Janvier 1943
Il fait nuit quand Paul Vauterin sort de chez lui, rue de la Claire, à six heures du matin. La même rue, le même immeuble, le même escalier qu'en 1914. Trente ans. Les murs ont jauni, le papier peint du couloir s'est décollé deux fois et a été recollé deux fois, et Paul a vieilli dedans comme un meuble qu'on n'a jamais déplacé.
Il a soixante ans. La barbe grise, taillée courte, qui lui mange le visage jusqu'aux pommettes. Un ancien poilu barbu, c'est presque une plaisanterie - sauf que se raser d'un seul bras, avec un blaireau qui glisse et un rasoir qui n'obéit qu'à la main droite, c'est un combat quotidien que Paul a décidé de perdre en 1935. Le barbier de la rue Sergent-Michel Berthet rasait bien et pas cher, mais pas cher c'est encore trop quand le salaire de facteur tient sur un fil. La barbe est restée. Jeanne a mis une semaine à s'y faire. Les collègues de la poste un peu plus.
L'épaule gauche ne sert à rien. Le bras pend, le coude plie mal, la main attrape ce qu'elle peut mais ne serre pas. Paul a appris à vivre avec ça depuis vingt-cinq ans - boutonner sa veste d'une main, nouer ses lacets d'une main, charger la sacoche de courrier sur l'épaule droite et la caler contre la hanche pour qu'elle ne glisse pas. Les premiers mois au PLM, après la réforme, il avait essayé de reprendre l'atelier. Le contremaître l'avait regardé avec le visage de ceux qui ne savent pas dire non et qui le disent quand même. Un ajusteur avec un bras, ça n'existe pas. La Poste, si. Un facteur marche, un facteur lit les adresses, un facteur glisse des enveloppes dans des fentes. Un bras suffit.
Le tram de six heures vingt passe devant l'arrêt de Vaise avec ses phares voilés par le couvre-feu. L'OTL, la société des Omnibus et Tramways de Lyon, tourne jour et nuit depuis que les autobus ont été réquisitionnés - plus d'essence, plus de pneus, plus rien, mais le tram est électrique et le tram roule. Il n'a jamais autant roulé. Tout Lyon prend le tram, les ouvriers, les ménagères, les gamins, et depuis novembre les Allemands. On les reconnaît sans les regarder - le feldgrau, les bottes, la place qu'ils prennent sans demander, cette manière de s'asseoir comme si la banquette leur était due. Les Lyonnais se tassent. Pas par peur, pas encore. Par réflexe. Comme on s'écarte d'un meuble qu'on ne peut pas déplacer.
Paul monte et s'accroche à la poignée de sa main droite, la sacoche vide coincée entre les jambes. Il descend à Bellecour, traverse la place dans le froid de janvier, et marche jusqu'au bureau de poste du troisième arrondissement.
Ses tournées. Deux par jour, depuis le 28 novembre.
Pendant des années, une seule suffisait. Les PTT ont rétabli la deuxième distribution moins de trois semaines après l'arrivée des Allemands - plus de courrier, plus d'avis, plus de formulaires, la paperasse de l'Occupation qui s'empile sur la paperasse de Vichy.
Le tri du matin, la première tournée de huit heures à dix heures et demie, le retour au bureau, le re-tri, et la deuxième de quatorze heures à dix-sept heures. Deux cents boîtes aux lettres, les mêmes rues, les mêmes portes. Il sait qui reçoit du courrier de la zone libre - de ce qui était la zone libre, avant novembre -, qui reçoit des colis, qui ne reçoit plus rien.
Les Allemands sont là depuis deux mois.
Le 11 novembre 1942 - un 11 novembre, l'ironie est obscène -, la Wehrmacht a franchi la ligne de démarcation et envahi la zone sud. Paul l'a appris par la radio, assis dans la cuisine de Vaise, avec Jeanne debout derrière lui qui écoutait sans rien dire. Ce n'était pas une surprise. Tout le monde savait que ça viendrait, depuis le débarquement allié en Afrique du Nord trois jours plus tôt. Mais savoir et voir sont deux choses différentes. Savoir, c'est un mot dans un journal. Voir, c'est un side-car qui remonte la rue de la République avec un type en casque et une mitraillette sur le guidon.
Lyon connaît les Allemands. Lyon les a déjà vus en 1940, trois semaines en juin, le temps de l'armistice. Ils étaient passés, ils étaient repartis. Vichy avait pris le relais, Vichy et ses préfets, Vichy et sa Milice, Vichy et ses listes. Trois ans de zone libre qui n'avait de libre que le nom - pas de soldats allemands dans les rues, mais des flics français qui faisaient le travail à leur place. Et maintenant les soldats sont revenus. Pour de bon, cette fois.
