Juillet 1943
La chaleur de juillet écrase Lyon comme un couvercle. L'air ne bouge pas. Le Rhône et la Saône sont bas, paresseux, et leur odeur de vase remonte dans les rues du troisième par bouffées tièdes qui collent à la peau. Paul fait sa première tournée à sept heures et demie du matin, avant que le soleil ne monte au-dessus des toits, et il finit trempé quand même. La sacoche pèse le double par la sueur. La chemise colle au dos, au ventre, à l'épaule morte. La barbe gratte. Tout gratte.
Les contrôles se multiplient.
Depuis Caluire, depuis l'arrestation du chef dont Paul ne connaît toujours pas le nom, la ville s'est durcie. Des barrages apparaissent aux carrefours, tenus par la Wehrmacht ou par la Feldgendarmerie, des types en casque avec des brassards et des listes. Papiers. Carte d'identité. Laissez-passer. Motif du déplacement. Les Lyonnais font la queue dans la chaleur, les mains tendues, les visages fermés. Paul les voit chaque matin, les files d'attente aux barrages, les camions en travers des rues, les soldats qui fouillent les sacoches et les sacs. Jusqu'ici il est passé. La casquette de la Poste, la carte professionnelle, la sacoche pleine de courrier. Le facteur passe. Le facteur est invisible. Le facteur fait partie du décor, comme le platane et le tram et les pavés.
Jusqu'au mercredi 14 juillet.
Quatorze juillet. La date n'est pas un hasard. Les Allemands le savent, les Lyonnais le savent, tout le monde le sait. Le 14 juillet 1943, ce n'est pas la fête nationale - Vichy l'a supprimée, remplacée par un "serment de fidélité au Maréchal" que personne ne prête. Mais le 14 juillet reste le 14 juillet, et les Allemands savent que les dates ont une mémoire, et que la mémoire est dangereuse. Les contrôles sont doublés. Triplés. A chaque coin de rue du troisième, un barrage.
Paul a une enveloppe dans la poche intérieure de sa veste.
Il n'a pas pu la livrer le matin. La boîte du 42 rue Moncey était inaccessible - un camion de la Wehrmacht garé devant l'immeuble, des soldats qui déchargeaient du matériel. Paul est passé devant sans s'arrêter, l'enveloppe dans la poche, et il s'est dit qu'il reviendrait l'après-midi. Il revient.
Le barrage est au coin de la rue Duguesclin et de la rue Moncey. Quatre soldats, un sous-officier, un camion. Paul les voit à trente mètres. Il ne peut pas faire demi-tour. Faire demi-tour devant un barrage, c'est courir. Paul marche.
"Halt. Papiere."
Paul s'arrête. Il pose la sacoche par terre - le geste lent, le geste du facteur qui a l'habitude, pas de précipitation, pas de peur visible. Il met la main droite dans la poche de son pantalon et sort la carte professionnelle. Le sous-officier la prend, la regarde, la retourne. Postes. Facteur. Vauterin, Paul. Photo, tampon, signature.
"Die Tasche."
La sacoche. Paul l'ouvre. Le sous-officier regarde à l'intérieur. Du courrier. Des enveloppes, des cartes, des factures. Le contenu ordinaire d'une sacoche de facteur, trié par rue, classé par numéro, la routine de onze ans. Le sous-officier fouille avec la main, soulève les paquets, repose. Rien.
"Die Jacke."
La veste.
Paul ne bouge pas. Une seconde. Le temps de sentir l'enveloppe contre sa poitrine, dans la poche intérieure gauche, le côté du bras mort, le côté qu'on ne fouille pas parce qu'il n'y a rien à fouiller du côté d'un bras qui ne sert pas.
Le sous-officier tend la main. Paul retire sa veste. De la main droite, le geste laborieux de l'homme qui n'a qu'un bras, le tissu qui résiste, l'épaule gauche qui ne coopère pas. Le sous-officier regarde le bras. Le bras gauche qui pend, l'épaule affaissée, la main inerte. Il regarde.
Paul met la casquette de la Poste bien droite sur sa tête. Il se tient debout, la chemise trempée de sueur, le bras mort le long du corps, et il fait la seule chose qui lui reste. Il parle.
"Blessé en 1918", dit Paul. Il montre l'épaule gauche. "Verdun. Soldat. Comme vous."
Le mot "Verdun" fait quelque chose dans les yeux du sous-officier. Pas de la sympathie - les sous-officiers de la Wehrmacht n'ont pas de sympathie pour les anciens poilus. Mais une reconnaissance. Un soldat blessé est un soldat blessé, dans toutes les armées du monde. Le sous-officier a peut-être un père qui a fait la Somme, ou Tannenberg, ou Passchendaele. Il a peut-être un oncle avec un bras en moins, lui aussi. Il regarde Paul, il regarde le bras, il regarde la casquette de la Poste.
