Février 1943
La pluie tombe sur Lyon depuis l'aube, une pluie fine de février qui n'a pas la franchise de l'hiver ni la tiédeur du printemps. Une pluie de rien du tout, qui mouille quand même.
Paul fait sa tournée à pied. Toujours à pied. Le tram l'amène au bureau de poste le matin, mais la tournée c'est les jambes, la sacoche, et les rues du troisième qu'il connaît pavé par pavé. Onze ans de la même boucle. Il part rue Moncey, descend vers la rue de Créqui, remonte par la rue Jeanne Hachette - Montluc -, tourne rue Duguesclin, pousse jusqu'à la rue Vendôme, et boucle par le cours de la Liberté. Deux heures et demie, trois cents boîtes aux lettres, six jours par semaine. Son corps connaît le trajet mieux que sa tête. Les jambes tournent aux bons coins, la main droite plonge dans la sacoche et trie sans regarder, les doigts reconnaissent l'épaisseur d'une facture, le grain d'une carte postale, le poids d'un colis.
La sacoche n'est pas étanche. C'est du cuir usé, tanné par dix ans de soleil et de pluie, et les coutures du rabat laissent passer l'eau quand il pleut longtemps. Paul cale les lettres au fond, sous le rabat, et marche un peu plus vite les jours de pluie. Ce matin l'averse s'installe et ne lâche pas, et à mi-tournée le fond de la sacoche est humide.
Rue Jeanne Hachette, huit heures vingt. Montluc.
Paul passe devant comme chaque matin, du même pas, sans ralentir, sans accélérer. Les grilles, le mur d'enceinte, la guérite. Deux sentinelles de la Wehrmacht en faction, le col relevé sous la pluie, le fusil à l'épaule. Paul les connaît de vue. Pas leurs noms - on ne demande pas le nom d'un soldat allemand, et ils ne le donnent pas. Mais il reconnaît les visages. Celui de gauche est jeune, vingt ans peut-être, blond, avec une mâchoire carrée et des yeux clairs qui ne regardent rien en particulier. Celui de droite est plus vieux, la trentaine, un visage de paysan, des mains rouges de froid.
Le jeune le voit passer et fait un geste. La poche de la capote, un paquet de cigarettes, tendu vers Paul. Un sourire. "Bitte, Monsieur le facteur."
Ca a commencé en décembre, peu après l'arrivée des Allemands. Le geste amical, la cigarette offerte, le bonjour en français approximatif. Paul ne fume presque plus - le tabac est rationné, les tickets ne couvrent rien, et le marché noir est hors de prix. Une cigarette allemande, c'est du vrai tabac, pas la poussière que la régie distribue dans les bureaux de tabac quand elle distribue quelque chose. Paul prend la cigarette. Chaque matin, ou presque. Il dit merci, il hoche la tête, il repart.
Il ne peut pas refuser. Refuser une cigarette offerte par un soldat allemand devant une prison, c'est un geste. Un geste qui se remarque. Paul ne veut pas qu'on le remarque. Paul ne veut pas être un geste. Alors il prend la cigarette, il la glisse dans sa poche, et il la fume plus tard, seul, dans un recoin de la rue Duguesclin, adossé à un mur, le col relevé. Il fume la cigarette d'un Allemand à deux cents mètres de l'endroit où on enferme des Français, et il ne pense à rien. Ou plutôt il pense à ne penser à rien, ce qui demande un effort considérable.
La femme est là. Au coin de la rue de Créqui, comme la semaine dernière, comme la semaine d'avant. Meynier, ou Mercier - Paul n'a toujours pas vérifié le nom sur la boîte aux lettres, et il a un peu honte de ça, parce qu'un facteur devrait savoir. Elle ne demande plus rien. Elle le regarde passer, elle hoche la tête, il hoche la tête, et c'est tout. Un échange muet entre deux personnes qui savent la même chose et qui ne peuvent rien y faire. Elle est devenue un point fixe de sa tournée, un repère comme un autre, comme le platane du coin de la rue Vendôme ou la boîte aux lettres cassée du 17 rue Moncey. Sauf que le platane n'a pas un mari derrière les grilles de Montluc.
C'est le 8 février, un lundi, que Paul voit l'enveloppe.