Ils ont pris l'Hôtel Terminus, place Carnot, près de la gare de Perrache. Ils ont pris des immeubles, des bureaux, des garages. Ils ont réquisitionné la prison de Montluc, rue Jeanne Hachette, dans le troisième. Paul passe devant chaque matin. Il voit les camions, les grilles, les sentinelles. Il ne regarde pas. Personne ne regarde. Regarder Montluc, c'est déjà s'y intéresser, et s'y intéresser, c'est déjà se faire remarquer.
Paul et Jeanne sont seuls rue de la Claire.
C'est la chose à laquelle Paul ne s'habitue pas, le soir, quand il rentre de sa tournée et que l'appartement est silencieux. Pas le silence de 1914, pas le silence de la guerre d'avant, quand Jeanne l'attendait sans savoir s'il était vivant ou mort. Un autre silence. Celui des enfants partis.
Henri, l'aîné. Vingt-quatre ans. Il s'appelle Henri parce que Jeanne a voulu qu'il s'appelle Henri, et Paul n'a pas discuté. L'oncle de Figeac, l'instituteur, le poilu, celui qui écrivait des lettres trop longues et qui avait écrit à Paul du front en décembre 1918, dans une phrase courte qui disait tout : "Occupe-toi de ma soeur. Elle est la femme la plus forte que je connaisse." Henri Castayrol avait pris le gamin sous son aile, l'avait fait venir à Cahors pour ses études, l'avait poussé, corrigé, porté. Le fils du cheminot estropié est devenu clerc de notaire. Il travaille dans une étude de la rue Vauban, troisième arrondissement, et quand Paul y pense il a du mal à croire que c'est son sang. Une étude de notaire. L'ascenseur de la République, celui qu'Henri l'oncle défendait dans sa classe de Labastide-Murat, avait monté d'un étage.
Henri le fils est marié. Sa femme, Renée, travaille dans la soie - ce qui reste de soie à Lyon, en 1943, c'est-à-dire pas grand-chose. Ils ont une petite, Madeleine, trois ans, des boucles brunes et un caractère qui vient de Jeanne. Jeanne le dit. Paul le voit.
Et puis il y a Georges.
Georges est le cadet. Vingt-deux ans. Pas le même tissu qu'Henri. Plus nerveux, plus physique, moins patient. Un corps de cheminot dans la peau d'un fils de cheminot, sauf que les cheminots de 1940 n'avaient plus besoin de bras cassés ni de fils turbulents. Georges faisait des petits boulots, de la manutention, des livraisons. Et puis la guerre est venue, et Georges a fait la seule chose que Paul ne voulait pas qu'il fasse.
La Relève. Le marché de Laval. Trois travailleurs volontaires contre un prisonnier de guerre libéré. Georges est parti en octobre 1942, un mois avant l'invasion de la zone sud. Il est parti pour faire revenir Marc.
Marc Lévy. Le meilleur ami. Depuis le collège, depuis la cour de récréation, depuis les bagarres et les billes et le reste. Marc qui était fils d'agriculteur, soldat en mai 1940, qui avait été pris à Dunkerque avec ce qui restait de son régiment, et qui depuis deux ans et demi survivait dans un stalag en Prusse-Orientale en cachant la seule chose qui pouvait le tuer. Son nom. Lévy. Il avait dit Lefèvre aux Allemands, et les Allemands avaient noté Lefèvre, et depuis deux ans et demi Marc Lefèvre vivait dans un baraquement avec quarante Français qui ne savaient pas ou qui faisaient semblant de ne pas savoir, et chaque matin il se réveillait en se demandant si c'était le jour où quelqu'un parlerait.
Georges avait dit à Paul : "Je vais le chercher." Paul avait dit non. Jeanne avait dit non. Georges était parti quand même, avec un contrat de travail pour une usine de Dortmund et la promesse de Laval qu'un prisonnier serait libéré. La promesse de Laval. Paul connaissait la valeur des promesses des hommes politiques. Il l'avait apprise en 1914, quand on lui avait promis que la guerre serait finie à Noël.
Depuis octobre, Paul et Jeanne attendent. Une lettre de Georges est arrivée en novembre, trois lignes, le même format que les cartes de 1914 - "je suis arrivé, l'usine est dure, pas de nouvelles de Marc." Depuis, rien. Le facteur qui distribue le courrier de tout le quartier rentre chez lui chaque soir et ouvre la boîte aux lettres de la rue de la Claire, et la boîte est vide.
