Ce que je porte

Octobre 1943

Les feuilles tombent sur Lyon. Pas doucement, pas comme dans les livres où l'automne est une aquarelle et les arbres font de la poésie. Les feuilles tombent comme tout tombe en 1943 - d'un coup, en paquet, pourrissant sur les trottoirs dans une bouillie brune que personne ne ramasse parce que personne ne ramasse plus rien.

Paul fait sa tournée. Le circuit, les pas, les boîtes. Il ne porte rien d'autre que le courrier des gens du troisième. Il est un facteur. Il est redevenu un facteur. Mais un facteur qui ne dort pas, qui compte les volets fermés, qui regarde les grilles de Montluc chaque matin en prenant la cigarette de l'Allemand et qui pense à Guillaume derrière les murs.

Depuis septembre, quatre adresses de plus se sont éteintes. Paul les compte sans les noter, dans sa tête, comme il compte tout. Le réseau se vide. Les boîtes débordent. Et Paul sait que chaque boîte qui déborde est peut-être un nom que Guillaume a donné, une adresse qu'il a lâchée dans une salle de Montluc, et que chaque nom est sorti de la bouche du gosse à qui Paul a dit un matin de février : "Tu vois passer des enveloppes un peu épaisses ?"

Le 3 octobre, un dimanche, Paul est assis à la table de la cuisine. Jeanne est à l'église. La TSF est éteinte. La rue de la Claire est silencieuse.

Paul regarde ses mains. La droite, posée à plat sur la toile cirée. La gauche, posée à côté, inerte, les doigts qui ne se ferment pas.

Il faut partir.

L'idée est là depuis septembre, depuis l'armistice italien, depuis les colonnes allemandes sur les routes de l'est, depuis que la ville se referme comme un poing. Paul sait trop. Il est sorti du circuit mais le circuit est dans sa tête, quatorze adresses, quatorze horaires, et Guillaume est à Montluc avec Dieu sait combien de ces adresses dans la sienne. Si les Allemands font le lien entre Guillaume et Paul - le bureau de poste, les conversations du matin, les regards du coin de l'oeil -, si quelqu'un dit aux Allemands que le vieux facteur et le jeune facteur se parlaient, alors Paul est le suivant. Et Paul ne tiendra pas. Pas à soixante ans, pas avec un bras, pas dans une salle de Montluc. Personne ne tient. Il le sait depuis 1914.

Jeanne rentre de l'église. Elle pose son missel sur la commode, elle retire son manteau, elle met l'eau à chauffer. Paul la regarde.

"Il faut partir, Jeanne."

Jeanne ne se retourne pas. Elle verse l'eau dans la casserole, elle met la casserole sur le feu, elle essuie ses mains sur le tablier.

"Où ?"

"Je sais pas. Le Lot, peut-être."

Chez Henri. Son frère.

"Toi tu pars."

"Nous."

"Non. Toi tu pars. Moi je reste."

Paul la regarde. Jeanne se retourne. Son visage est calme, son dos est droit, ses mains sont posées à plat sur le bord de l'évier. Le visage de Jeanne Vauterin qui a tenu debout en 1914 quand les hommes partaient et que les femmes restaient.

"Je reste parce que si on part tous les deux, ils sauront. Si je reste, je dis que t'es parti chez ta soeur à Bourg, ou que t'es malade, ou que t'as quitté la maison. Je gagne du temps."

"Tu gagnes rien du tout. Si ils viennent ici -"

"Qu'est-ce qu'ils vont trouver ? Une vieille femme qui tricote. Je sais rien, Paul. C'est toi qui sais."

Elle a raison. Jeanne a toujours raison quand il s'agit de survivre. Mais Paul secoue la tête, lentement, et pour la première fois en trente ans de mariage il dit non à Jeanne Vauterin.

"Non."

"Paul -"

"Non. Pas sans toi. Pas comme en 14. Pas encore une fois toi qui restes et moi qui pars."

Jeanne le regarde. Paul la regarde. Le silence dure longtemps, plus longtemps que les silences ordinaires de la cuisine de Vaise, et dans ce silence il y a 1914 et 1918 et les cartes du front avec les phrases pré-imprimées et l'attente et la soupe et le lit vide et tout le reste.

"D'accord", dit Jeanne.

