîtes, pas d'enveloppes. Pas de circuit. Pas de rue Moncey, pas de rue de Créqui, pas de rue Jeanne Hachette. Pas de Montluc. Pas de sentinelle. Pas de cigarette. Rien.
Il marche sur le Causse. Seul, le matin, pendant que Lacombe est avec le troupeau. Il marche sur les chemins de pierre sèche, entre les murets, sous le ciel de novembre. Le vent souffle. Les genévriers plient. Le silence est immense, un silence qui n'existe pas à Lyon, un silence qui ne connaît pas les trams, ni les moteurs, ni les fourgons, ni les grilles de Montluc. Un silence de pierre et de vent et de rien.
Paul marche et il pense. Il pense à Georges, à Dortmund, dans une usine. Il pense à Marc, dans un stalag. Il pense à Henri le fils, rue Vauban, qui croit que ses parents sont en Suisse. Il pense à la petite Madeleine, trois ans, les boucles brunes. Il pense à tous les gens qui ne savent pas où il est parce qu'il ne peut pas le leur dire, et qui ne peuvent pas lui écrire parce qu'il n'a plus d'adresse. Le facteur sans adresse. L'homme qui passait son temps à livrer des messages et qui a fini par disparaître sans en laisser un seul.
Le soir, dans la cuisine de Lacombe, Paul s'assoit près du poêle. Le berger lit. Il lit avec la lenteur de l'homme qui a appris tard et qui savoure chaque mot, le doigt sous la ligne, les lèvres qui bougent à peine. Jeanne tricote. La femme de Lacombe prépare le lendemain. La lampe grésille. Le silence.
C'est un autre monde. Un monde sans enveloppes, sans boîtes, sans adresses au crayon. Un monde de pierres et de brebis et de livres sur une étagère. Paul regarde le berger lire et il pense au sous-lieutenant qui a appris à lire à un homme dans une tranchée, et à l'étagère qui a poussé sur le Causse comme un arbre pousse sur la pierre, lentement, obstinément, sans que personne lui demande.
Il pense que c'est peut-être ça, la résistance. Pas les enveloppes. Pas les boîtes. Pas les adresses au crayon et les messages dans les fentes. Un homme qui apprend à lire. Un berger qui remplit une étagère. Une femme qui fait la soupe. Un casse-croûte dans du papier journal.
Paul regarde ses mains. La droite, posée sur le genou. La gauche, posée à côté, inerte. Deux mains. Deux guerres.
Et maintenant le silence.
J'espère que cette histoire vous a plu.
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A la suite de cette histoire, vous pouvez retrouver Paul et Jeanne dans une uchronie, un 'Et si l'Histoire avait pris un autre chemin ?' en cliquant ici
Fred