Ce que je porte

Avril 1943

Le printemps est arrivé sans prévenir, comme il fait à Lyon, entre deux averses. Un matin le ciel est gris et le suivant les platanes du cours de la Liberté ont des bourgeons, et les gens marchent un peu plus lentement sur les trottoirs, et la lumière dure un peu plus longtemps sur les façades du troisième arrondissement, et pendant dix minutes on pourrait oublier. On pourrait croire que c'est une ville ordinaire dans un printemps ordinaire, si les feldgrau n'étaient pas là, aux terrasses, dans les trams, à chaque coin de rue, assis dans le soleil comme s'il leur appartenait.

Paul fait sa tournée. Il connaît les adresses, maintenant. Pas seulement celles de sa sacoche - les autres. Celles au crayon. 12 rue Bellecombe, 14 rue Bellecombe, et depuis mars la boîte sans nom de la rue Moncey qu'il a choisie lui-même. En cinq semaines il a livré quatre enveloppes à des boîtes qui ne sont pas sur son circuit, dans des immeubles où personne ne le connaît, à des gens qu'il ne verra jamais. Quatre enveloppes. Quatre adresses. Sa tête les garde sans les noter, parce que noter c'est fabriquer une preuve, et les preuves tuent.

Ses doigts trient autrement. C'est devenu un instinct, une deuxième peau sur la première. Dans la sacoche, chaque enveloppe passe entre le pouce et l'index, évaluée en un quart de seconde. Le poids, l'épaisseur, le grain. Les lettres ordinaires glissent. Les autres s'arrêtent.

Et Paul regarde. Pas seulement le courrier - la rue. Les voitures. Les visages. Il a remarqué une Peugeot 202, noire, sans inscription, qui stationne rue Bellecombe deux fois en une semaine. Pas au 12, pas au 14, plus loin, à l'angle de la rue de la Gaité, moteur éteint, personne dedans. Ou quelqu'un dedans qu'on ne voit pas, parce que les vitres sont sales et le soleil donne sur le pare-brise. La même voiture. Paul la reconnaît à un enfoncement sur l'aile gauche, un accroc de carrosserie, une bosse dans la tôle noire. Un facteur voit tout. Un facteur qui distribue des enveloppes clandestines voit plus encore.

La troisième fois qu'il voit la Peugeot, un mardi de la deuxième semaine d'avril, il ne passe pas rue Bellecombe. Il fait demi-tour au bout de la rue Ney et rentre par le cours Vitton. L'enveloppe reste dans sa poche. Il la livrera le lendemain, quand la voiture ne sera pas là.


La ville se tend. Depuis le début du printemps, les actions contre l'occupant se multiplient. Des vitrines de la Légion ont sauté en décembre, des péniches allemandes ont été sabotées en septembre, et maintenant les coups viennent chaque semaine - des tracts, des incendies, des bombes. La presse de Vichy parle de terroristes. La TSF de Londres parle de résistants. Paul n'écoute ni l'un ni l'autre. Paul regarde la rue et il voit que les gens marchent plus vite et que les Allemands marchent plus lentement, et que l'espace entre les deux se rétrécit.


Le jeudi 15 avril, il pleut.

Paul est rue Bellecombe, à dix heures du matin. La Peugeot n'est pas là. Il marche vers le 14, l'enveloppe dans la poche intérieure, la sacoche presque vide. Trois boîtes à faire, et il rentre.

Le bruit arrive avant l'image. Un cri, un choc de métal, un coup de feu. Sec, bref, définitif. Paul s'arrête. Il est à cinquante mètres de l'angle de la rue de Sèze. Il voit des gens courir, un homme qui sort d'un porche, une femme qui se plaque contre un mur.

A l'angle, trois soldats allemands entourent un homme à terre. L'homme est couché sur le dos, les bras écartés, un pistolet dans la main droite. Du sang sous la tête, sur le pavé mouillé, un rouge vif que la pluie dilue en rigoles roses. L'homme a essayé de prendre l'arme du soldat. Il l'a prise, peut-être, une seconde, le temps d'un geste, et les autres ont tiré.