Elle se retourne. Elle met les pommes de terre dans l'eau. Le sujet est clos. Ils partiront ensemble. Quand et comment, ils ne savent pas. Mais ensemble.


Le jeudi 21 octobre, à onze heures du matin, boulevard des Hirondelles.

Paul n'est pas là. Paul est à Vaise, il a fini sa tournée, il est rentré, il mange le casse-croûte de Jeanne dans la cuisine en écoutant la TSF. Il n'apprend ce qui s'est passé que le soir, par les rumeurs qui traversent les murs de Lyon plus vite que le tram.

Un groupe armé a attaqué un fourgon de prisonniers. Boulevard des Hirondelles, en pleine ville, en plein jour. Quinze hommes, des armes, des grenades. Le fourgon transportait des détenus de Montluc. L'embuscade a duré trois minutes. Le fourgon s'est arrêté, les portes se sont ouvertes, et quatorze hommes sont sortis. Quatorze. Raymond Aubrac et treize autres.

Paul écoute. Il écoute les détails qui arrivent par bribes, déformés, amplifiés, contradictoires. Quinze résistants armés. Non, vingt. Non, dix. Des coups de feu. Des morts allemands. Des blessés. Le fourgon criblé de balles. Les prisonniers qui courent. Le chaos. Le boulevard des Hirondelles en plein après-midi, les passants plaqués contre les murs, les voitures arrêtées, et quatorze hommes qui disparaissent dans les rues de Lyon comme des pierres dans l'eau.

Paul ne pense pas à Aubrac. Il ne connaît pas Aubrac. Il pense à Guillaume.

Guillaume était à Montluc. Si le fourgon transportait des prisonniers de Montluc, Guillaume était peut-être dans le fourgon. Et si Guillaume était dans le fourgon, Guillaume est peut-être -

Il ne finit pas la pensée. Il n'ose pas. Espérer est un luxe que Paul ne se permet plus depuis février.


Le jeudi soir, à neuf heures, quelqu'un frappe à la porte de la rue de la Claire.

Trois coups. Un silence. Deux coups. Paul est dans la cuisine, Jeanne dans la chambre. Paul se lève. Il ne va pas à la porte. Il va à la fenêtre, il écarte le rideau, il regarde la rue en bas. Personne. Mais la porte de l'immeuble est ouverte, ce qui veut dire que quelqu'un est entré, et quelqu'un monte les escaliers, et les trois coups et les deux coups ne sont pas un hasard.

Paul va à la porte. Il ne l'ouvre pas.

"Qui est là ?"

"Monsieur Vauterin. C'est Guillaume."

La voix. Paul connaît cette voix. La voix du gamin du bureau de poste, la voix qui parlait trop fort, qui posait des questions, qui disait "Radio Londres" à voix basse dans la salle de tri. La voix de Guillaume Ferrier, vingt-trois ans.

Paul ouvre la porte.

Guillaume est debout sur le palier. Il est méconnaissable. Le visage creusé, les yeux enfoncés, une barbe de dix jours, des vêtements qui ne sont pas les siens - un pantalon trop large, une veste sale, des chaussures sans lacets. Il pue. La sueur, la crasse, la peur. La même odeur que les soldats qui revenaient des tranchées en 1916, l'odeur de l'homme qui n'a pas dormi dans un lit depuis longtemps.

"Je me suis échappé", dit Guillaume. "Le fourgon. Aujourd'hui. Je -"

Il ne finit pas. Ses jambes lâchent. Paul le rattrape de sa main droite, il le tire à l'intérieur, il referme la porte. Guillaume est assis par terre dans le couloir, le dos contre le mur, les yeux fermés. Il respire par saccades.

Jeanne apparaît dans le couloir. Elle voit Guillaume. Elle ne dit rien. Elle va dans la cuisine, elle met la casserole sur le feu, elle sort un bol.

Paul s'accroupit devant Guillaume.

"Le fourgon d'Aubrac ?"

Guillaume hoche la tête.

"T'étais dedans ?"

"Au fond. Quand ça a tiré, les portes se sont ouvertes. Tout le monde courait. Moi aussi. J'ai pris une ruelle, j'ai couru, je me suis caché dans une cave. Personne m'a vu. Personne m'a compté."

