Mars 1943
Le printemps ne vient pas. Il devrait - on est en mars, l'air devrait sentir autre chose que le charbon et la pierre mouillée -, mais Lyon reste grise, coincée entre ses deux fleuves comme entre deux murs. La lumière change un peu, c'est vrai. Les jours rallongent. Le soir, quand Paul rentre de sa tournée, il fait encore clair à six heures, une clarté pâle qui traîne sur les toits de Vaise et qui ressemble à une promesse que personne ne tient.
Quelque chose a changé dans le circuit des fourgons. Depuis le début du mois, les camions cellulaires qui sortent de Montluc ne tournent plus vers Perrache. Ils prennent l'avenue Berthelot, vers le septième. La Gestapo a quitté l'Hotel Terminus et s'est installée dans l'Ecole du service de santé militaire, un bâtiment massif, en pierre, avec des caves. Paul ne sait pas ce qu'il y a dans les caves. Il sait que les fourgons partent et reviennent, et que parfois ils reviennent plus légers.
Paul fait sa tournée du matin. Les mêmes rues, les mêmes portes, les mêmes boîtes. Ses doigts trient dans la sacoche avec cette vigilance nouvelle qui ne le quitte plus depuis février. Il palpe, il soupèse, il écarte. Chaque enveloppe un peu épaisse lui tend le ventre. La plupart ne sont rien - un faire-part avec une photo, une lettre avec un mandat, les épaisseurs normales de la vie ordinaire. Mais ses doigts cherchent, et ses doigts ne se trompent plus. Il reconnaît le format, le poids, la rigidité de l'enveloppe dans l'enveloppe. L'écriture sur l'adresse aussi - toujours la même, ronde, appliquée, anonyme.
Rue Jeanne Hachette, les sentinelles. Le jeune Allemand, celui à la mâchoire carrée, lui tend la cigarette. Paul la prend. Merci. Merci et au revoir, la tête basse, le pas régulier. Montluc est silencieux ce matin. Pas de fourgon, pas de grille qui s'ouvre, juste le mur, les soldats, et le facteur qui passe.
Madame Meynier est au coin de la rue de Créqui. Paul la reconnaît de loin maintenant, la silhouette voûtée dans le manteau usé, les mains dans les poches. Elle ne parle plus. Elle ne demande plus rien. Elle est là, c'est tout. Paul passe devant elle, il hoche la tête, elle hoche la tête. Le même échange muet que la semaine dernière, que celle d'avant. Un jour Paul se dit qu'il faudrait vérifier si c'est Meynier ou Mercier, parce que c'est quand même la moindre des choses, et le lendemain il se dit que vérifier c'est s'impliquer, et s'impliquer c'est - il ne finit pas la phrase.
Le lundi 8 mars, une enveloppe pour Claire Charbonnier.
Paul la reconnaît au toucher avant de lire l'adresse. Le même format, la même épaisseur, la même rigidité à l'intérieur. Il la met dans la poche intérieure de sa veste, séparée du reste, comme en février. Il fera le 48 rue Duguesclin en dernier.
A dix heures et quart, il pousse la porte de l'immeuble. Le hall est sombre, le carrelage fendu, une odeur de chou et de cire. L'escalier monte dans la pénombre. Paul ouvre la sacoche pour prendre le courrier du 48 - deux lettres ordinaires, une facture et un avis de la mairie -, et il s'avance vers les boîtes aux lettres alignées contre le mur du fond.
Elle est là.
Claire Charbonnier descend l'escalier. Un manteau trop grand, un foulard, un cabas vide - elle va au marché, ou à ce qui tient lieu de marché, les étals maigres des Halles de la Part-Dieu où il n'y a presque plus rien mais où on va quand même parce qu'il faut bien manger. Elle s'arrête en voyant Paul.
"Bonjour, Monsieur Vauterin."
"Bonjour, Mademoiselle."
Paul sort les deux lettres ordinaires et les lui tend. Elle les prend de la main gauche. La main droite tient le cabas. Paul voit la main gauche. Elle tremble. Pas beaucoup, pas un tremblement de maladie ou de froid, un frémissement fin, continu, comme une corde qu'on a trop tendue. Les doigts qui serrent les enveloppes sont blancs aux articulations.
"Vous allez bien ?" dit Paul.
"Oui, oui. Merci."
Elle sourit. Un sourire rapide, automatique, le sourire qu'on met devant sa porte pour que les gens passent sans s'arrêter. Paul ne passe pas. Il reste debout dans le hall, la sacoche contre la hanche, et il la regarde. Il la regarde comme il regardait les gosses de la rue de la Claire qui revenaient avec un oeil au beurre noir et qui disaient qu'ils étaient tombés. On ne tombe pas comme ça. On ne tremble pas comme ça.
Claire soutient son regard une seconde, deux secondes, puis elle détourne les yeux. Et c'est ce mouvement-là, ce regard qui fuit, qui dit à Paul ce que les mots ne disent pas.