Paul ne bouge pas. Ses jambes ne bougent pas. Ses yeux regardent le corps, la flaque rouge, la pluie qui tombe dessus, et quelque chose remonte en lui du fond de vingt-cinq ans, quelque chose qu'il croyait enterré sous la barbe et les années et les tournées de facteur. Le bruit. Le corps. Le sang sur le sol. Bertrix, la Marne, l'Aisne. Un étudiant en pharmacie de Gramat, couché sur le dos, les yeux ouverts, un éclat d'obus dans la poitrine. 1914. 1943. Le même bruit. Le même silence après le bruit.

Un soldat lui crie quelque chose en allemand. Paul ne comprend pas. Il comprend le geste - circulez, partez, il n'y a rien à voir. Il repart. Il marche. Ses jambes ont recommencé à fonctionner, mécaniquement, et il marche rue Bellecombe sans savoir comment il est arrivé au bout. L'enveloppe est toujours dans sa poche. Il ne la livre pas. Pas aujourd'hui. Il ne peut pas entrer dans un immeuble et glisser une enveloppe dans une fente avec du sang sur les pavés à cinquante mètres.

Il rentre à Vaise. Il ne dit rien à Jeanne. Il mange. Il dort. Il rêve de l'étudiant en pharmacie de Gramat, et dans le rêve l'étudiant a le visage de l'homme de la rue de Sèze, et c'est le même homme, le même mort, la même guerre qui n'a jamais fini.


Le lendemain il livre l'enveloppe. Les pavés sont propres. La pluie a tout lavé.


Le mardi 20, Paul croise Claire.

Pas dans le hall du 48, pas au marché. Dans la rue, rue Duguesclin, à trente mètres de son immeuble. Elle marche vite, le foulard serré, le regard par terre. Paul est de l'autre côté de la rue, il la voit de loin, et quelque chose dans sa manière de marcher l'arrête. Le pas pressé, les épaules rentrées, la tête basse. La démarche de quelqu'un qui ne veut pas être vu.

Il traverse. Il l'appelle.

"Mademoiselle Charbonnier."

Elle se retourne. Et Paul voit la peur. Pas le tremblement de mars, pas le frémissement des doigts. La peur, la vraie, celle qui creuse les yeux et tire les traits et donne au visage la couleur de la cire. Claire Charbonnier a peur de lui.

"Je peux pas vous parler", dit-elle.

"Deux minutes."

"Non. Pas ici. Pas dans la rue."

Elle regarde autour d'elle, les fenêtres, les portes, les passants. Elle regarde comme Paul regarde maintenant - avec la vigilance de ceux qui savent qu'on les regarde.

Paul fait un pas vers elle. Elle recule. Ce recul-là, ce pas en arrière, dit à Paul plus que tous les mots. Claire Charbonnier a peur de lui, Paul Vauterin, soixante ans, un bras, une sacoche de facteur. Elle a peur de ce qu'il sait.

"Mademoiselle. Les enveloppes, je les livre. J'ai rien dit à personne. Vous avez rien à craindre de moi."

Elle le regarde. Ses yeux trop grands dans le visage pâle, les mêmes yeux que dans le hall en mars, sauf que maintenant les yeux ne cherchent pas de l'aide. Ils cherchent une sortie.

"André est aux arrêts", dit-elle.

Le prénom sort d'un coup, comme un objet qu'on lâche parce qu'il brûle. André. Le fiancé. Celui dont tante Marguerite donne des nouvelles dans les lettres que Paul lit chaque semaine avant de les remettre à Claire. André va mieux. André pense à toi. André a le moral.

"Aux arrêts où ?"

"Je sais pas. Quelque part. On m'a dit que si je - si je faisais ce qu'on me demande, il irait bien. On m'envoie des lettres. Il va bien. Sa tante m'écrit qu'il va bien."

Paul entend le mot "tante" et quelque chose bouge dans sa tête, un rouage qui tourne lentement, un engrenage qui n'a pas encore trouvé sa place. La tante. Tante Marguerite. Les lettres qu'il lit dans sa cuisine de Vaise, les nouvelles d'André, l'écriture ronde, les phrases rassurantes. "On m'a dit que si je faisais ce qu'on me demande." On. Qui est "on" ?