Paul le regarde. Le gamin tremble. Les mains, les lèvres, tout tremble. Paul connaît ce tremblement. La main de Claire Charbonnier dans le hall du 48 rue Duguesclin. Le même frémissement fin, continu, la corde trop tendue. Sauf que Claire avait peur, et Guillaume a peur aussi, mais pas la même peur. La peur de Claire était une peur de proie. La peur de Guillaume est une peur de survivant.

"Viens", dit Paul. Il aide Guillaume à se lever. Il le porte à moitié jusqu'à la cuisine. Jeanne pose le bol de soupe sur la table. Guillaume s'assoit et il mange. Il mange comme un homme qui n'a pas mangé depuis deux jours, vite, la tête dans le bol, les mains autour, sans lever les yeux.

Paul le regarde manger et il pense : c'est la seule chose vraie que j'aie faite. Les enveloppes, la boîte du 23, la rue Bellecombe, Meynier, tout ça c'est fini, le réseau se vide et Paul est sorti. Mais ça, le gamin assis dans sa cuisine qui mange la soupe de Jeanne, ça c'est vrai. Cacher un homme. Fermer la porte. Ne pas poser de questions. Le seul acte de résistance qui ne passe pas par une enveloppe.

Jeanne sort des draps du placard. Elle prépare la chambre des enfants - la petite pièce du fond, celle où Henri et Georges ont grandi, celle qui ne sert plus depuis que les garçons sont partis. Le lit de Georges est encore là, le matelas roulé, les couvertures pliées sur l'étagère. Jeanne déplie, borde, et ne dit rien.

Guillaume dort. Paul et Jeanne se couchent. Dans le noir, dans le lit, Jeanne dit :

"Combien de temps ?"

"Je sais pas."

"Il peut pas rester."

"Je sais."

Silence. Paul écoute la respiration de Guillaume dans la pièce du fond, le souffle lourd du gamin qui dort paisiblement pour la première fois depuis des jours, dans le lit de Georges.


Le vendredi 22, Paul fait sa tournée. Il ne pense pas au courrier. Il pense à Meynier. Il faut la prévenir. Guillaume s'est échappé, Guillaume est chez lui, le réseau doit savoir.

Le coin de la rue de Créqui est vide. Pas de Meynier. Paul passe devant la boîte du 23 - il n'a rien à y mettre, pas de mot préparé, et écrire un mot sur le vif c'est prendre un risque. Il cherche au marché de la Part-Dieu. Les étals, les poireaux, les visages. Pas de Meynier.

Le samedi 23, même chose. La tournée, le coin de la rue de Créqui, le marché. Rien. Meynier a disparu. Depuis septembre elle se cache, elle change de routine, elle ne dort plus au même endroit. Paul sait tout ça. Mais savoir ne l'aide pas à la trouver quand il en a besoin.

Le dimanche 24, pas de tournée. Paul reste à l'appartement avec Guillaume et Jeanne. Guillaume s'est levé. L'énergie revient. L'énergie du gosse qui ne sait pas rester immobile, qui a besoin de bouger, de faire, d'agir. Il marche dans l'appartement, il regarde par les fenêtres, il tourne.

"Tu sors pas", dit Paul. "Pas la journée, pas la nuit. Tu restes ici."

"Je sais."

"Tu t'approches pas des fenêtres."

"Je sais."

Guillaume le regarde avec le visage du gosse obéissant, le hochement de tête, les yeux baissés. Paul a déjà vu ce visage. En février, quand il lui avait dit "t'en parle à personne" et que Guillaume avait hoché la tête avec la ferme intention de faire exactement le contraire.


Le dimanche soir, la soupe. Les trois à table.

Guillaume parle. Plus qu'avant. Il parle de la guerre, des Allemands, de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu. Il parle avec l'assurance de celui qui a traversé quelque chose, qui a survécu, et qui pense que survivre lui donne le droit de tout dire.

"Vous avez continué, après les enveloppes ?" dit Guillaume.

Paul le regarde.

"Quel genre d'enveloppes ?"

"Celles dont vous me parliez. Les épaisses. Vous avez continué à les livrer ?"

Paul mange. Il ne répond pas. Pas parce qu'il cache quelque chose - parce qu'il n'a rien à dire à Guillaume sur les enveloppes. Ce qui est fait est fait.

"Je sais qu'il y avait un circuit", dit Guillaume. "J'ai entendu des choses, à Montluc. Des gens qui parlaient. Des adresses. Rue Bellecombe, par exemple."

Paul ne bouge pas.