"Je sais", dit Paul.
Le hall est silencieux. La lumière du jour entre par la porte vitrée, sale, grise. Claire ne bouge pas. Elle regarde le carrelage, les lettres dans sa main, le cabas vide. Elle ne dit rien.
"Les enveloppes", dit Paul. "Je sais qu'il y a quelque chose dedans. Je sais depuis février."
"Je ne vois pas de quoi vous parlez."
Sa voix est plate. Pas de surprise, pas d'indignation, pas de peur visible. Plate. La voix de quelqu'un qui a répété la phrase avant d'en avoir besoin.
"Mademoiselle. Vous risquez énorme. Moi je vais pas vous dénoncer. Mais quelqu'un d'autre pourrait. N'importe qui dans cet immeuble pourrait voir ce que j'ai vu, et tout le monde n'est pas -"
Il ne finit pas. Tout le monde n'est pas quoi ? Bienveillant ? Honnête ? Discret ? Dans le Lyon de 1943, tout le monde n'est rien. Tout le monde est ce que la peur le fait être.
Paul sort l'enveloppe de sa poche intérieure. Il la tient devant lui, entre eux deux, dans la lumière grise du hall.
"Donnez-la moi."
Claire regarde l'enveloppe. Elle regarde Paul. Ses yeux sont immenses dans son visage pâle, trop grands, trop ouverts, comme ceux d'un animal qui ne sait pas encore si la main tendue va le nourrir ou le frapper. Puis elle tend le cabas, fouille dedans d'un geste machinal - il n'y a rien dans le cabas, le geste ne sert à rien, c'est un réflexe de femme qui cherche une contenance -, et elle regarde de nouveau l'enveloppe que Paul tient.
"L'enveloppe à l'intérieur", dit Paul. "C'est ça que vous deviez déposer quelque part ?"
Elle ne répond pas. Elle ne dit pas oui. Mais ses yeux disent oui, et sa main qui tremble dit oui, et le fait qu'elle ne dise pas non dit oui.
"Donnez-la moi", répète Paul. "L'adresse, je la connais. Je suis facteur, mademoiselle. C'est mon métier."
Il entend ses propres mots et il mesure l'absurdité. C'est mon métier. Distribuer des enveloppes sans nom au crayon à papier dans des boîtes aux lettres qui ne sont pas sur sa tournée. C'est le métier de personne. Mais la phrase est sortie, et elle tient, parce que Paul Vauterin est facteur et que les facteurs livrent le courrier, tout le courrier, même celui qui n'aurait jamais dû exister.
Claire tend l'enveloppe. Sa main gauche, les doigts blancs. Paul la prend de sa main droite, la seule qui serve, et la glisse dans la poche intérieure de sa veste.
"Merci", dit Claire.
C'est un merci minuscule, un souffle, presque rien. Paul hoche la tête. Il sort de l'immeuble. La lumière du jour le frappe, grise, ordinaire. La rue Duguesclin est la rue Duguesclin, les passants sont des passants, personne n'a rien vu.
Paul reprend sa tournée.
Il fait le reste du circuit en automate. Rue Vendôme, cours de la Liberté, les dernières boîtes. Ses mains travaillent. Sa tête est dans sa poche, avec l'enveloppe. L'enveloppe intérieure. L'adresse au crayon. 14 rue Bellecombe, comme la dernière fois.
A onze heures, sa tournée est finie. D'ordinaire il rentre directement au bureau de poste, dépose la sacoche vide, et prend le tram pour Vaise. Le circuit est réglé, les horaires sont les mêmes depuis onze ans, et Jeanne sait à dix minutes près quand il pousse la porte de la rue de la Claire.
Paul ne rentre pas.
Il remonte le cours de la Liberté. Il traverse le pont de la Guillotière. Il est dans le troisième, maintenant, un quartier qui n'est pas le sien, des rues plus larges, des immeubles plus hauts, un autre monde à cinq cents mètres du sien. Il marche rue Bellecombe. Il cherche le 14. Un immeuble bourgeois, une façade propre, une porte cochère avec des moulures. Il entre. Les boîtes aux lettres sont dans le hall, en cuivre, avec des noms gravés. Paul regarde les noms. Aucun ne lui dit rien.
Il tient l'enveloppe dans sa main. Pas de nom dessus. Juste le numéro, la rue. A quelle boîte ? Deuxième étage gauche ? Troisième droite ? Il n'y a pas de numéro d'appartement. Il n'y a rien.
Paul fait la seule chose qui a du sens. Il cherche une boîte sans nom. Il y en a une, au bout de la rangée, une étiquette vide, pas de nom. Il glisse l'enveloppe dans la fente. Il entend le papier tomber.
Il sort de l'immeuble. Il marche. Il ne court pas, parce que courir c'est se faire remarquer, et se faire remarquer c'est mourir. Il marche d'un pas normal, le pas d'un homme qui rentre chez lui, et personne ne le regarde.
