Mai 1943
Les jours rallongent. A six heures du matin, quand Paul sort de la rue de la Claire, le ciel est déjà clair au-dessus des toits de Vaise, un bleu pâle qui promet la chaleur. Lyon en mai sent le tilleul et la poussière. Les fenêtres s'ouvrent, les voix portent, les enfants traînent dans les rues après l'école. On pourrait croire que la ville respire. Elle ne respire pas. Elle retient son souffle.
Paul fait sa tournée. Le circuit n'a pas changé - Moncey, Créqui, Jeanne Hachette, Duguesclin, Vendôme, cours de la Liberté. Les mêmes pas, les mêmes portes, les mêmes fentes. Mais à l'intérieur du circuit il y a l'autre circuit, celui que personne ne voit, celui qui passe par la boîte sans serrure du 23 rue de Créqui et par les enveloppes qu'il ouvre dans sa sacoche sous les porches du troisième.
Depuis avril, trois enveloppes sont passées. Paul les a ouvertes, trié le contenu - la lettre de Marguerite pour Claire, l'enveloppe intérieure au crayon -, et livré les enveloppes intérieures dans la boîte du 23. Chaque fois, l'enveloppe disparaît dans la nuit. Chaque fois, rien d'autre. Pas de "merci", pas de nouveau message. Juste le vide. Le réseau a absorbé le nouveau circuit comme l'eau absorbe un caillou, sans bruit, sans trace.
Paul donne les lettres de Marguerite à Claire. Il les glisse dans sa boîte du 48, avec le reste du courrier, comme si c'étaient des lettres normales. Il n'entre plus dans le hall. Il ne la croise plus. Depuis avril, Claire Charbonnier est redevenue un nom sur une boîte, une adresse parmi trois cents, et Paul s'en tient là. Plus de conversation dans le hall. Plus de "je sais". La distance est le seul rempart qu'il a trouvé, et il s'y tient.
Rue Jeanne Hachette, les sentinelles. Le jeune à la mâchoire carrée tend la cigarette. Paul la prend. Il dit merci. Il la met dans sa poche. Il ne la jette plus - il l'a fait une fois, en mars, et il s'en est voulu. Jeter une cigarette dans un caniveau, c'est un geste. Un geste se remarque. Paul est redevenu invisible, et invisible c'est vivant.
Montluc est plus bruyant en mai. Les fourgons entrent et sortent plus souvent, la grille s'ouvre et se referme trois, quatre fois dans la demi-heure où Paul passe devant. Il ne regarde pas. Il entend. Les moteurs, le métal, les voix allemandes, et parfois autre chose, un bruit qui n'est pas un bruit de machine, un bruit humain, un cri peut-être, ou peut-être pas, peut-être juste le grincement de la grille sur ses gonds rouillés. Paul ne vérifie pas. Paul marche.
Madame Meynier est au coin de la rue de Créqui. Chaque matin, chaque semaine, depuis janvier. Paul la regarde autrement depuis avril. Pas à cause de ce qu'il sait - il ne sait rien sur elle, pas plus qu'en janvier. A cause de ce qu'il sent. Quelque chose a changé dans la manière dont elle le regarde passer. Ce n'est plus le regard vide de la femme qui attend. C'est un regard qui voit. Qui mesure. Paul ne saurait pas l'expliquer, et il ne cherche pas à l'expliquer. Il hoche la tête, elle hoche la tête. Le même échange muet. Mais le silence a changé de nature.
Le lundi 10 mai, Paul ouvre une enveloppe pour Claire. La routine. Sous le porche de la rue Moncey, les doigts qui soulèvent le rabat, l'ongle du pouce qui glisse sous la colle molle. La lettre de Marguerite, l'enveloppe au crayon. Il met l'enveloppe intérieure dans sa poche pour la boîte du 23. Il lit la lettre de Marguerite, debout dans l'ombre du porche.
"Chère Claire, j'espère que tu tiens le coup. André a pu sortir un peu le mois dernier, il m'a fait dire qu'il pensait à toi et qu'il fallait tenir encore un peu. Le printemps est là, ça aide tout le monde. Maman t'envoie un savon de Bourg. Tiens bon ma chérie. Ta tante Marguerite."