Ses mains ne bougent pas. Son visage ne bouge pas. La cuillère est dans le bol, le bol est sur la table, et rien ne bouge, rien du tout, pas un muscle, pas un cil. Mais à l'intérieur de Paul quelque chose vient de tomber dans le vide, un objet lourd, le même objet qu'en mai devant la concierge du 48, sauf que cette fois l'objet ne tombe pas dans le chagrin. Il tombe dans la glace.

Rue Bellecombe.

Paul n'a jamais dit "rue Bellecombe" à Guillaume. Jamais. Pas en février, pas en mars, pas en juin, pas jamais. Il lui a parlé d'enveloppes épaisses, un matin, au bureau de poste. C'est tout. Pas d'adresses. Pas de noms. Pas de circuit. La règle. La seule règle que Paul ait jamais tenue, celle du boyau de l'Aisne, celle du sergent : ce que tu ne dis pas, on ne peut pas te le prendre.

Et Guillaume vient de dire "rue Bellecombe" dans la cuisine de Vaise, entre deux cuillerées de soupe, avec la voix tranquille de quelqu'un qui ne sait pas qu'il vient de se trahir.

"Des gens qui parlaient à Montluc", dit Paul. Sa voix est plate. La voix du facteur. Le masque professionnel. "C'est courant, ça."

"Des résistants. Ils avaient un réseau de boîtes aux lettres. Bellecombe, Moncey, d'autres."

Paul hoche la tête. Il mange. Il finit son bol. Il se lève, il pose le bol dans l'évier, il rince. Ses gestes sont lents, précis, les gestes de l'homme qui range sa cuisine, rien de plus. Jeanne le regarde depuis sa chaise. Paul ne la regarde pas. Il ne peut pas la regarder maintenant parce que Jeanne verrait, et si Jeanne voit, Guillaume verra que Jeanne a vu, et tout s'effondre.

"Je vais me reposer", dit Paul. "La tournée m'a crevé."

Il va dans la chambre. Il s'assoit sur le lit. Il ferme la porte. Et il reste là, assis dans la pénombre, les mains sur les genoux, la droite et la gauche, et il pense.

Rue Bellecombe. Rue Moncey.

Guillaume n'a pas appris ces adresses à Montluc. Pas de résistants qui parlent entre eux dans une cellule. Le cloisonnement est la règle - les résistants ne connaissent pas les adresses des autres cellules. Un détenu de Montluc pourrait connaître les adresses de sa propre cellule, de son propre circuit. Pas les adresses de Paul. Pas Bellecombe. Pas Moncey. Personne ne connaissait les deux sauf Paul et Meynier.

Et la Gestapo.

La Gestapo connaissait Bellecombe depuis le début. La Peugeot noire sur la rue Ney en avril. L'homme qui venait chercher l'enveloppe vingt minutes après Paul en août. La Gestapo savait. Et quelqu'un qui a accès à ce que la Gestapo sait a mis ces adresses dans la bouche de Guillaume.

Ou Guillaume les avait déjà.

Paul ferme les yeux. Il revoit février. Le bureau de poste, le tri du matin, le gamin qui lève les yeux et qui dit "toi, tu écoutes Radio Londres le soir ?" Le gamin qui veut agir. Le gamin qui brûle. Sauf que le gamin ne brûlait peut-être pas. Le gamin sondait. Les questions sur Radio Londres, les regards en coin, les "gens" qu'il avait rencontrés, l'insistance, l'élan, la fougue - tout ça, c'était peut-être du travail. Du bon travail. Le travail de quelqu'un qui sait poser les questions et qui sait écouter les réponses.

Guillaume n'a pas parlé sous la torture. Guillaume parlait avant.


Le dimanche soir. Après la soupe. Guillaume est dans la chambre des enfants. Paul attend. Il écoute la respiration de Guillaume. Elle se ralentit. Elle se régularise. Le gosse dort. Ou fait semblant.

Paul se lève. Sans bruit, les pieds nus sur le parquet, la main droite le long du mur. Il va dans le couloir. Il regarde la chambre du fond - Guillaume est couché, les yeux fermés. Paul va dans l'entrée. La commode. Le tiroir du bas, celui où Jeanne range le linge de maison. Le tiroir est fermé mais le linge est déplacé. Les draps ne sont pas pliés comme Jeanne les plie. Les torchons sont dans le mauvais sens. Le tablier de Jeanne est sous les draps au lieu d'être dessus.

