Septembre 1943
La chaleur ne lâche pas. Début septembre, Lyon est encore sous l'étau de l'été, un été qui n'en finit pas, qui colle à la peau et aux murs et aux pavés. Paul fait sa tournée dans la lumière blanche du matin, la sacoche contre la hanche, la casquette enfoncée. Le courrier est du courrier. Les enveloppes sont des enveloppes. Depuis un mois il ne porte plus rien d'autre que les lettres des gens du troisième, les factures, les cartes, les avis, la paperasse ordinaire de la vie ordinaire. Ses doigts trient sans chercher. Ses jambes font le circuit. Son bras mort pend. Il est redevenu Paul Vauterin, facteur.
Et chaque matin, en passant devant le 23 rue de Créqui, il regarde la boîte sans serrure et la boîte est vide.
Le lundi 6 septembre, Guillaume n'est pas au bureau de poste.
Paul le remarque au tri du matin. La place de Guillaume est vide, la pile de courrier de sa tournée est là, pas triée, et personne ne la prend. Paul trie la sienne, les mains mécaniques, les yeux qui regardent la place vide. Guillaume est en retard. Ca arrive. Les tramways sont imprévisibles, les barrages bloquent les rues, la ville fonctionne mal.
A neuf heures, le receveur passe dans la salle de tri. Il ne dit rien sur Guillaume. Il ne dit rien parce qu'il n'y a rien à dire, ou parce qu'il y a trop à dire. Paul ne demande pas. Paul ne demande jamais.
Le mardi 7, Guillaume n'est pas là. Le mercredi non plus. Le jeudi, un collègue, Bertrand, un type de cinquante ans avec une moustache jaune et un dos voûté, s'approche de Paul pendant le tri.
"Le petit Ferrier. T'es au courant ?"
"Non."
"Embarqué. Samedi dernier, chez lui, le soir. Les Allemands."
Paul ne bouge pas. Ses mains sont dans le courrier, ses doigts tiennent une enveloppe, une facture pour le 12 rue Moncey, et ses doigts ne bougent pas. Embarqué. Samedi. Chez lui. Les Allemands. Quatre mots qui disent tout, qui disent Montluc, qui disent les grilles, qui disent les fourgons.
"On sait pourquoi ?" dit Paul.
Bertrand hausse les épaules. On ne sait jamais pourquoi. On ne sait jamais rien. Les gens disparaissent, les chaises sont vides le matin, et les collègues haussent les épaules parce que hausser les épaules c'est la seule chose qu'on peut faire quand quelqu'un est embarqué et qu'on ne veut pas être le suivant.
Paul finit son tri. Il sort du bureau de poste, il met sa sacoche sur l'épaule, il commence sa tournée. Il marche. Ses jambes font le circuit, rue Moncey, rue de Créqui, rue Jeanne Hachette. Montluc. Les grilles. Les sentinelles. Le jeune Allemand tend la cigarette. Paul la prend. Merci. Il repart.
Guillaume est là-dedans. Derrière ce mur, derrière ces grilles, dans un bureau ou une cellule, le gamin de vingt-trois ans qui voulait agir est entre les mains des gens qui font parler les gens.
Et Paul sait pourquoi.
Pas les Allemands. Paul. Paul sait pourquoi Guillaume a été pris. Pas les détails, pas le mécanisme, pas la filière qui a mené les Allemands à la porte de Guillaume Ferrier un samedi soir. Mais la cause. La racine. Le point de départ.
Les enveloppes épaisses. Février 1943, au bureau de poste, pendant le tri du matin. "Dis, Guillaume. Dans ta tournée, tu vois passer des enveloppes un peu épaisses ?" Le mot. La question. La graine que Paul a plantée dans la tête du gosse, et le gosse l'a arrosée, et le gosse a fouiné, et le gosse a rencontré des gens, et les gens ont rencontré d'autres gens, et quelque part dans la chaîne quelqu'un a vu, ou quelqu'un a parlé, ou quelqu'un a suivi, et Guillaume est à Montluc.
Paul marche. Il distribue le courrier. Il fait son travail. Et dans sa tête une phrase tourne, la même, sans fin, comme un disque rayé : c'est moi.
Le 8 septembre, le monde bascule.