André a pu sortir un peu. Paul relit la phrase. Le prisonnier qui sort un peu, qui fait dire des choses, qui pense à sa fiancée. Les mêmes phrases depuis février. Les mêmes formules, le même ton rassurant, la même écriture ronde et appliquée. André va bien. André pense à toi. Tiens bon. Tiens bon. Paul plie la lettre, la met dans la boîte du 48 rue Duguesclin, et il entend le papier tomber dans le vide.
Le mercredi 12, Guillaume revient.
Pas sur les enveloppes. Sur autre chose. Il attend Paul à la sortie du bureau de poste, le soir, dans la rue, les mains dans les poches, le col de la veste relevé. Il a le visage de quelqu'un qui va dire quelque chose qu'il ne devrait pas dire.
"Faut que je te parle."
"Pas ici."
Ils marchent. Deux facteurs qui rentrent ensemble, rien d'anormal. Paul laisse Guillaume parler. Le gamin parle vite, à voix basse, en regardant ses pieds.
Il a rencontré des gens. Des gens qui font des choses. Il ne dit pas le mot Résistance, mais le mot est là, dans chaque phrase, comme une ombre derrière une porte. Des gens qui impriment des tracts, qui cachent des réfractaires au STO, qui transmettent des informations. Guillaume veut en être. Guillaume veut faire quelque chose. Guillaume étouffe dans sa sacoche de facteur pendant que la France étouffe sous les bottes.
Paul écoute. Il écoute et il voit les gosses de 1914, ceux qui avaient vingt ans et qui croyaient que le courage suffisait. Il voit aussi Paul Vauterin en 1914, dans la salle de la Bourse du Travail, le poing levé, les yeux brillants, Jaurès devant lui qui disait que la guerre n'était pas une fatalité. Il voit tout ça et il sait comment ça finit.
"Tu fais rien", dit Paul. "Tu rentres chez toi, tu fais ta tournée, et tu fermes ta gueule."
"Comme toi ?"
Le mot touche. Paul s'arrête de marcher. Il regarde Guillaume. Le gamin le regarde. Il y a dans les yeux de Guillaume quelque chose qui ressemble à du respect, mais pas celui qu'on doit à un ancien. Celui qu'on doit à un homme qui fait ce qu'il dit de ne pas faire.
"Ce que je fais, c'est pas tes affaires", dit Paul.
"T'as raison. C'est pas mes affaires."
Guillaume tourne au coin de la rue et disparaît. Paul reste sur le trottoir, la sacoche vide à l'épaule, et il regarde le coin vide, et il sait qu'il vient de perdre Guillaume Ferrier. Pas aujourd'hui, pas demain. Mais bientôt. Le gamin a mis le doigt dans l'engrenage, et l'engrenage ne recule pas.
Le jeudi 13 mai, au soir. Jeanne.
Paul est à table, la soupe devant lui, la TSF allumée. Jeanne s'assoit en face, les mains sur la toile cirée. Elle ne mange pas.
"Tu fais encore le trajet", dit-elle.
Ce n'est pas une question. Paul ne demande pas comment elle sait. Jeanne sait. Jeanne a toujours su. Elle lit les horaires de Paul comme elle lit les lignes de sa main - les retards de dix minutes, les matins où il part avec la veste au lieu du blouson, les soirs où il mange sans parler. Trente ans de mariage, c'est une science exacte.
"C'est des gens qui en ont besoin, Jeanne."
"C'est des gens que tu connais pas."
"La fille, je la connais."
"La fille au miel."
Paul lève les yeux. Jeanne le regarde avec le visage des mauvais jours, celui qui ne cède pas.
"C'est une gosse, Jeanne. Elle a peur. Elle fait ça parce qu'on lui tient son fiancé."
"Et toi tu fais ça parce que quoi ?"
Paul ouvre la bouche et ne trouve rien. Parce que quoi. Il ne sait pas. Parce que l'enveloppe était ouverte. Parce que les doigts du facteur ont soulevé le rabat. Parce que la main de Claire tremblait. Parce que l'homme de la rue de Sèze est tombé sur le pavé et que le sang était rouge sous la pluie. Parce que Georges est à Dortmund et Marc est dans un stalag et le monde est cassé et que Paul n'a qu'un bras mais qu'un bras ça suffit pour glisser une enveloppe dans une fente.