Paul ouvre le deuxième tiroir. Les papiers. La carte de rationnement, les factures, le livret de famille. Tout est là. Mais l'ordre a changé. Le livret de famille est au-dessus, il devrait être en dessous. Les factures sont retournées.

Paul va dans la cuisine. Le buffet. Les assiettes sont dans le bon ordre mais le tiroir à couverts est mal aligné, décalé d'un centimètre, le centimètre de trop de quelqu'un qui a ouvert et refermé sans connaître la résistance du rail.

Il va dans le salon. Le manteau de Guillaume est accroché au portemanteau. Paul le palpe. Dans la poche intérieure, un carnet. Petit, noir, le format d'un paquet de cigarettes. Paul le sort. Il l'ouvre. Dans la lumière de la rue qui passe par les volets, il distingue des lignes. Des adresses. Des horaires. L'écriture serrée, anguleuse.

L'écriture de l'enveloppe de juillet. L'enveloppe du 14 rue Bellecombe que Paul avait gardée dans son tiroir. La même écriture.

Paul remet le carnet dans la poche. Il retourne dans la chambre. Il se couche. Dans le noir, il dit :

"Jeanne."

"Je suis réveillée."

"Il fouille l'appartement."

Silence. Paul entend Jeanne respirer. Lentement, régulièrement, la respiration de la femme qui écoute et qui range les mots dans sa tête.

"Le tiroir de la commode. Le buffet. Le tiroir à couverts. Les papiers sont déplacés. Le linge est pas plié comme tu le plies."

Silence.

"Et il a un carnet. Dans son manteau. Des adresses et des horaires. L'écriture -"

"Celle des lettres."

Jeanne sait. Jeanne sait avant qu'il finisse la phrase, parce que Jeanne a vu les enveloppes en février, l'écriture au crayon, l'adresse de Bellecombe, et Jeanne se souvient. Jeanne se souvient de tout.

"C'est pas un résistant", dit Paul.

"Non."

"Il est venu nous chercher."

"Oui."

Le silence, encore. Le silence de la chambre, le silence de la nuit, le silence de deux personnes qui viennent de comprendre qu'un ennemi dort dans la chambre de leurs enfants, dans le lit de Georges, qu'il a mangé leur soupe et leur pain et leur chicorée, et qu'il note dans un carnet tout ce qu'il trouve dans leurs tiroirs.

"Demain matin", dit Jeanne.

"Demain matin."

Paul ne dort pas. Jeanne ne dort pas. Ils restent côte à côte dans le lit, les yeux ouverts, et ils écoutent la respiration de Guillaume dans la pièce du fond, la respiration régulière du gosse qui croit que le vieux facteur et sa femme sont endormis.


Le lundi 25 octobre, six heures du matin.

Paul se lève. Il s'habille. Il va dans la cuisine. Il met l'eau à chauffer. Les gestes du matin, les mêmes gestes que chaque matin depuis trente ans. La casserole, le feu, la chicorée, les bols. Trois bols. Jeanne sort de la chambre. Elle est habillée. Pas en robe de maison, pas en tablier. Habillée. Son manteau est sur le dossier de la chaise. Paul la regarde. Elle le regarde. Ils ne disent rien.

Guillaume se lève. Il sort de la chambre du fond, les cheveux en désordre, le visage froissé. Il s'assoit à la table. Jeanne pose le bol devant lui. La chicorée, le pain noir. Guillaume mange.

Paul s'assoit en face de lui. Il boit sa chicorée. Il regarde Guillaume manger. Il le regarde et il voit deux personnes. Le gamin du bureau de poste, février 1943, les yeux brillants, "Radio Londres", l'élan, la fougue. Et l'autre. Celui qui note des adresses dans un carnet noir, qui fouille les tiroirs d'un vieux facteur, qui dit "rue Bellecombe" entre deux cuillerées de soupe.

"Guillaume."

Le gamin lève les yeux.

"Rue Bellecombe. Tu l'as pas apprise à Montluc."

Rien ne bouge dans le visage de Guillaume. Rien. Pas de surprise, pas de peur, pas de recul. Le visage reste le même, le bol dans les mains, le pain à côté, le matin ordinaire. Et c'est cette absence de réaction qui dit tout. Un innocent aurait demandé de quoi Paul parlait. Un innocent aurait froncé les sourcils. Guillaume ne fait rien. Guillaume attend.

