Ce que je porte

Août 1943

Août est le mois où Lyon suffoque. Trente-cinq degrés à l'ombre, et il n'y a pas d'ombre. Les rues du troisième sont des couloirs de pierre blanche qui renvoient la chaleur comme des fours. Les gens marchent le long des murs, rasent les façades, cherchent les quelques mètres de frais sous les porches et les auvents. Les platanes du cours de la Liberté ont les feuilles qui pendent, poussiéreuses, immobiles. Le Rhône est si bas qu'on voit les cailloux.

Paul fait sa tournée à l'aube. Il part à sept heures, avant la chaleur, et il finit à dix quand le soleil est déjà un ennemi. La sacoche pèse. La chemise colle. Le casse-croûte de Jeanne, dans la poche de la veste, ramollit avant midi. Paul le mange quand même, assis dans le renfoncement d'un porche de la rue Vendôme, à l'ombre, en regardant la rue vide.

Les trous continuent.

Le 3 août, la boîte du 42 rue Moncey est vide. Pas vide au sens habituel - l'enveloppe de lundi n'est plus là, quelqu'un l'a prise. Vide au sens que la boîte est arrachée du mur. La rangée de boîtes aux lettres du hall a été éventrée, les portes de cuivre tordues, les serrures cassées. Paul regarde le hall défoncé et il comprend. Quelqu'un est venu chercher plus que le courrier. Quelqu'un est venu chercher des preuves.

La concierge sourde n'est plus là. L'appartement du deuxième gauche, l'appartement vide dont Paul utilisait la boîte, a la porte fracturée. Les gonds sont tordus. Le bois est fendu.

Paul sort de l'immeuble. Il ne court pas. Il marche. Ses jambes connaissent le chemin. Rue Moncey, rue Duguesclin, le circuit ordinaire. Il distribue le courrier. Il fait son travail. Mais dans sa tête une adresse de moins, un relais de moins, un trou de plus.


Le 6, une autre.

Pas une boîte, cette fois. Un silence. L'adresse du 9 cours de la Liberté, celle que Meynier lui avait demandé de remplacer en juin. Paul avait trouvé le 42 rue Moncey à la place. Mais l'ancienne adresse du 9, celle d'avant, recevait encore du courrier ordinaire - des factures, un abonnement de journal, les traces d'une vie normale. Depuis une semaine, plus rien. La boîte est pleine de publicités que personne ne relève. Le nom sur l'étiquette est toujours là mais le nom ne vit plus.

Paul passe devant et ne s'arrête pas. Deux adresses en une semaine. Deux fils coupés. Le réseau se troue plus vite qu'il ne se répare.


Même les chefs partent. Paul ne sait pas ce qu'est le comité directeur des MUR, il ne connaît pas les noms, pas les structures. Mais Meynier a laissé tomber un mot au marché, un matin, un mot qu'elle n'aurait pas dû dire : "Les responsables montent à Paris." Ceux qui dirigeaient la Résistance depuis Lyon, ceux qui avaient fait de Lyon la capitale de l'ombre, plient bagage et s'en vont. Lyon n'est plus le centre. Lyon est devenu trop dangereux pour ceux qui décident. Ils laissent ceux qui exécutent.


Le 10 août, Paul est assis dans la cuisine de la rue de la Claire, le soir, après la soupe. Jeanne tricote. La TSF murmure les nouvelles de Vichy, les mêmes mots, les mêmes mensonges, le même grésillement. Paul ne l'écoute pas. Il fait autre chose.

Il compte.

