Juin 1943
L'été s'installe sur Lyon avec la brutalité des étés du sud-est, d'un coup, sans transition, trente degrés dès la première semaine et le soleil qui tape sur les trottoirs du troisième comme sur une enclume. Paul fait sa tournée en bras de chemise, la sacoche collée à la hanche par la sueur, la barbe grise qui gratte sous la chaleur. Les gens sortent tôt et rentrent tard. Les fenêtres restent ouvertes la nuit. Lyon vit dehors, et vivre dehors en juin 1943, c'est vivre sous les yeux de tout le monde.
Les enveloppes arrivent au nom de Paul Vauterin, 23 rue de Créqui. Une par semaine, parfois deux. Il les trouve dans la sacoche au tri du matin, glissées dans le tas par une main qu'il ne connaît pas. Quelqu'un à la poste. Paul ne cherche pas qui. Ne pas chercher, c'est la règle. La seule règle qu'il ait posée, et il l'a posée dès le premier rendez-vous avec Meynier, sur le banc de Bellecour, au soleil de mai.
"Pas de noms. Jamais. Ni ceux qui envoient, ni ceux qui reçoivent, ni ceux qui décident. Si je suis pris, je sais rien."
Meynier avait hoché la tête. Elle n'avait pas discuté. Elle comprenait. Le cloisonnement n'est pas de la lâcheté, c'est de l'arithmétique : moins tu sais, moins tu peux donner, et moins tu donnes, plus les autres vivent. Paul avait appris ça en 1914, dans les boyaux de l'Aisne, quand un sergent lui avait dit une phrase qu'il n'avait jamais oubliée : "Le type qui sait où est le dépôt de munitions, c'est le type qu'on interroge en premier." Les temps changent, les boyaux deviennent des rues, les sergents deviennent des résistantes en manteau usé, mais l'arithmétique est la même.
Paul ne se contente plus de déposer. Il décide.
Ca a commencé sans qu'il s'en rende compte, au fil des semaines. Une enveloppe avec une adresse qui n'existe plus - un immeuble détruit par un bombardement anglais en avril, un trou béant rue Garibaldi que Paul voit chaque matin. Il ne peut pas livrer dans un trou. Il cherche une autre boîte, un autre hall, un autre appartement vide. Il en trouve un, rue Duguesclin, au 31, un rez-de-chaussée avec une boîte sans étiquette et un concierge qui dort jusqu'à dix heures. Il y dépose l'enveloppe et laisse un mot dans la boîte du 23 avec la nouvelle adresse. Le lendemain, l'enveloppe a disparu. Pas de question, pas de reproche. Le réseau accepte.
Puis une deuxième fois. Une adresse dans le troisième qu'il ne sent pas - trop de passage, un café en face avec des types qui regardent, un instinct de facteur qui dit non. Il change. Il trouve mieux. Le réseau accepte.
Puis une troisième. Et Paul comprend qu'on ne lui confie plus seulement des enveloppes. On lui confie le terrain. Onze ans de tournée dans le troisième, c'est une carte vivante - les halls, les boîtes, les horaires des concierges, les immeubles vides, les rues tranquilles, les rues surveillées. Paul a cette carte dans la tête, et cette carte vaut plus que cent enveloppes.
Meynier le sait. C'est pour ça qu'elle l'a choisi.
Le mardi 8, au bureau de poste, pendant le tri.
Guillaume. Il attend que les autres soient occupés, il s'approche de Paul, les mains dans le courrier, la voix basse.
"T'as pas envie de savoir ce que je fais ?"
"Non."
"Je pourrais t'aider."
"Tu m'aides en faisant ta tournée."
Guillaume le regarde. Paul ne lève pas les yeux. Il trie, il range, il classe. Ses doigts travaillent. Son visage est fermé.
"Y a des choses qui bougent, Paul. Des gens qui -"
"Je veux pas savoir."
"Mais -"
"Guillaume."
Paul lève les yeux. Il regarde le gamin. Il le regarde avec le visage du vieux soldat, celui qu'il n'utilise pas, celui qui est resté dans les boyaux de 1914 et qui ne sort que quand il faut faire taire quelqu'un pour lui sauver la vie.
"Ferme ta porte. Ne l'ouvre à personne. Et surtout pas à moi."
Guillaume ouvre la bouche, la referme. Il retourne à sa pile. Il ne reparle pas de la matinée. Mais Paul sent son regard, toute la journée, le regard du gosse qui ne comprend pas pourquoi le vieux lui claque la porte au nez alors que le vieux fait exactement ce que le gosse veut faire.
Paul ne lui expliquera pas. Expliquer, c'est donner des mots, et les mots sont des preuves. Si Guillaume est pris un jour, il faut que tout ce qu'il puisse dire soit : "Vauterin m'a dit de fermer ma porte." Rien d'autre. Rien qui mène aux enveloppes, à la boîte du 23, à Meynier. Rien.
Le 21 juin, un lundi.
Paul l'apprend le lendemain, le mardi matin, par les rumeurs qui traversent le bureau de poste comme un courant d'air. Quelqu'un a été arrêté à Caluire, chez un médecin. Pas quelqu'un d'ordinaire. Quelqu'un d'important. Les noms circulent à voix basse, déformés, incertains. Un chef. Un grand chef. Le chef.