Jeanne ne dit rien. Elle fait la cuisine avec ce qu'elle trouve - les tickets, le marché noir, les rutabagas qui remplacent tout. Elle tricote. Elle attend. Paul reconnaît cette attente. Il l'a vue sur son visage en 1914, quand elle recevait ses cartes du front avec les phrases pré-imprimées qu'on rayait au crayon. Trente ans plus tard, c'est le même visage. Plus ridé. Aussi dur.
Le matin du 15 janvier, Paul fait sa tournée sous la pluie. Le troisième arrondissement en hiver, c'est gris sur gris - les immeubles, le ciel, les trottoirs, les visages. Il passe rue Jeanne Hachette, devant Montluc. Un fourgon entre dans la cour, la grille se referme. Paul ne ralentit pas. Il marche de son pas de facteur, régulier, prévisible, un pas que onze ans de tournée ont rendu aussi mécanique que le balancier d'une horloge.
Une femme l'attend au coin de la rue de Créqui. La quarantaine, un manteau usé, les mains dans les poches. Paul la connaît de vue. Madame Meynier, ou Mercier, il n'est pas sûr. Son mari a été embarqué en décembre. Paul le sait parce que le courrier pour le mari continue d'arriver - des factures, une lettre de sa mère de Grenoble - et que personne ne le relève dans la boîte.
"Monsieur le facteur. Vous l'avez vu, mon mari ? Vous passez devant, vous, le matin."
Paul la regarde. Il passe devant quoi ? Devant Montluc ? Il passe devant un mur, une grille, des sentinelles. Il ne voit rien. Personne ne voit rien. C'est le principe.
"Non, madame. Je ne l'ai pas vu."
Elle hoche la tête. Elle ne s'attendait pas à autre chose. Mais elle est venue quand même, parce que le facteur passe devant, et que passer devant c'est peut-être savoir, et que savoir c'est peut-être exister encore un peu dans le monde où son mari a disparu.
Paul repart. Il distribue le courrier. Rue Moncey, rue Duguesclin, rue Vendôme. Les noms sur les enveloppes, les fentes dans les portes, le bruit du papier qui tombe dans les vestibules vides. Il fait son travail. Il ne pense à rien. Ou plutôt il pense à tout - à Georges, à Marc, à Jeanne, à la femme du coin de la rue de Créqui - mais il pense à tout de la même façon, en marchant, un pied devant l'autre, comme en 1914, comme en 1918, comme toujours.
Le soir, rue de la Claire, Jeanne a fait une soupe de poireaux. Il n'y a presque rien dedans mais elle a trouvé un os chez le boucher de la rue du Bourbonnais, un os avec un peu de moelle, et la soupe a du goût. Ils mangent face à face, dans la cuisine, comme ils mangent depuis trente ans. La radio, la TSF comme on l'appelait alors, est allumée, Radio-Lyon, la voix du speaker qui dit ce que Vichy veut qu'on entende. Paul ne l'écoute pas. Il écoute le silence autour du bruit.
Jeanne dit : "La petite a toussé ce matin."
La petite, c'est Madeleine. Pour Jeanne, Madeleine sera toujours la petite, comme Henri le fils sera toujours le grand et Georges sera toujours l'autre. Les enfants et petis-enfants n'ont pas d'âge pour les grand-mères. Ils sont petits, grands, ou autres.
"Renée devrait l'emmener chez le docteur", dit Paul.
"Renée a pas les sous."
Paul ne répond pas. Les sous, c'est le sujet qui revient chaque soir sans qu'on le nomme. Le salaire de facteur. Le salaire de clerc. La soie qui ne marche plus. Les prix qui montent. Le marché noir qu'on ne peut pas se permettre et qu'on ne peut pas éviter.
Il trempe son pain dans la soupe. Le pain est noir, compact, il colle aux dents. Il pense au pain de la tranchée, au quignon dur comme du bois qu'il raclait au couteau en 1914. Ce pain-là était pire. Ou peut-être pas. Peut-être que la mémoire embellit même le pire, à force de distance.
Il pense à Georges, dans une usine de Dortmund, qui mange Dieu sait quoi. Il pense à Marc, dans un stalag de Prusse-Orientale, qui mange moins encore. Il pense à la femme de la rue de Créqui qui attend un mari qui ne reviendra peut-être jamais.
Et il ne sait pas encore - pas encore, pas ce soir - que dans trois semaines, une enveloppe va changer tout ce qu'il croit savoir sur sa tournée, sur son quartier, et sur lui-même.
Pour l'instant, il mange sa soupe. Jeanne débarrasse. La TSF grésille. Lyon dort sous la pluie de janvier, et Paul Vauterin, facteur, soixante et un ans, un bras, une barbe grise, dort aussi, du sommeil lourd des hommes qui marchent trop et qui pensent trop, dans le même lit, dans le même appartement, dans la même rue que trente ans plus tôt, quand le monde avait basculé une première fois.