Il est à mi-tournée, rue Duguesclin, sous un porche, en train de trier la liasse pour les numéros 40 à 56. Le paquet est humide - la pluie, la sacoche, la colle de guerre qui ne tient pas. La colle de guerre. Depuis deux ans, les enveloppes se ferment avec une pâte jaunâtre qui colle quand elle veut et lâche quand elle veut, et qui n'a de colle que le nom. Paul passe son temps à renfoncer des rabats décollés, à lisser des enveloppes ouvertes que personne n'a ouvertes, à livrer du courrier qui arrive à moitié nu.
L'enveloppe est pour Mademoiselle Charbonnier, 48 rue Duguesclin, troisième étage. Paul la connaît. Claire Charbonnier, vingt-quatre ou vingt-cinq ans, mince, un visage pâle, des yeux trop grands pour la figure. Elle vit seule dans un deux-pièces sous les toits et reçoit de temps en temps un colis de sa mère, à Bourg-en-Bresse - des petits pots de miel, du savon, des choses qu'on ne trouve plus à Lyon. En janvier, pour les étrennes, elle avait attendu Paul dans l'escalier et lui avait tendu un pot de miel, un petit pot, cent grammes peut-être, avec un ruban autour. "Pour vous, Monsieur Vauterin. C'est pas grand-chose." Paul avait pris le pot et dit merci, et Jeanne avait étiré ce miel sur trois semaines de tartines.
Le rabat de l'enveloppe est ouvert. Pas déchiré - décollé. La colle a lâché, voilà tout. Paul va la refermer, c'est un geste qu'il fait dix fois par semaine, presser le rabat du pouce pour que ça tienne. Mais en pressant il sent quelque chose. L'enveloppe est épaisse. Pas épaisse comme une lettre de trois pages - épaisse autrement. Quelque chose de rigide à l'intérieur. Un carton, un papier plié en quatre, ou -
Paul regarde. Il ne décide pas de regarder. Sa main a soulevé le rabat avant que sa tête ne lui dise de ne pas le faire.
A l'intérieur de l'enveloppe, il y a une autre enveloppe.
Plus petite, blanche, sans timbre. Une adresse au crayon à papier, une écriture serrée, appliquée. Un numéro, un nom de rue. Pas de nom de destinataire. Juste : 12 rue Bellecombe.
Paul referme l'enveloppe. Il presse le rabat, fort, avec le pouce, comme si la pression de son doigt pouvait effacer ce qu'il a vu. Il reste sous le porche une minute, peut-être deux. La pluie tombe, la rue est vide, personne ne l'a vu.
Il sait ce que c'est. Il ne sait pas ce que c'est précisément - un message, une adresse, un relais -, mais il sait que c'est quelque chose qui n'a pas sa place dans une enveloppe ordinaire. Quelqu'un envoie du courrier à Claire Charbonnier, et à l'intérieur du courrier il y a un autre courrier pour quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'a pas de nom, juste un numéro dans une rue du troisième. Claire Charbonnier, la fille au miel, la fille pâle du troisième étage, est un maillon dans une chaîne dont Paul ne voit ni le début ni la fin.
Il met l'enveloppe dans la boîte aux lettres du 48. Il entend le papier tomber dans le vide derrière la fente. Il repart.
Il finit sa tournée. Rue Vendôme, cours de la Liberté, les dernières boîtes, les derniers gestes. Ses mains font le travail. Sa tête est rue Duguesclin, sous le porche, devant une enveloppe ouverte.
La semaine suivante, Paul guette.
Il ne le formule pas comme ça. Il se dit qu'il fait attention, c'est tout. Qu'il regarde un peu mieux le courrier avant de le distribuer. Il soupèse les enveloppes entre ses doigts, il tâte les épaisseurs, il observe les cachets. La plupart du courrier est ce qu'il est - des factures, des lettres de famille, des formulaires administratifs, la paperasse grise de la vie sous l'Occupation. Mais ses doigts cherchent quelque chose, et le lundi 15, ils le trouvent.
Une enveloppe pour Mademoiselle Charbonnier. Même format, même épaisseur. Le rabat est collé cette fois, mais Paul sent la rigidité sous le papier. L'enveloppe dans l'enveloppe. La même chose. La deuxième fois.
Il la livre. Il la met dans la boîte, il entend le bruit, il repart. Mais cette fois quelque chose a changé dans sa manière de marcher. Quelque chose d'imperceptible, un raidissement dans le pas, une tension dans l'épaule droite, celle qui porte la sacoche. Paul Vauterin, facteur, soixante et un ans, ne distribue plus le courrier. Il transporte quelque chose.