"Qui vous envoie les enveloppes ?" dit Paul.

"Je peux pas."

"Qui ?"

"Je peux pas vous dire. Laissez-moi. S'il vous plaît."

Elle repart. Elle marche vite, le foulard, le pas pressé, et en trois secondes elle est dans son immeuble et la porte se referme. Paul reste sur le trottoir, la sacoche contre la hanche, et il regarde la porte fermée du 48 rue Duguesclin.

"On m'a dit." On. Le mot tourne dans sa tête tout le reste de la journée, pendant la tournée, dans le tram, à Vaise. On. Pas la Résistance. La Résistance ne dit pas "on m'a dit". La Résistance recrute, elle demande, elle convainc. Elle ne dit pas "si tu fais ce qu'on te demande, ton fiancé ira bien". La Résistance n'a pas de fiancés en otage.

Ou alors si. Paul n'en sait rien. Il ne connaît pas la Résistance. Il ne connaît personne qui en fait partie, ou personne qui dit en faire partie, ce qui est peut-être la même chose. Il ne sait rien. Il sait que des enveloppes passent dans sa sacoche, qu'une fille tremble, qu'un homme est mort sur le pavé de la rue de Sèze, et qu'une Peugeot noire stationne rue Bellecombe avec une bosse sur l'aile gauche.


Le soir, dans la cuisine, Paul ne mange pas. Il tourne sa cuillère dans la soupe de rutabaga et il pense.

Et s'il se trompait.

Et si les enveloppes n'étaient pas ce qu'il croit. Et si Claire n'était pas un relais de la Résistance mais autre chose, un appât, un canal, un tuyau qui mène quelque part où Paul ne veut pas aller. Et si la Peugeot noire n'était pas là pour surveiller la rue Bellecombe mais pour surveiller l'homme qui y dépose des enveloppes. Et si chaque adresse qu'il a livrée - 12, 14, la boîte de la rue Moncey - était une adresse que quelqu'un d'autre notait derrière lui. Et si Paul Vauterin, facteur, ancien poilu, un bras, ne protégeait personne mais conduisait quelqu'un - quelqu'un en Peugeot noire, quelqu'un en feldgrau, quelqu'un dans un bureau de l'avenue Berthelot ou de la rue Jeanne Hachette - directement aux gens qu'il croyait aider.

Il repose la cuillère. Jeanne le regarde.

"Tu manges pas."

"J'ai pas faim."

"T'as jamais pas faim."

Paul se lève. Il va à la fenêtre, il regarde la rue de la Claire dans la lumière d'avril, les toits, les cheminées, le ciel qui vire au rose. Et il prend une décision.


Le lendemain, une enveloppe pour Claire Charbonnier. La même. Paul l'ouvre dans la sacoche, debout sous un porche de la rue Moncey. La lettre de tante Marguerite, l'enveloppe au crayon. 8 rue Bellecombe, cette fois. Un nouveau numéro.

Paul ne va pas rue Bellecombe.

Il marche rue de Créqui, jusqu'au 23. Un immeuble de son secteur, sur sa tournée. Au fond du hall, une rangée de boîtes aux lettres. L'une d'elles n'a pas de nom, pas d'étiquette, pas de serrure. Un appartement vide, un locataire parti, une boîte oubliée. Paul la connaît depuis onze ans. Elle ne reçoit jamais rien.

Il met l'enveloppe dedans. Pas celle de la rue Bellecombe - une autre enveloppe, qu'il a préparée chez lui le soir d'avant, pendant que Jeanne dormait. Du papier ordinaire, une adresse au crayon - le 23 rue de Créqui -, et à l'intérieur, un mot : "Nouvelle adresse. Plus sûr." Rien d'autre. Pas de nom, pas de signature.

Si quelqu'un le suit, quelqu'un viendra vérifier la boîte. Et Paul saura.

Il garde l'enveloppe originale dans sa veste. La vraie, celle avec l'adresse rue Bellecombe. Il la livrera, ou pas, selon ce qu'il trouvera dans la boîte du 23 rue de Créqui.