Il fouille la veste. La main droite d'abord - rien, un mouchoir, un crayon. Puis la poche gauche, la poche extérieure. Rien. La poche intérieure gauche.
L'enveloppe.
Le sous-officier la sort. Il la retourne. Il regarde l'adresse - 42 rue Moncey, au nom de Paul Vauterin. Il regarde Paul.
"Was ist das ?"
"Courrier personnel", dit Paul. "Ma soeur m'écrit de Bourg-en-Bresse."
Le mensonge sort comme une balle. Droit, net, sans hésitation. Paul ne sait pas d'où il vient. Il ne l'a pas préparé. Il ne savait pas qu'il allait dire "ma soeur" ni "Bourg-en-Bresse". Les mots sont sortis tout seuls, avec le ton de l'évidence, la voix plate de l'homme qui dit une chose tellement banale qu'elle ne mérite pas d'explication.
Le sous-officier tient l'enveloppe. Il la soupèse. Paul regarde ses doigts. Des doigts épais, carrés, qui tiennent l'enveloppe entre le pouce et l'index. L'enveloppe qui contient une autre enveloppe, une adresse au crayon, un message pour des gens dont Paul ne connaît pas le nom. Si le sous-officier ouvre l'enveloppe, Paul est mort. Pas tout de suite, pas ici, pas dans la rue. Mais mort quand même - Montluc, puis la Gestapo rue Berthelot, l'interrogatoire, les grilles, les fourgons. Mort.
Le sous-officier regarde Paul. Le vieux facteur, la barbe grise, le bras mort, la casquette de travers, la sueur sur le front. Un vieux. Un estropié. Un facteur qui porte une lettre de sa soeur dans la poche intérieure de sa veste parce qu'il n'a nulle part d'autre où la mettre. Pathétique. Inoffensif.
Il rend l'enveloppe.
"Gehen Sie."
Paul prend l'enveloppe. Il la remet dans la poche intérieure. Il reprend sa sacoche, sa veste, et il repart. Il marche. Il ne court pas. Il ne tremble pas. Ses jambes marchent et son coeur tape et ses poumons respirent et il marche, un pied devant l'autre, comme en 1914, comme en 1918, comme toujours, et le barrage est derrière lui, et les soldats sont derrière lui, et l'enveloppe est contre sa poitrine, et il est vivant.
Il livre l'enveloppe au 42 rue Moncey dix minutes plus tard. Il entend le papier tomber dans la boîte. Il sort de l'immeuble. Il s'adosse au mur de la cour intérieure, à l'abri des regards, et il reste là deux minutes, les yeux fermés, le coeur qui cogne. Deux minutes. Puis il repart.
Le vendredi 16, Meynier.
Pas au coin de la rue de Créqui. Pas à Bellecour. Au marché de la Part-Dieu, dans la foule maigre des étals, entre les poireaux et les rutabagas. Elle est là, le cabas à la main, elle regarde des pommes de terre terreuses, et quand Paul passe elle dit, sans lever les yeux, sans tourner la tête :
"Vous avez eu de la chance."
Paul s'arrête devant un étal de navets. Il ne regarde pas Meynier. Il regarde les navets.
"Je sais."
"La prochaine fois, nous ne pourrons pas vous récupérer."
Les mots sont précis. Récupérer. Pas "sauver", pas "aider", pas "protéger". Récupérer. Comme on récupère un colis perdu, un outil cassé, une pièce de machine. Paul comprend. Si Paul tombe, le réseau ne viendra pas le chercher. Le réseau coupera le fil, fermera la boîte du 23, changera les adresses, et Paul Vauterin deviendra un trou dans le réseau, un nom de plus sur la liste des gens qui ne sont plus là, une boîte qui déborde et que personne ne relève.
"J'ai compris", dit Paul.
Meynier prend deux pommes de terre, les met dans son cabas, paie la marchande. Elle repart sans se retourner. Paul achète un navet qu'il n'a pas besoin d'acheter et il repart de l'autre côté.
Le lundi 19, quelque chose ne va pas.
Paul trie le courrier du matin au bureau de poste. Dans la pile, une enveloppe. Le format habituel, l'épaisseur habituelle. L'adresse : 14 rue Bellecombe.
Paul la regarde. 14 rue Bellecombe. L'adresse de mars. L'adresse d'avant. L'adresse qu'il a arrêté d'utiliser après la Peugeot noire, après le mot "rue Bellecombe compromise" dans la boîte du 23. L'adresse abandonnée.
Quelqu'un utilise encore l'ancien circuit.
Paul retourne l'enveloppe. Pas de nom d'expéditeur. Le cachet de la poste est de Lyon. L'écriture est - Paul regarde l'écriture. Ce n'est pas celle de Meynier. Ce n'est pas l'écriture ronde et appliquée de Marguerite. C'est une autre main, plus serrée, plus anguleuse, une écriture qu'il n'a jamais vue.