Le 16 février, la loi sur le Service du travail obligatoire est publiée au Journal officiel. Laval a cédé. Ce qui était volontaire est devenu obligatoire - tous les hommes de vingt et un à vingt-trois ans doivent partir travailler en Allemagne. Paul apprend la nouvelle par la TSF, le soir, dans la cuisine, et il pense à Georges. Georges est parti en octobre, volontaire, pour faire revenir Marc. Volontaire. Le mot avait encore un sens en octobre. En février il n'en a plus. Les gamins de vingt ans partent de force, et Georges, lui, y est allé tout seul.
Le lendemain, au bureau de poste, pendant le tri du matin, Paul regarde Guillaume.
Guillaume Ferrier, vingt-trois ans, facteur depuis septembre, la tournée du secteur nord du troisième, de l'autre côté du cours Lafayette. Un gamin. Pas un gamin au sens de l'âge - à vingt-quatre ans, son beau-frère Henri était dans une tranchée avec un fusil. Un gamin au sens de la prudence. Guillaume parle trop. Il parle du rationnement, de la Relève, des Allemands, avec une colère qui ne prend pas la peine de baisser la voix. Paul l'a remis en place deux fois en janvier. "Ferme-la, petit. Les murs ont des oreilles et les oreilles ont des bottes."
Ce matin-là, pendant le tri, Paul s'approche.
"Dis, Guillaume. Dans ta tournée, tu vois passer des enveloppes un peu épaisses ? Plus lourdes que d'habitude ?"
Guillaume lève les yeux de sa pile de courrier. Il regarde Paul. Pas le regard du gamin qui ne comprend pas - le regard de quelqu'un qui comprend trop vite et qui se demande pourquoi on lui pose cette question.
"Epaisses comment ?"
"Comme si y avait quelque chose dedans. Un papier en plus."
Guillaume ne répond pas tout de suite. Il trie deux enveloppes, trois, mécaniquement, puis il dit, d'une voix plus basse :
"Toi, tu écoutes Radio Londres le soir ?"
Paul ne s'attendait pas à ça. Le gosse a sauté trois marches d'un coup - de l'enveloppe épaisse à Radio Londres, du courrier suspect à la Résistance. C'est exactement le raccourci que Paul ne voulait pas faire.
"J'écoute rien du tout. Je te pose une question sur le courrier."
"Et moi je te pose une question sur la radio."
Ils se regardent. Paul voit dans les yeux de Guillaume la même chose que dans les yeux de Paul Vauterin en 1914, quand Paul avait trente ans et que Jaurès parlait à la Bourse du Travail et que le monde pouvait changer si on le voulait assez fort. L'élan. La conviction. L'imbécillité magnifique de la jeunesse qui croit qu'avoir raison suffit.
"Laisse tomber", dit Paul. Et il retourne à son tri.
Mais Guillaume le regarde encore, du coin de l'oeil, pendant tout le reste de la matinée.
Le lundi 22, la troisième enveloppe arrive.
Paul la reconnaît avant de la toucher. Même format, même couleur, même adresse. Mademoiselle Charbonnier, 48 rue Duguesclin. Il la prend dans la liasse et la met dans la poche intérieure de sa veste, séparée du reste du courrier. Il fait le reste de sa tournée. Il ne la livre pas.
Il ne sait pas pourquoi. Ou plutôt il sait, mais il ne veut pas se le dire. Il veut voir. Il veut savoir ce qui circule dans sa sacoche, ce qu'il transporte depuis trois semaines sans le comprendre. Le facteur ne regarde pas le courrier. Le facteur distribue. Mais Paul n'est plus tout à fait un facteur depuis le 8 février, depuis le porche de la rue Duguesclin, depuis le rabat décollé et l'enveloppe au crayon.
Le soir, rue de la Claire, Jeanne est dans la cuisine. La soupe chauffe. La TSF murmure. Paul rentre, pose sa sacoche dans l'entrée, retire ses chaussures, s'assoit à la table. L'enveloppe est dans la poche intérieure de sa veste, et sa veste est sur le dossier de la chaise.
Il attend que Jeanne sorte de la cuisine. Elle sort, elle va chercher du linge dans la chambre, elle sera partie deux minutes. Paul prend l'enveloppe. Il la retourne. Le rabat est collé. Il glisse l'ongle de son pouce sous le bord, doucement, en forçant juste assez pour que la colle cède sans déchirer. La colle cède. Paul ouvre l'enveloppe.