Le lendemain matin, avant sa tournée, Paul fait un détour. Il entre au 23 rue de Créqui. Il ouvre la boîte sans serrure.

Son enveloppe n'est plus là.

A la place, un bout de papier plié en deux. Paul le déplie. Un mot, au crayon, la même écriture serrée que les adresses. Un seul mot.

*Merci.*

Et sous le mot, une enveloppe. Non timbrée. Une adresse qu'il ne connaît pas, dans un quartier qu'il ne connaît pas bien. Rue Sala, deuxième arrondissement, de l'autre côté du Rhône.

Paul remet le papier dans sa poche. Il sort de l'immeuble. Il marche jusqu'au bureau de poste, il prend sa sacoche, il commence sa tournée. Ses mains trient le courrier. Sa tête est rue de Créqui, devant une boîte vide et un mot d'un seul mot.

Quelqu'un est venu. Dans la nuit. Quelqu'un a ouvert la boîte, pris l'enveloppe, laissé un remerciement et un nouveau courrier. Quelqu'un qui savait. Pas qui savait que la boîte du 23 rue de Créqui contenait une enveloppe - ça, c'est impossible, personne ne savait, Paul n'en a parlé à personne. Quelqu'un qui savait que Paul avait changé d'adresse. Quelqu'un qui l'avait vu entrer au 23 et qui était venu vérifier après.

On le suit.

A la pause, Paul sort de la sacoche l'enveloppe de la rue Sala. Il l'ouvre. Il a cessé d'hésiter avant d'ouvrir. L'hésitation est un luxe de février.

A l'intérieur, une feuille pliée. Pas d'enveloppe dans l'enveloppe cette fois. Un message, au crayon, cinq lignes :

*Rue Bellecombe compromise. Vos précautions sont les bonnes. Continuez avec cette boîte, on adapte. Quelqu'un passera dans la semaine. Ne cherchez pas à savoir qui. Merci pour ce que vous faites.*

Paul plie le papier. Il le remet dans l'enveloppe. Il met l'enveloppe dans sa poche intérieure, contre la lettre de tante Marguerite qu'il n'a pas encore donnée à Claire.

Rue Bellecombe compromise. Vos précautions sont les bonnes. Quelqu'un a vu la Peugeot aussi, ou quelqu'un sait quelque chose que Paul ne sait pas, ou quelqu'un suit Paul depuis assez longtemps pour savoir qu'il a arrêté de livrer rue Bellecombe avant même d'y avoir été invité. La Résistance. Ce sont eux. Ils le connaissent, ils l'ont repéré, ils lui font confiance. Un facteur avec un bras, une sacoche, et onze ans de tournée dans le troisième. L'homme invisible. L'homme parfait.

Paul Vauterin, soixante ans, ancien poilu, facteur, un bras, est entré dans la Résistance sans y avoir été invité, sans l'avoir voulu, sans avoir dit oui. Il y est entré par une enveloppe décollée, un pot de miel, une main qui tremble, et un mot au crayon dans une boîte sans serrure.

Et quelque part, dans un bureau qu'il ne verra jamais, derrière un bureau qu'il ne connaîtra jamais, quelqu'un note une adresse de plus sur une liste que Paul remplit sans le savoir.


Le 30 avril, le soleil se couche tard sur Lyon. Paul est assis à la fenêtre de la cuisine, rue de la Claire. Jeanne tricote derrière lui. La TSF murmure. Paul regarde la rue et pense à Claire Charbonnier, à ses yeux trop grands et à sa peur, et au mot "on" qui ne veut rien dire et qui veut tout dire, et à André qui va bien d'après tante Marguerite, et à la Peugeot noire avec la bosse sur l'aile, et au "merci" dans la boîte du 23, et au message de la rue Sala, et il se dit que la guerre est un animal qui mange par les deux bouts, et que lui, Paul Vauterin, est quelque part au milieu.

Quelque part au milieu, entre les gens qui se battent et les gens qui regardent, entre les morts de la rue de Sèze et les vivants de la rue Bellecombe, entre le facteur qu'il était et l'homme qu'il est en train de devenir.

Il ne sait pas encore que le milieu n'existe pas.