"Parce que je peux", dit Paul.
Jeanne ne répond pas. Elle se lève. Elle débarrasse. Le sujet est fermé, mais la porte est ouverte, et les deux le savent.
Le vendredi 14 mai, la concierge du 48 rue Duguesclin sort de sa loge quand Paul entre dans le hall.
C'est une femme sèche, la soixantaine, le tablier gris, les cheveux tirés sous un fichu. Paul la connaît depuis onze ans. Elle s'appelle Madame Grange, elle sait tout ce qui se passe dans l'immeuble, et elle le dit à qui veut l'entendre et à qui ne veut pas.
"Monsieur Vauterin."
Paul s'arrête, les lettres à la main.
"Vous êtes au courant pour la petite Charbonnier ?"
Le sang de Paul ne bouge pas. Son visage ne bouge pas. Ses doigts, sur les enveloppes, ne bougent pas. Onze ans de tournée lui ont donné le visage du facteur, le masque professionnel, la neutralité de l'homme qui livre et qui ne sait rien.
"Non, madame."
"On l'a tuée hier soir. En rentrant du marché. Dans la rue, devant le 46. Deux hommes, à ce qu'on dit. Deux coups de couteau et ils sont partis."
Paul entend les mots. Les mots entrent dans sa tête un par un, dans l'ordre, et chaque mot est un clou. Tuée. Hier soir. En rentrant du marché. Deux hommes. Deux coups de couteau. Partis.
"Mon Dieu", dit Paul.
C'est le mot qu'il faut dire. C'est le mot que n'importe qui dirait. Mon Dieu. La formule du choc, la réponse automatique de l'homme qui apprend une mauvaise nouvelle. Paul dit "mon Dieu" et son visage dit "mon Dieu" et à l'intérieur de Paul quelque chose tombe dans le vide, un objet lourd, un objet qui n'a pas de nom, qui tombe et qui ne touche pas le fond.
"La police est venue ce matin", dit Madame Grange. "Enfin, la police française. Pour ce que ça changera."
Paul regarde la rangée de boîtes aux lettres. La boîte de Claire est là, troisième en partant de la gauche, avec son nom sur l'étiquette. Charbonnier C. Il a une enveloppe pour elle dans sa sacoche. La lettre de la semaine. L'enveloppe avec la lettre de Marguerite et l'enveloppe au crayon.
Il met le reste du courrier dans les boîtes. La facture du deuxième, la carte postale du quatrième. Pas la lettre de Claire. Il la laisse dans la sacoche. Il sort de l'immeuble.
La rue. Le soleil. Le 46 est à vingt mètres. Il n'y a rien. Pas de sang, pas de trace, pas de marque. Le trottoir est propre. Comme la rue de Sèze après la pluie, comme les pavés de Bellecombe, comme tous les endroits où les gens meurent et que le monde efface.
Le soir, Paul rentre rue de la Claire. Il ne mange pas. Il va dans la chambre, il sort l'enveloppe de Claire, il l'ouvre. La lettre de Marguerite. "Chère Claire, le beau temps est revenu, André m'a fait dire qu'il allait mieux." L'enveloppe au crayon. Une adresse qu'il ne livrera pas.
Il s'assoit à la table de la cuisine. Jeanne est debout près de l'évier. La TSF murmure. Paul prend une feuille de papier, un crayon, et il écrit.
"Marguerite. Claire est morte. Tuée le 13 au soir, devant chez elle. Deux hommes. Je ne sais pas qui. Les enveloppes sont chez moi. Dites-moi quoi faire."
Il ne signe pas. Il plie le papier, le met dans une enveloppe, écrit l'adresse de la boîte du 23 rue de Créqui. Demain matin il la déposera.
Jeanne le regarde faire. Elle ne pose pas de questions. Elle voit le papier, le crayon, l'enveloppe. Elle voit le visage de Paul. Elle comprend.
"La fille au miel", dit Jeanne.
Paul hoche la tête.
Jeanne s'assoit. Elle pose ses mains à plat sur la toile cirée, comme elle faisait en 1914 quand les nouvelles arrivaient du front. Les mains à plat, les doigts écartés, comme pour tenir la table, comme pour empêcher le monde de basculer.