"Je t'ai jamais parlé de Bellecombe", dit Paul. "Jamais. Ni de Moncey, ni du 23, ni du circuit. J'ai parlé d'enveloppes épaisses. C'est tout. Rien d'autre."

Guillaume pose le bol sur la table. Lentement. Le geste de quelqu'un qui comprend que le jeu est fini et qui fait l'inventaire de ce qu'il lui reste.

"Tu savais avant Montluc", dit Paul. "Tu savais avant d'être pris. T'as jamais été pris. T'as été mis là."

Le silence dure trois secondes. Trois secondes de cuisine, de chicorée, de matin d'octobre, de lumière grise sur la toile cirée. Trois secondes pendant lesquelles Guillaume regarde Paul et Paul regarde Guillaume et les deux hommes se voient pour la première fois.

Guillaume sourit.

Ce n'est pas un grand sourire. C'est un pli, un mouvement de la bouche, une chose brève et terrible qui transforme le visage du gamin en quelque chose d'autre, quelque chose de plus vieux, de plus dur, de plus froid.

"Vous êtes malin, le facteur", dit Guillaume. "Plus malin que les autres."

Il se lève.

Ce qui se passe ensuite dure moins de dix secondes.

Guillaume attrape le bol et le lance au visage de Paul. Paul bascule en arrière, la chaise se renverse, il tombe. Guillaume est sur lui. Les mains du gosse sur le col de Paul, les pouces sur la gorge, le poids du corps de vingt-trois ans sur le corps de soixante ans. Paul se débat de la main droite, il frappe, il griffe, mais l'autre main ne sert à rien, le bras gauche est mort, il ne pousse pas, il ne frappe pas, il pend. Guillaume serre. Paul étouffe. Le plafond de la cuisine tourne au-dessus de lui, les murs tournent, et les pouces enfoncent la gorge et l'air ne passe plus.

Paul entend un bruit. Un bruit sec, bref, définitif. Le même bruit que dans toutes les guerres de toutes les vies de Paul Vauterin. Le bruit d'un objet qui frappe un os.

Les mains lâchent. Le poids bascule. Guillaume s'effondre sur le côté, sur le carrelage de la cuisine, et il ne bouge plus.

Paul tousse. Il respire. L'air revient dans sa gorge, brûlant, douloureux. Il tourne la tête.

Jeanne est debout. Elle tient le tisonnier du poêle à deux mains, le tisonnier en fonte noire que Paul a porté dans cette cuisine en 1919 quand ils ont emménagé après la guerre. Le tisonnier est rouge à l'extrémité. Pas rouge de feu. Rouge d'autre chose.

Jeanne regarde Guillaume par terre. Elle ne lâche pas le tisonnier. Ses mains ne tremblent pas. Son visage ne tremble pas. C'est le visage de 1914, le visage de 1918, le visage de la femme qui tient debout quand le monde tombe.

"Il est mort", dit Paul. Il a vu assez de morts pour reconnaître un mort.

Jeanne pose le tisonnier. Elle le pose contre le mur, soigneusement, comme elle pose une casserole sur l'évier, avec le geste précis de la femme qui range. Puis elle redresse la chaise, s'assied sur la chaise de Paul, et elle met ses mains à plat sur la toile cirée.

Paul se relève. Son cou brûle. Sa gorge brûle. Sa tête tourne. Il regarde Guillaume sur le sol de la cuisine, les yeux ouverts, le filet de sang derrière l'oreille, le sourire qui n'est plus un sourire. Il regarde le bol cassé, la chicorée sur le carrelage, le pain noir par terre. Il regarde Jeanne.

"Il faut partir", dit Jeanne.

"Oui."

"Maintenant."


Jeanne se lève. Elle va dans la chambre. Paul l'entend ouvrir l'armoire, sortir des vêtements, des choses. Il reste dans la cuisine, debout à côté du corps de Guillaume, et il fait la seule chose utile qu'il puisse faire. Il fouille.

Le carnet noir. Les adresses, les horaires. Paul le feuillette. Des pages entières, une écriture serrée, des noms, des lieux, des dates. Des noms qu'il ne connaît pas et des adresses qu'il connaît. Bellecombe. Moncey. Créqui. Le 42. Le 31. Tout y est. Tout ce que Paul a fait en six mois, noté, classé, organisé.