Dans sa tête, sans papier, sans crayon - écrire c'est fabriquer des preuves, et les preuves tuent. Il compte les adresses. Celles qu'il a utilisées, celles qu'il a trouvées, celles qu'il a abandonnées. La boîte du 23 rue de Créqui. Le 42 rue Moncey, défoncé. Le 31 rue Duguesclin. Le 12 et le 14 rue Bellecombe, brûlés depuis avril. Le renfoncement du porche de la rue Vendôme où il mange son casse-croûte et d'où il surveille la rue. Le coin de la rue de Créqui où Meynier se tient chaque matin. Le banc de Bellecour. Le marché de la Part-Dieu. Le bureau de poste où les enveloppes arrivent dans le tri.

Quatorze points. Quatorze endroits que Paul connaît, que ses jambes connaissent, que son instinct de facteur a inscrits dans une carte invisible. Quatorze adresses, quatorze horaires, quatorze habitudes. Pas de noms. Pas un seul nom, c'est la règle, et Paul l'a tenue. Mais les noms ne sont pas nécessaires. Les adresses suffisent. Les horaires suffisent. La carte suffit.

Si Paul est pris, la Gestapo n'a pas besoin de noms. Elle a besoin de boîtes. Elle poste un homme devant la boîte du 23, elle attend, et elle cueille celui qui vient chercher l'enveloppe. Elle poste un homme au coin de la rue de Créqui, elle attend, et elle cueille Meynier. Elle poste un homme au bureau de poste, elle regarde qui glisse les enveloppes dans le tas du matin, et elle cueille le contact intérieur. Point par point. Boîte par boîte. La carte de Paul, c'est le réseau entier.

Paul repose sa cuillère. Il regarde ses mains. La droite, qui a tenu les enveloppes, qui a glissé le papier dans les fentes, qui a tracé des adresses au crayon. La gauche, qui ne sert à rien. Deux mains. Quatorze adresses. Un homme de soixante ans qui porte dans sa tête de quoi faire tomber un réseau de résistance.

Il est devenu une bombe.


Meynier n'est pas au coin de la rue de Créqui le 12. Ni le 13. Le 14, elle est là. Le visage tiré, les yeux cernés. Elle hoche la tête. Paul hoche la tête. Il ralentit le pas, juste assez pour qu'elle entende.

"Marché. Demain. Dix heures."

Elle ne répond pas. Elle ne hoche même pas la tête. Mais le lendemain, à dix heures, elle est au marché de la Part-Dieu, devant les poireaux.

"Le 42 est tombé", dit Paul, les yeux sur les légumes. "Et le 9 ne donne plus signe."

"Je sais pour le 42."

"Vous saviez pas pour le 9."

Silence. Meynier prend un poireau, le tourne, le repose. Elle ne savait pas. Le cloisonnement. La main droite et la main gauche.

"Il faut une nouvelle adresse", dit-elle. "Le 7 rue Bonnel. Troisième étage, boîte sans nom."

Paul connaît le 7 rue Bonnel. Il y passe chaque matin. Deuxième immeuble après le coin de la rue Moncey, un hall étroit, des boîtes rouillées. Et il connaît la boîte du troisième étage, celle sans étiquette. Il la connaît parce qu'il y a déposé du courrier le mois dernier. Du courrier du réseau.

"La boîte du troisième est brûlée", dit Paul.

Meynier le regarde. Pas un regard de surprise. Un regard de calcul. Le regard de quelqu'un qui vérifie un chiffre dans sa tête.

"Depuis quand ?"

"Depuis le 42. C'est le même circuit. Si le 42 est tombé, le 7 est probablement grillé aussi."

"On n'a pas d'information là-dessus."

"Moi j'en ai. Je passe devant chaque matin. Le concierge du 7 est nouveau. Depuis deux semaines. L'ancien est parti du jour au lendemain. Personne ne part du jour au lendemain en août."

Meynier ne dit rien. Elle tient un poireau dans la main et elle regarde Paul, et Paul voit dans ses yeux quelque chose qu'il n'a jamais vu. Pas de la peur. Quelque chose de pire. De la compréhension.

"Vous savez trop", dit-elle.