Paul ne connaît pas le nom de Jean Moulin. Il ne sait pas qui est Jean Moulin. Il ne sait pas que l'homme arrêté la veille chez le docteur Dugoujon, place Castellane à Caluire, est celui qui a unifié les trois grands mouvements de résistance en un seul organisme, celui qui a créé le Conseil national de la Résistance un mois plus tôt, celui que de Gaulle a envoyé de Londres pour tenir ensemble les fils d'une toile que personne ne pouvait voir en entier. Paul ne sait rien de tout ça. Il sait que quelqu'un est tombé et que la ville tremble.
La semaine qui suit est la pire depuis le début.
Paul fait sa tournée et il voit les trous. Pas les trous des bombardements - les autres, les invisibles. Le 17 rue Vendôme, une boîte aux lettres qui déborde. Plus personne pour relever le courrier. Le 8 rue de Sèze - l'adresse de l'homme abattu en avril -, un scellé sur la porte, un ruban de papier que personne n'a arraché. Le 31 rue Duguesclin, la boîte qu'il utilisait depuis trois semaines, l'enveloppe de lundi est encore là mercredi. Personne n'est venu.
Les boîtes se vident. Les adresses disparaissent. Le réseau perd des gens.
Paul ne sait pas qui. Il ne sait pas combien. Il a voulu ne pas savoir, et il ne sait pas. Mais il voit les trous, comme un facteur voit les boîtes qui ne reçoivent plus rien, et chaque boîte qui déborde est un nom qu'il ne connaîtra jamais et qui n'est plus là.
Le vendredi 25, il passe devant Montluc. Les sentinelles sont les mêmes. Le jeune Allemand lui tend la cigarette. Paul la prend. Il dit merci. Il marche. Les fourgons entrent dans la cour, un, deux, trois. Les grilles claquent. Montluc avale.
Madame Meynier n'est pas au coin de la rue de Créqui.
C'est la première fois depuis janvier. Paul regarde le coin de rue, l'espace vide, le trottoir sans personne. Il ralentit. Il ne s'arrête pas - s'arrêter c'est un geste -, mais il ralentit, et ses yeux cherchent, et le coin de rue est vide.
Elle revient le lundi. Même manteau, même place. Elle hoche la tête. Paul hoche la tête. Ils ne parlent pas. Mais son visage a vieilli de dix ans en trois jours. Les yeux sont les mêmes, durs, secs. Le reste a bougé.
Le mardi 29, Paul trouve un mot dans la boîte du 23. L'écriture de Meynier.
"L'adresse du 9 cours de la Liberté est compromise. Trouvez autre chose d'ici vendredi."
Paul relit le mot. Trouvez autre chose. Pas "nous cherchons". Pas "on va s'en occuper". Trouvez. Vous. Paul.
Il range le mot dans sa poche. Il fait sa tournée. Et pendant qu'il marche, pendant que ses jambes font le circuit et que ses mains trient le courrier et que son bras mort pend le long de son corps, sa tête travaille. La carte. Les rues, les halls, les boîtes. Il cherche.
Rue Moncey, au 42. Un immeuble qu'il connaît par coeur. Quatre étages, un hall profond, une rangée de boîtes au fond. L'appartement du deuxième gauche est vide depuis février - le locataire est parti en zone rurale, pour la nourriture, comme des milliers de Lyonnais qui fuient les restrictions. La boîte est sans étiquette. Le hall est sombre. La concierge est sourde.
Paul met l'adresse dans un mot qu'il dépose dans la boîte du 23 le mercredi soir. Le jeudi matin, le mot a disparu. Le vendredi, une enveloppe attend dans la boîte du 42 rue Moncey. Le circuit tourne.
Paul Vauterin, facteur, soixante ans, un bras, est devenu un maillon indispensable d'un réseau dont il ne connaît ni le nom, ni la taille, ni les chefs. Il porte les enveloppes, il choisit les boîtes, il trace les chemins. Il est les jambes du réseau, l'oeil du réseau, la mémoire du troisième arrondissement. Et il ne sait toujours pas ce qu'il transporte.
Le soir du 29, Paul rentre rue de la Claire avec vingt minutes de retard. Il pousse la porte. Jeanne est dans la cuisine. La soupe est sur la table. Et à côté de l'assiette, sur un carré de papier journal plié en deux, un casse-croûte.
Du pain - le pain noir, compact, celui qui colle aux dents. Dedans, un bout de fromage et une feuille de salade. Rien de plus. C'est presque rien. C'est tout.
Paul regarde le casse-croûte. Jeanne regarde Paul.
Elle ne dit pas "je comprends". Elle ne dit pas "fais attention". Elle ne dit pas "je suis avec toi". Jeanne ne dit pas ces choses-là. Jeanne fait un casse-croûte dans du papier journal et le pose à côté de l'assiette, et c'est la même chose en mieux, parce que les mots s'envolent et que le pain reste.
Paul s'assoit. Il mange la soupe. Il prend le casse-croûte et le met dans sa poche de veste, pour demain, pour la tournée, pour les vingt minutes de retard qui vont devenir trente, et quarante, et peut-être plus.
Jeanne débarrasse. La TSF grésille.
On n'en parle pas. On n'en parlera pas. Mais chaque matin, à côté de la sacoche, il y aura un casse-croûte dans du papier journal.