Il arrive rue de la Claire à midi et quart. Trois quarts d'heure de retard. Jeanne est dans la cuisine, debout, les bras croisés. Elle ne dit rien quand il entre. Elle le regarde retirer ses chaussures, poser sa veste sur le dossier de la chaise, s'asseoir. Elle pose l'assiette devant lui. Des topinambours et un bout de lard.
"T'étais où ?"
"La tournée a traîné."
"La tournée traîne jamais."
Paul mange. Jeanne s'assoit en face de lui. Elle ne mange pas. Elle attend. Paul sent son regard, lourd, patient, le regard de Jeanne qui sait quand on lui ment et qui attend que le menteur se fatigue. Trente ans de mariage. On ne ment pas à Jeanne Vauterin.
"Je me suis arrêté en route", dit Paul.
"Où ?"
"Rue Bellecombe."
Le nom tombe sur la table comme une pierre. Jeanne ne dit rien. Elle n'a pas besoin qu'on lui explique. Elle a vu les enveloppes en février, elle a vu le rabat décollé, elle a dit "referme ça". Elle sait que Paul n'a pas refermé, pas vraiment, pas dans sa tête. Elle sait que la rue Bellecombe c'est l'adresse au crayon. Elle sait tout parce qu'elle connaît Paul, et Paul est un homme qui ne sait pas ne pas faire les choses.
Elle se lève. Elle débarrasse son assiette à elle, qu'elle n'a pas touchée. Elle dit, le dos tourné, en rinçant l'assiette dans l'évier :
"Georges est en Allemagne. Henri est à Lyon avec une petite de trois ans. Et toi tu fais le facteur pour des gens que tu connais pas."
Paul ne répond rien. Il n'y a rien à répondre. Jeanne a raison. Jeanne a toujours raison quand il s'agit de survivre. Mais Paul est dans l'escalier maintenant, et l'escalier ne descend pas.
Le mercredi 17, au bureau de poste, pendant le tri du matin. Guillaume.
Le gamin trie à côté de lui, les mains rapides, le regard ailleurs. Il n'a pas reparlé de Radio Londres depuis février, mais il regarde Paul de temps en temps, du coin de l'oeil, avec cette insistance des gens qui attendent quelque chose.
C'est Paul qui parle le premier. Il ne sait pas pourquoi. Peut-être la fatigue de porter seul. Peut-être le besoin de dire à quelqu'un que ce qu'il a vu est réel, que les enveloppes existent, que le monde est plus compliqué qu'un tas de courrier dans une sacoche en cuir.
"Les lettres dont je t'ai parlé", dit Paul, à voix basse, les mains dans le tas. "J'en ai vu d'autres."
Guillaume ne lève pas les yeux. Ses mains continuent de trier.
"Des enveloppes dans des enveloppes. Quelqu'un fait passer des messages par le courrier."
"Quel genre de messages ?"
"J'en sais rien. Des adresses, pas de noms, au crayon. C'est du boulot propre."
"C'est la Résistance", dit Guillaume.
Le mot est là, posé entre les deux piles de courrier, entre les factures et les cartes postales, entre le monde d'avant et le monde de maintenant. La Résistance. Le grand mot. Paul ne l'a jamais prononcé, pas une seule fois, ni dans sa tête ni à voix haute. Il a pensé "les enveloppes", "le truc", "la chose". Jamais le mot.
"J'en sais rien", répète Paul. "Je te dis ce que je vois."
"Tu les as gardées ?"
"Non."
"Tu les as livrées ?"
Paul ne répond pas. Son silence répond pour lui. Guillaume le regarde, cette fois franchement, et Paul voit dans ses yeux la même chose qu'en février - l'élan, l'envie, la certitude de vingt-trois ans que le monde se divise en deux camps et qu'il faut choisir. Paul a soixante ans et il sait que le monde ne se divise en rien du tout, que les camps sont des brouillards, que les héros du matin sont les morts du soir, et que la seule certitude c'est que tout le monde a peur.
"T'en parle à personne", dit Paul. "A personne. Tu m'entends ?"
Guillaume hoche la tête. Mais il hoche la tête comme les gamins hochent la tête quand l'instituteur leur dit de ne pas courir dans les escaliers, c'est-à-dire avec la ferme intention de courir dès que l'instituteur aura le dos tourné.
Paul retourne à son tri. Il a la sensation d'avoir ouvert une porte qu'il ne pourra pas refermer. Deux portes, en fait. La porte de la rue Bellecombe, et la porte de la bouche de Guillaume Ferrier.
Le dernier lundi de mars, Paul passe devant Montluc. La sentinelle blonde lui tend la cigarette. Paul la prend. Il dit merci. Il repart. Et pour la première fois, il jette la cigarette sans la fumer, dans le caniveau de la rue Duguesclin, d'un geste sec de la main droite.
Il ne sait pas pourquoi.
Ou plutôt si, il sait.