Ce n'est pas un reproche. C'est un constat. Paul sait trop. Paul a trop vu, trop compté, trop retenu. Sa mémoire de facteur, sa carte invisible, ses quatorze points - tout ça fait de lui le maillon le plus précieux et le plus dangereux du réseau. Précieux parce que personne d'autre ne voit ce qu'il voit. Dangereux parce que si quelqu'un le fait parler, tout tombe.

"Oui", dit Paul.

"Et l'enveloppe de la rue Bellecombe, celle de juillet. L'écriture que vous ne connaissiez pas."

Paul la regarde. Il ne lui en a pas parlé. Il a gardé l'enveloppe, il a gardé l'information, il a gardé le doute. Meynier le sait quand même. Bien sûr qu'elle le sait. Elle a vu que l'enveloppe n'a jamais été livrée.

"Quelqu'un utilise l'ancien circuit", dit Paul. "Soit quelqu'un qui n'a pas l'information, soit quelqu'un qui veut que le courrier soit trouvé."

"Soit quelqu'un qui n'est pas des nôtres."

Le mot tombe entre les poireaux et les navets, au milieu du marché de la Part-Dieu, dans la chaleur d'août, et il pèse plus lourd que tout ce que Paul a entendu depuis janvier.

Pas des nôtres.


Le 20 août, Meynier revient au marché. Cette fois c'est elle qui a demandé, un mot dans la boîte du 23, l'écriture ronde.

"On va faire quelque chose", dit-elle. "Le 14 rue Bellecombe. Vous allez livrer."

"C'est brûlé."

"Je sais. Vous allez livrer quand même. Une enveloppe. Demain matin. Boîte sans nom au rez-de-chaussée."

"Pourquoi ?"

"Parce qu'on va regarder qui vient la chercher."

Paul comprend. L'adresse brûlée comme appât. L'enveloppe comme leurre. Et quelqu'un du réseau, planqué quelque part, qui regarde.

"Et moi ?"

"Vous livrez et vous partez. Vous ne revenez pas. Vous ne passez plus rue Bellecombe. Vous ne passez plus par aucune des adresses qu'on a utilisées. Vous sortez du circuit, Paul."

Paul entend les mots. Vous sortez du circuit. Le facteur qui n'est plus facteur. Le maillon qu'on détache de la chaîne. Il sait que c'est juste. Il sait que c'est nécessaire. Il sait qu'il est une bombe et que les bombes, on les désamorce ou elles explosent.

Mais il reste debout devant les poireaux et il ne dit rien, parce que sortir du circuit c'est redevenir Paul Vauterin, facteur, soixante ans, un bras, et rien d'autre. Et "rien d'autre", depuis six mois, il ne sait plus ce que ça veut dire.

"Le réseau est en train de tomber", dit Meynier. Sa voix est basse, plus basse que d'habitude. "Depuis juin on perd des gens chaque semaine. Quelqu'un voit ce qu'on fait. On ne sait pas qui. On ne sait pas comment. Mais si on ne trouve pas, il n'y aura plus de réseau. Et si vous tombez avant qu'on trouve -"

"Tout le monde tombe."

Paul regarde Meynier. Il regarde les mains sèches, les yeux durs, le visage qui a vieilli de vingt ans en huit mois. Il pense à la femme du coin de la rue de Créqui en janvier, le manteau usé, les mains dans les poches, "vous l'avez vu, mon mari ?" Il pense à Marguerite qui n'existe pas. Il pense à Claire, au pot de miel, à la main qui tremble. Il pense à André, mort en avril, enterré nulle part.

"D'accord", dit Paul. "Je livre demain et je sors."


Le samedi 21 août, à huit heures du matin, Paul passe rue Bellecombe.

Il n'y est pas retourné depuis avril. Quatre mois. La rue n'a pas changé. Les façades bourgeoises, les portes cochères, les moulures. Le 14 est là, au milieu de la rue, avec son hall en cuivre et ses boîtes gravées. Paul entre. Il connaît le hall par coeur. La boîte sans nom, au bout de la rangée, l'étiquette vide. Il glisse l'enveloppe dans la fente. Le papier tombe.