Paul met le carnet dans sa poche. Il continuera plus tard. Maintenant il faut partir.

Il va dans la chambre. Jeanne a préparé un sac - le sac de voyage, le même que celui de 1914, le même tissu, les mêmes coutures recousues trois fois. Dedans, le strict minimum. Des vêtements, le livret de famille, la carte de rationnement, l'argent liquide. Pas de photos. Pas de souvenirs. Le minimum pour deux personnes qui partent et qui ne reviendront pas.

"Henri", dit Paul.

"Je sais."

Paul prend une feuille de papier. Il écrit vite, de la main droite, debout contre la commode.

"Mon Henri. Ta mère et moi partons ce matin. Nous quittons Lyon pour la Suisse, par Annemasse. Ne nous cherche pas. Ne dis à personne où nous allons. Nous te donnerons des nouvelles quand nous serons en sécurité. Ne t'inquiète pas pour nous. Occupe-toi de Renée et de la petite. Nous t'aimons. Papa."

Paul met la lettre dans une enveloppe. Il écrit l'adresse d'Henri, rue Vauban, troisième arrondissement. Il mettra la lettre à la poste en sortant. Henri la recevra demain ou après-demain. Henri montrera la lettre aux Allemands s'ils viennent, et les Allemands chercheront vers Annemasse et Genève pendant que Paul et Jeanne iront ailleurs.

Jeanne est prête. Manteau, foulard, le sac à la main. Paul enfile sa veste, la casquette. Il regarde la cuisine une dernière fois. Le corps de Guillaume sur le carrelage, le bol cassé, la chicorée, le tisonnier contre le mur. La table où ils ont mangé trente ans de soupes. Le poêle. La fenêtre qui donne sur la rue de la Claire.

"Viens", dit Jeanne.

Ils sortent.


Sept heures du matin. La rue de la Claire est encore dans la pénombre d'octobre. Paul et Jeanne marchent. Pas vite, pas lentement. Le pas de deux personnes qui vont quelque part, qui ont un sac et une destination, qui ne courent pas. Paul poste la lettre pour Henri dans la première boîte qu'il trouve, place de Paris, le geste automatique du facteur qui met du courrier dans une boîte.

Puis il tourne. Pas vers la gare. Pas vers Bellecour, pas vers Perrache. Vers le troisième.

"Paul", dit Jeanne. "Où tu vas ?"

"Créqui."

"Non."

"Si."

Il marche. Jeanne marche à côté de lui. Elle ne discute pas. Elle sait.

Le coin de la rue de Créqui, huit heures du matin.

Meynier est là.

Manteau usé, mains dans les poches, le même coin de trottoir qu'en janvier. Comme si rien n'avait changé. Comme si dix mois de guerre, d'enveloppes, de morts et de trous dans le réseau n'avaient pas eu lieu. Elle est là.

Paul s'arrête devant elle. Il ne hoche pas la tête. Il parle.

"Guillaume est un traître. Il est chez moi, rue de la Claire. Mort. On part."

Meynier le regarde. Trois secondes. Son visage ne bouge pas. Les yeux durs, secs, le visage qui a vieilli de vingt ans en dix mois. Elle ne demande pas comment. Elle ne demande pas pourquoi. Elle dit :

"Venez avec moi."

Paul prend le carnet noir dans sa poche. Il le tend à Meynier. Elle le prend, le glisse dans son manteau sans le regarder.

"Tout est dedans", dit Paul. "Les adresses. Les horaires. Tout ce qu'il avait."

Meynier hoche la tête. Elle tourne. Paul et Jeanne la suivent.


Meynier les emmène dans le quatrième, montée de la Grande-Côte, un appartement au troisième étage d'un immeuble de canuts avec un escalier qui sent le bois humide et la lessive. Une pièce, un lit, un poêle éteint. Les volets sont fermés.

"Vous restez ici. Vous ne sortez pas. Personne ne sait que cet endroit existe."

Jeanne pose le sac sur le lit. Paul va à la fenêtre, il regarde entre les lattes des volets. La montée, les toits, la ville en contrebas.

"Il me faut deux jours", dit Meynier. "Des papiers. Un itinéraire. Quelqu'un va passer demain pour les photos."