Elle ne dit pas "je t'avais prévenu". Elle ne dit rien. Elle reste assise en face de Paul, dans la cuisine de la rue de la Claire, et le silence entre eux est le silence de trente ans de choses qu'on ne dit pas parce que les dire ne changerait rien.
Le lendemain matin, Paul dépose l'enveloppe dans la boîte du 23. Le mot pour Marguerite. Claire est morte.
Trois jours passent. Paul fait sa tournée. Il palpe les enveloppes, il trie, il livre. Le geste mécanique, le pas régulier. La boîte de Claire au 48 est vide maintenant. Plus de courrier pour Charbonnier C. Le nom est encore sur l'étiquette mais le nom ne reçoit plus rien. Un nom sans personne.
Le quatrième jour, mardi 18, Paul vérifie la boîte du 23 avant sa tournée. Son enveloppe n'est plus là. A la place, un mot. L'écriture ronde, appliquée. Celle de Marguerite.
"Place Bellecour, banc en face de la statue, jeudi 13 heures. Venez seul."
Le jeudi 20 mai, Paul est à Bellecour à une heure moins dix.
Il fait beau. Le soleil tape sur la place, sur la statue de Louis XIV, sur les platanes qui font de l'ombre le long des allées. Des gens passent. Des soldats allemands passent. Des femmes avec des landaus passent. Le monde ordinaire, à ciel ouvert, le meilleur endroit pour parler sans être entendu parce que tout le monde parle et que personne n'écoute.
Paul s'assoit sur le banc. Il attend. Il regarde les passants et il ne sait pas qui il attend. Marguerite. Un nom, une écriture, pas un visage.
A treize heure cinq, une femme s'assoit à l'autre bout du banc. Un manteau usé, les mains dans les poches. Paul la regarde.
Madame Meynier.
La femme du coin de la rue de Créqui. Celle qui demandait des nouvelles de son mari en janvier. Celle qui hoche la tête chaque matin quand il passe. Celle qu'il regardait autrement depuis avril sans savoir pourquoi.
"C'est vous qui livrez les enveloppes", dit-elle.
Ce n'est pas une question.
"C'est vous Marguerite", dit Paul.
Ce n'est pas une question non plus.
Ils restent assis côte à côte, les yeux droit devant, deux personnes qui ne se connaissent pas sur un banc de Bellecour. La statue de Louis XIV les regarde de haut.
"Claire ne savait pas pour qui elle travaillait", dit Meynier. "Elle savait juste qu'on tenait son fiancé et que si elle faisait passer les enveloppes, il irait bien."
"Vous lui écriviez les nouvelles d'André."
"Oui."
"André va bien ?"
Le silence. Une seconde, deux secondes. Le silence de quelqu'un qui choisit ses mots.
"André est mort en avril."
Paul ferme les yeux. Le soleil est chaud sur son visage. Il entend les bruits de la place, les voix, les pas, le grincement d'un landau. André est mort en avril. Le fiancé que personne ne pouvait plus sauver, que les lettres de Marguerite maintenaient en vie dans la tête de Claire, était mort avant la dernière lettre, avant l'avant-dernière, avant le "André a pu sortir un peu". André est mort en avril et Claire est morte en mai, et entre les deux il y a les lettres d'une tante qui n'existe pas et les enveloppes d'un facteur qui ne savait rien.
"Vous le saviez quand vous lui avez écrit le 10", dit Paul.
"Oui."
"Pourquoi ?"
"Parce qu'il me fallait du temps. Parce que si Claire apprenait la mort d'André, elle s'effondrait, et si elle s'effondrait, le circuit tombait. J'avais besoin de quelques semaines pour trouver un autre relai."
Meynier tourne la tête vers Paul. Pour la première fois, il voit son visage de près. Pas le visage de la femme du coin de la rue de Créqui, la silhouette voûtée dans son manteau. Un visage dur, marqué, avec des yeux qui ne demandent rien.
"Le relai, c'est vous", dit-elle. "Depuis mars. Depuis que vous avez pris l'enveloppe dans le hall."
Paul ouvre les yeux. Il regarde Meynier. Il regarde ses mains, posées sur ses genoux, des mains sèches, abîmées, des mains qui tiennent des crayons la nuit et qui écrivent des lettres de tantes imaginaires à des filles dont le fiancé est mort.