A l'intérieur : une feuille de papier pliée en deux, quelques lignes manuscrites. Et l'enveloppe blanche, la petite, au crayon. 14 rue Bellecombe, cette fois. Pas 12 comme la première. Quatorze. Un autre numéro, la même rue.
Paul déplie la feuille. L'écriture est ronde, féminine, banale. "Chère Claire, j'espère que tu vas bien. Maman t'envoie un pot de confiture par le prochain colis. André va mieux, il a pu écrire une lettre la semaine dernière, il dit que le moral est bon et qu'il pense à toi. Tiens bon ma chérie. Ta tante Marguerite."
André. Paul regarde le prénom. André va mieux. André a écrit. André pense à toi. Un homme quelque part, un prisonnier peut-être, un déporté, un soldat, quelqu'un qui est loin et dont on envoie des nouvelles à une fille qui vit seule dans un deux-pièces du troisième étage et qui distribue des pots de miel aux étrennes. La lettre est anodine. La lettre est normale. C'est l'enveloppe qui ne l'est pas.
Paul tend la main pour prendre l'enveloppe intérieure.
"Qu'est-ce que tu fais ?"
La voix de Jeanne. Derrière lui. Il ne l'a pas entendue revenir. Elle est dans l'encadrement de la porte, le linge dans les bras, et elle regarde la table - l'enveloppe ouverte, la feuille dépliée, la petite enveloppe blanche au crayon. Elle voit tout.
Paul ne dit rien. Il n'a pas de mensonge prêt. Il n'a pas de mensonge du tout, parce que Paul Vauterin ne sait pas mentir à Jeanne Vauterin, pas en trente ans de mariage, pas une seule fois.
"C'est quoi ?" dit Jeanne.
Paul lui explique. L'enveloppe décollée. Claire Charbonnier. L'enveloppe à l'intérieur, l'adresse au crayon, la deuxième, la troisième. Il parle vite, à voix basse, comme si les murs de la rue de la Claire avaient les mêmes oreilles que les murs du bureau de poste.
Jeanne pose le linge sur la chaise. Elle s'assoit. Elle regarde l'enveloppe ouverte, la lettre de tante Marguerite, la petite enveloppe blanche. Elle ne touche à rien.
"Referme ça", dit-elle.
"Jeanne -"
"Referme ça, recolle, et demain tu la déposes dans sa boîte comme si t'avais rien vu."
Sa voix n'est pas celle de la peur. C'est celle de la colère. Jeanne est en colère, et Paul connaît cette colère-là - froide, blanche, la colère de la femme qui a tenu debout toute seule en 1914 pendant que son mari marchait vers la Marne, qui a travaillé à l'usine Berliet pendant quatre ans, qui a élevé deux fils avec un salaire de facteur et un mari estropié, et qui refuse, qui refuse absolument, qu'on lui prenne encore quelque chose.
"C'est trop dangereux", dit Jeanne. "T'as un fils en Allemagne, un fils à Lyon, une petite-fille de trois ans, et tu ouvres du courrier qui est pas le tien dans ta propre cuisine. T'as soixante ans, Paul. T'as donné ton bras. Tu vas pas donner le reste."
Paul la regarde. Il voudrait dire quelque chose - que la petite Charbonnier est mêlée à un truc qui la dépasse, qu'il ne peut pas faire semblant, qu'il est facteur et que le courrier c'est son métier et que ce qui passe dans sa sacoche le regarde. Mais il ne dit rien de tout ça, parce que Jeanne a raison. Jeanne a toujours raison quand il s'agit de survivre.
Il recolle l'enveloppe. La colle est encore molle, le rabat tient. Il remet l'enveloppe dans la poche de sa veste, accrochée au dossier de la chaise, et il mange sa soupe.
Le lendemain matin, il dépose l'enveloppe dans la boîte du 48 rue Duguesclin. Il entend le papier tomber. Il repart.
Mais ses doigts, dans la sacoche, continuent de trier autrement. De peser, de palper, de chercher. Paul Vauterin distribue le courrier du troisième arrondissement de Lyon, et chaque enveloppe qui passe entre ses doigts lui pose une question qu'il n'avait jamais entendue avant le 8 février.
Qu'est-ce que je transporte ?