Le mardi 26, un homme frappe à la porte. La trentaine, un sac en cuir, pas un mot. Il sort un appareil, pose Paul et Jeanne contre le mur blanc, un par un, et prend les clichés. Deux minutes. Il range l'appareil, il repart. Il n'a pas dit bonjour et il n'a pas dit au revoir.

"Valence", dit Paul à Meynier quand elle revient le soir. "Et après, le Lot."

Meynier le regarde.

"Le Lot ?"

"J'ai de la famille là-bas. Du côté de Figeac. Des gens qui ne posent pas de questions."

Meynier hoche la tête. Elle va à la porte. Elle s'arrête.

"Le petit. Vous êtes sûr qu'il est mort ?"

"Mon tisonnier est sûr", dit Jeanne.

C'est la première fois que Meynier regarde Jeanne. Pas comme on regarde la femme d'un résistant. Comme on regarde un soldat. Elle hoche la tête, une seule fois, et elle sort.


Deux jours. Paul et Jeanne dans la pièce des canuts, les volets fermés, le silence. Jeanne dort. Paul ne dort pas. Il regarde les lattes, la lumière qui filtre, les bruits de la montée. Des pas, des voix, un enfant qui pleure. La vie ordinaire.

Le mercredi 27, Meynier revient. Elle pose deux cartes d'identité sur la table. Pierre et Marie Lacoste, nés à Aurillac, domiciliés à Valence. Les photos du mardi, développées en une nuit. Le travail propre de gens qui font ça souvent.

"Le train de Vienne part de Perrache à quatorze heures. Correspondance à Vienne pour Valence. De Valence, vous vous débrouillez."

Paul prend les cartes. Pierre Lacoste. Il regarde sa photo. Un vieux avec une barbe grise et un bras mort. Le même homme, un autre nom. Il met les cartes dans la poche intérieure de sa veste.

"Marguerite", dit Paul.

"Ne m'appelez pas comme ça."

"Merci."

Meynier le regarde. Paul la regarde. Dix mois. Le coin de la rue de Créqui en janvier, la pluie, "vous l'avez vu, mon mari ?" Le banc de Bellecour en mai, les platanes, "mon mari est à Montluc, la question était vraie, le test aussi." Le marché de la Part-Dieu en juillet, les navets, "nous ne pourrons pas vous récupérer." Les enveloppes, les boîtes, les adresses au crayon, les morts. Dix mois.

"Allez-vous-en", dit Meynier.

Paul et Jeanne descendent l'escalier de la montée de la Grande-Côte. Ils prennent le tram vers Perrache. Deux vieux dans un tram, le sac entre les jambes. Pierre et Marie Lacoste, nés à Aurillac. Les Allemands sont dans le tram. Paul ne les regarde pas. Jeanne ne les regarde pas. Le tram roule. Lyon défile derrière les vitres sales - les rues, les ponts, les façades grises, la ville où Paul est né et où Paul a vécu et où Paul ne reviendra pas.

A Perrache, le train. A Vienne, la correspondance. A Valence, la nuit.


Le soir du 27 octobre, Paul et Jeanne sont dans une chambre d'hôtel à Valence, un hôtel de gare, une chambre avec un lit et un lavabo et des murs jaunes. Jeanne est assise sur le lit. Paul est à la fenêtre.

Il regarde la ville qu'il ne connaît pas. Les toits, les cheminées, les rues étroites. Pas Lyon. Plus Lyon. Autre chose.

Dans sa tête, la cuisine de la rue de la Claire. Le corps de Guillaume sur le carrelage. Le bol cassé. La chicorée par terre. Le tisonnier contre le mur.

Dans sa tête, la voix de Jeanne : "Il est mort." Non. Pas la voix de Jeanne. La voix de Paul : "Il est mort." Et les mains de Jeanne sur la toile cirée, à plat, les doigts écartés, comme pour tenir la table, comme pour empêcher le monde de basculer. Les mêmes mains qu'en mai, quand Claire était morte. Les mêmes mains qu'en 1914, quand les nouvelles arrivaient du front.

"Jeanne."

"Oui."

"Merci."

Jeanne ne répond pas. Elle retire ses chaussures. Elle se couche. Paul reste à la fenêtre encore un moment, dans le noir, dans le silence de Valence, et puis il se couche aussi.

Demain, le train pour le sud. Et après le sud, le Lot.