Paul l'apprend par la TSF, le soir, dans la cuisine de la rue de la Claire. L'Italie a capitulé. L'armistice entre les forces italiennes et les Alliés, négocié en secret depuis des semaines, est annoncé par le général Eisenhower. En quelques heures, tout change. Hitler ordonne l'occupation de l'Italie, le désarmement des troupes italiennes, et l'invasion de la zone que les Italiens occupaient dans le sud-est de la France.
Pour Lyon, ça veut dire une chose : les Allemands prennent tout. Jusqu'ici, la Savoie, la Haute-Savoie, l'Isère, la Drôme, une partie de l'Ain étaient sous contrôle italien. Les Italiens n'étaient pas des enfants de choeur, mais ils n'étaient pas la Gestapo. Ils traînaient les pieds sur les rafles, ils fermaient les yeux sur certaines filières, ils protégeaient - parfois, à leur manière, avec les limites de leur propre lâcheté - des gens que les Allemands auraient pris. Tout ça est fini.
En une semaine, les colonnes allemandes déferlent sur l'est. Les soldats italiens sont désarmés, internés, certains fusillés. Les postes frontières changent de mains. Les barrages se multiplient sur les routes de Savoie, de Grenoble, de Chambéry. La zone tampon qui protégeait le flanc est de Lyon a disparu. Les Allemands sont partout.
Paul le sent dans sa tournée. Plus de patrouilles, plus de véhicules, plus d'uniformes. Le troisième arrondissement, qui était déjà sous pression depuis juin, se serre encore. Les contrôles d'identité deviennent quotidiens. Les fourgons entrent dans Montluc plus souvent, la grille claque plus fort, les sentinelles sont plus nombreuses. Le jeune Allemand à la mâchoire carrée est toujours là, la cigarette toujours tendue, mais derrière lui il y a deux soldats de plus, et les deux soldats ne sourient pas.
Mi-septembre, le réseau saigne.
Paul est hors du circuit. Il ne porte plus d'enveloppes, il ne choisit plus de boîtes, il ne trace plus de chemins. Mais il voit. Le facteur voit tout. Le facteur passe devant les immeubles chaque matin et il sait quand quelque chose manque, quand une boîte déborde, quand un volet reste fermé, quand un nom disparaît.
Le 13, la boîte du 31 rue Duguesclin - celle qu'il avait trouvée en mai, sa première improvisation - est scellée. Un ruban de papier sur la fente, un tampon officiel. Paul passe devant et ne s'arrête pas. Un de plus.
Le 16, le concierge du 7 rue Bonnel, le nouveau, celui qui avait remplacé l'ancien du jour au lendemain en août, a disparu aussi. La loge est vide. La porte est ouverte. Il n'y a plus de concierge au 7 rue Bonnel parce qu'il n'y a plus de locataires au 7 rue Bonnel qui aient besoin d'un concierge.
Le 20, une adresse que Paul ne connaissait pas - le 4 rue de Sèze, un immeuble bourgeois avec des grilles en fer forgé - est cernée à l'aube par des soldats et des hommes en civil. Paul voit ça de loin, au bout de la rue, en arrivant pour sa tournée. Il tourne au coin et ne revient pas.
Les trous se multiplient. Le réseau ne se troue plus - il se vide. Chaque semaine, une adresse en moins, un silence en plus, une boîte qui déborde et que personne ne relèvera plus jamais. Et chaque adresse morte, chaque volet fermé, chaque porte scellée dit la même chose : quelqu'un parle.
Paul sait qui. Paul croit savoir qui. Guillaume. Le gamin qui voulait agir, le gamin qui posait des questions, le gamin qui avait rencontré des gens. Guillaume est à Montluc, et à Montluc on vous emmène rue Berthelot, ou on fait parler les gens. Paul a vu les fourgons, il a entendu les bruits derrière les grilles, il sait ce que les murs de Montluc font aux gens. Et Guillaume est un gosse. Vingt-trois ans, la colère dans les yeux, le courage dans la voix, et pas un gramme de résistance à la douleur parce qu'on ne résiste pas à la douleur quand on n'a jamais eu mal.
Guillaume parle. C'est logique. C'est inévitable. C'est humain. Et chaque nom que Guillaume donne, chaque adresse qu'il lâche, chaque fil qu'il tire ouvre un trou de plus dans le réseau.
Et c'est Paul qui a mis le premier mot dans sa tête.
Madame Meynier n'est plus au coin de la rue de Créqui.