"Vous m'avez observé depuis le début", dit Paul.
"Depuis janvier."
"La question sur votre mari. C'était un test."
"Mon mari est à Montluc. La question était vraie. Le test aussi."
Paul regarde la statue de Louis XIV. Un roi de bronze sur un cheval de bronze, au milieu d'une place où deux personnes ordinaires parlent de morts et d'enveloppes et de mensonges nécessaires.
"Qui a tué Claire ?" dit Paul.
Meynier ne répond pas tout de suite. Elle regarde les passants, les platanes, les soldats.
"Pas nous. Un autre groupe. Ils l'avaient identifiée comme collabo. Ils ne savaient pas pourquoi elle faisait ce qu'elle faisait. Ils ne savaient pas pour André."
"Personne ne leur a dit."
"Personne ne pouvait. On ne se connaît pas. C'est la règle. Chaque cellule -"
"Je sais comment ça marche", dit Paul.
Il sait. Pas parce qu'il a lu des livres sur la Résistance. Parce qu'il a vu des armées fonctionner en 1914, des régiments qui ne savaient pas ce que faisait le régiment d'à côté, des ordres qui arrivaient trop tard, des hommes qui mouraient parce que l'information n'avait pas traversé trois cents mètres de boyau. Le cloisonnement. La guerre n'a pas changé. Elle a juste mis des manteaux civils.
Meynier se lève.
"On continue. La boîte du 23 fonctionne. Les enveloppes arriveront à votre nom maintenant, dans votre tournée. Plus besoin de Claire."
"A mon nom."
"Paul Vauterin, 23 rue de Créqui. Vous êtes facteur, Monsieur Vauterin. Vous recevez du courrier. Personne ne s'étonnera."
Elle repart. Elle traverse la place, le dos droit, les mains dans les poches, et elle disparaît dans la foule de Bellecour comme une pierre dans l'eau.
Paul reste assis sur le banc. Il reste longtemps. Le soleil tourne. Les ombres des platanes bougent sur le gravier. Les passants passent. Les soldats passent. La guerre passe.
Il pense à Claire. A ses yeux trop grands, à sa main qui tremblait, au pot de miel de cent grammes avec un ruban autour. Il pense à André, mort en avril, enterré quelque part, sans que la fille qui l'aimait le sache. Il pense à Marguerite qui n'existe pas et à Meynier qui existe trop. Il pense à la concierge du 48 qui dit "on l'a tuée" comme on dit "il a plu". Il pense à Jeanne, à la table de la cuisine, les mains à plat sur la toile cirée.
Et il pense au mot que Meynier n'a pas prononcé, le mot qui flottait entre eux sur le banc de Bellecour, le mot qu'il connaît depuis 1914 et qu'il a retrouvé en 1943, dans un hall d'immeuble, devant une main qui tremble.
Devoir.
Paul se lève. Il rentre à Vaise. Il ne dit rien à Jeanne. Pas ce soir. Pas encore.
Le lundi 24, une enveloppe arrive dans le courrier du 23 rue de Créqui. Au nom de Paul Vauterin. Paul la prend dans la sacoche, la met dans sa poche intérieure, et continue sa tournée. A la pause, sous un porche, il l'ouvre. L'enveloppe au crayon, une nouvelle adresse. Le circuit tourne. Claire est morte, André est mort, et le circuit tourne.
Paul livre l'enveloppe dans la boîte du 23. Quelqu'un viendra la chercher dans la nuit, comme toujours. Quelqu'un qui n'a pas de visage, pas de nom, juste des mains qui ouvrent une boîte sans serrure dans le noir.
Le 31 mai, le soleil se couche tard sur Lyon. Paul est à la fenêtre de la cuisine. Jeanne tricote. La TSF grésille. Il pense à Madame Meynier sur le banc de Bellecour, droite, sèche, les yeux durs. "Mon mari est à Montluc. La question était vraie. Le test aussi." Une femme à qui on a pris un mari et qui a fait de cette prise un levier. Pas une victime. Un soldat.
Paul regarde ses mains. La droite, qui tient, qui porte, qui livre. La gauche, qui pend, qui ne sert à rien, qui n'a plus servi depuis 1918. Deux mains. Une guerre. Puis une autre.