Il sort. Il ne regarde pas autour de lui. Il ne cherche pas à voir qui regarde. Ce n'est plus son travail. Il marche rue Bellecombe, il tourne au coin, et il ne revient pas.


Le mardi 24, Meynier est au coin de la rue de Créqui.

Elle ne hoche pas la tête. Elle dit un mot, vite, en passant, sans le regarder.

"Peugeot noire. Un homme. Vingt minutes après vous."

Paul continue de marcher. Il ne s'arrête pas. Il ne se retourne pas. Mais il entend le mot, il l'entend comme on entend un coup de feu dans une rue vide, et le mot entre dans sa tête et rejoint les autres - la Peugeot de la rue Ney en avril, l'enfoncement sur l'aile gauche, la voiture qui stationnait et qui regardait.

Vingt minutes après Paul, un homme est venu chercher l'enveloppe dans la boîte du 14 rue Bellecombe, et il est reparti dans une Peugeot noire.

Le réseau sait maintenant. Quelqu'un, de l'extérieur, suit le courrier. Pas une taupe. Pas un traître à l'intérieur. Quelqu'un qui regarde les boîtes de l'extérieur, qui note les adresses, qui suit les facteurs. Quelqu'un avec une voiture noire et une bosse sur l'aile gauche. Quelqu'un qui sait.

Paul ne saura jamais ce que le réseau fera de cette information. Ce n'est plus son circuit. Ce n'est plus sa carte. Il est sorti. Il a livré la dernière enveloppe et il a tourné le coin de la rue et il n'est pas revenu.


Les derniers jours d'août, Paul fait sa tournée. La vraie tournée. Moncey, Créqui, Jeanne Hachette, Duguesclin, Vendôme, cours de la Liberté. Les mêmes pas, les mêmes portes, les mêmes fentes. Ses doigts trient le courrier dans la sacoche et ses doigts ne cherchent plus rien. Les enveloppes sont des enveloppes. Les factures sont des factures. Le courrier est du courrier.

Il passe devant Montluc. La sentinelle blonde tend la cigarette. Paul la prend. Merci. Il repart. Madame Meynier est au coin de la rue de Créqui. Elle hoche la tête. Il hoche la tête. Le même échange muet. Sauf que maintenant le silence dit autre chose. Le silence dit : c'est fini. Vous êtes sorti. Vous êtes un facteur.

Le soir, rue de la Claire, Paul mange la soupe. Jeanne s'assoit en face. La TSF grésille. Le casse-croûte dans le papier journal est toujours à côté de la sacoche, chaque matin, parce que Jeanne ne demande pas si Paul a encore besoin du casse-croûte. Jeanne fait le casse-croûte. C'est tout.

Paul ne dit pas à Jeanne qu'il est sorti. Il ne sait pas comment le dire. Il ne sait pas quels mots utiliser pour expliquer qu'il a passé six mois à porter des enveloppes pour des gens sans nom et que maintenant il ne porte plus rien, et que le rien est plus lourd que le quelque chose.

Jeanne le voit rentrer à l'heure. Elle voit les vingt minutes de retard disparaître, et les trente, et les quarante. Elle voit le casse-croûte revenir intact dans la poche de la veste, le soir. Elle comprend. Jeanne comprend toujours.

Elle ne dit rien. Elle ne dit pas "c'est mieux comme ça", elle ne dit pas "tu as bien fait", elle ne dit pas "enfin". Elle débarrasse. Elle tricote. Elle laisse Paul être Paul, un facteur qui rentre à l'heure, qui mange sa soupe, qui regarde par la fenêtre.

Et le matin, à côté de la sacoche, le casse-croûte.

Toujours le casse-croûte.