Pas un matin, pas deux. Toute la semaine du 20. Le coin est vide. Le trottoir est vide. Paul passe, il regarde, il hoche la tête vers personne, et il continue. Le mardi suivant, elle est là. Brièvement, cinq minutes, le temps que Paul passe. Elle ne hoche pas la tête. Elle le regarde, et dans ses yeux il y a quelque chose que Paul n'a jamais vu chez Meynier. De l'épuisement.
Le lendemain, elle n'est pas là. Le surlendemain non plus.
Paul comprend. Meynier se cache. Meynier se déplace, change d'habitudes, ne dort plus au même endroit, ne passe plus par les mêmes rues. Meynier fait ce que font les gens qui savent qu'on les cherche. Et si Meynier se cache, c'est que le réseau sait ce que Paul sait - quelqu'un parle, quelqu'un donne des adresses, et les adresses mènent aux gens.
Le coin de la rue de Créqui est vide, et le vide dit plus que toutes les enveloppes que Paul a jamais portées.
Le 28 septembre, un mardi soir. La cuisine. La soupe. La TSF.
Paul est assis à la table. Jeanne est en face. Ils mangent en silence. Dehors le jour baisse, il fait encore chaud, les fenêtres sont ouvertes. Un bruit de pas dans la rue, un tram au loin, un chien qui aboie.
"Le petit", dit Paul.
Jeanne lève les yeux.
"Guillaume. Le facteur. Il a été pris."
Jeanne le regarde. Elle ne dit pas "mon Dieu" parce que Jeanne ne dit pas "mon Dieu", Jeanne ne dit rien quand les nouvelles arrivent, elle écoute et elle range les mots dans sa tête et elle attend la suite.
"C'est à cause de moi", dit Paul.
"Dis pas de bêtises."
"Je lui ai parlé des enveloppes. En février. C'est moi qui ai mis le mot dans sa tête."
"Et c'est lui qui a couru avec."
Paul regarde Jeanne. Elle a le visage des jours sans colère, celui qui est pire que la colère parce qu'il ne laisse rien passer. Le visage de la femme qui a tenu debout en 1914, en 1918, en 1940, en 1942, et qui tiendra debout demain et après-demain et le jour d'après. Le visage qui dit : on ne s'effondre pas. Pas dans cette cuisine. Pas à cette table.
"Il a vingt-trois ans, Jeanne."
"Et toi personne t'a mis le mot dans la tête. Le mot était déjà là."
Paul ne répond pas. Il mange sa soupe. Il sait que Jeanne a tort. Ou plutôt il sait que Jeanne a raison comme elle a toujours raison, mais que cette fois la raison ne suffit pas. Parce que la vérité, la vérité crue, la vérité de trois heures du matin quand on ne dort pas, c'est que Paul a ouvert la bouche un matin de février, et qu'un gamin de vingt-trois ans est à Montluc en septembre, et qu'entre les deux il y a une ligne droite que rien ne peut tordre.
Le soir, dans le lit, Jeanne dort. Paul ne dort pas. Il écoute les bruits de la nuit, les chiens, le tram, le silence entre les bruits. Il pense à Guillaume dans une cellule de Montluc. Il pense aux questions qu'on lui pose, aux réponses qu'il donne, aux noms et aux adresses qui sortent de sa bouche parce que la douleur est plus forte que tout. Il pense aux trous dans le réseau, aux boîtes qui débordent, aux portes scellées.
Et il pense à une chose qu'il ne dira jamais à personne. Une chose qui le réveillera la nuit pendant des années, s'il survit aux années.
Il lui a dit "ferme ta porte". Et Guillaume a ouvert la porte quand même. Mais c'est Paul qui lui avait montré qu'il y avait une porte.
Dehors, Lyon entre dans l'automne. Les jours raccourcissent. Les feuilles des platanes du cours de la Liberté commencent à jaunir. Les Allemands sont partout - dans les rues, dans les trams, dans les immeubles réquisitionnés, dans les zones que les Italiens ont laissées. La ville est une garnison. Les contrôles ne s'arrêtent pas. Les fourgons ne s'arrêtent pas. Montluc ne s'arrête pas.
Et Paul Vauterin, facteur, soixante ans, un bras, fait sa tournée chaque matin dans une ville qui se referme, et il passe devant les grilles, et il prend la cigarette, et il hoche la tête au coin de la rue de Créqui quand il y a quelqu'un, et il hoche la tête quand il n'y a personne, et il rentre à Vaise, et il mange la soupe, et il ne dort pas.
Le casse-croûte est toujours dans la poche de la veste, chaque matin.