Il met l'enveloppe dans sa poche. Il ne la livre pas. Il ne la livre pas parce que le 14 rue Bellecombe est compromis depuis avril, et que livrer une enveloppe à une adresse compromise, c'est envoyer quelqu'un dans la gueule du loup. Ou c'est quelqu'un dans la gueule du loup qui envoie.
Le soir, dans la cuisine, après la soupe, Paul sort l'enveloppe et la pose sur la table. Il la regarde. Jeanne tricote dans le fauteuil, la TSF murmure. Paul ne l'ouvre pas. Il la regarde.
Deux hypothèses. La première : une erreur. Quelqu'un dans le réseau n'a pas eu l'information que Bellecombe est brûlée, et il continue d'utiliser l'ancienne adresse. Le cloisonnement, toujours le cloisonnement. La main droite ne sait pas ce que fait la main gauche. Ca arrive. Ca explique tout.
La deuxième : ce n'est pas une erreur. Quelqu'un utilise l'ancien circuit en sachant qu'il est compromis. Et si quelqu'un sait que Bellecombe est brûlée et continue d'y envoyer du courrier, c'est que quelqu'un veut que le courrier soit trouvé. Par les gens de la Peugeot noire. Par les bottes. Par la rue Berthelot.
Paul prend l'enveloppe. Il la retourne, il la soupèse, il la palpe. L'épaisseur est la même. Le format est le même. Tout est pareil, sauf l'écriture et l'adresse. Tout est pareil et tout est faux.
Il ouvre l'enveloppe. Dedans : une feuille, un message court, et l'enveloppe intérieure au crayon. L'adresse intérieure est une adresse qu'il ne connaît pas, dans le septième arrondissement. Le message dit : "Faire suivre de toute urgence."
Paul remet le tout dans l'enveloppe. Il ne fait pas suivre. Il ne fera pas suivre. Pas cette enveloppe, pas à cette adresse, pas avec cette écriture qu'il ne connaît pas et cette urgence qui sent le piège.
Il range l'enveloppe dans le tiroir de la commode, sous les draps. Demain il ira vérifier le 14 rue Bellecombe. Il passera devant, il regardera la boîte, il cherchera la Peugeot noire. Et il ne dira rien à Meynier.
Pas encore. Pas tout de suite.
Parce que Paul a commencé à penser autrement. Pas comme un facteur, pas comme un maillon, pas comme un homme qui obéit à des mots au crayon dans des boîtes sans serrure. Comme un homme qui protège.
Le réseau perd des gens. Depuis juin, les trous se multiplient. Les boîtes qui débordent, les adresses mortes, les fils coupés. Quelqu'un parle, ou quelqu'un sait, ou quelqu'un regarde. Et si ce quelqu'un est dans le réseau, alors tout ce que Paul dit à Meynier peut remonter jusqu'à lui. Et si ce quelqu'un n'est pas dans le réseau, alors le réseau a une fuite, et la fuite est peut-être dans l'écriture anguleuse de l'enveloppe du 14 rue Bellecombe.
Dans les deux cas, le silence protège.
Paul garde l'enveloppe. Il garde l'information. Il garde le doute. Il ne dit rien à Meynier, pas par méfiance - il la croit, il la croit depuis le banc de Bellecour, depuis les mains sèches et les yeux durs et la phrase "mon mari est à Montluc, la question était vraie, le test aussi". Il ne dit rien parce que ce que Meynier ne sait pas, Meynier ne peut pas dire. La même arithmétique. Le même boyau de l'Aisne. Le même sergent.
Paul Vauterin, facteur, soixante ans, un bras, commence à prendre des décisions que personne ne lui a demandé de prendre. Il retient des enveloppes. Il vérifie des adresses. Il compare des écritures. Il fait ce que le réseau ne peut pas faire parce que le réseau est cloisonné et que Paul, lui, voit tout le courrier.
Il est devenu autonome. Et l'autonomie, dans une guerre souterraine, est la chose la plus dangereuse et la plus précieuse qui soit.
Le dernier soir de juillet, Paul est à la fenêtre. La chaleur ne tombe pas. Jeanne dort. Lyon bourdonne dans la nuit, les fenêtres ouvertes, les voix lointaines, un tram qui passe quelque part.
Paul pense à l'enveloppe du tiroir. A l'écriture anguleuse. A l'adresse brûlée. Il pense à Guillaume qui veut agir et à Meynier qui dit "nous ne pourrons pas vous récupérer" et aux boîtes qui débordent dans le troisième. Il pense à Claire, morte en mai, à André, mort en avril, aux morts qui s'empilent dans sa tête comme les enveloppes dans sa sacoche.
Il regarde sa main droite. La seule qui serve. La main qui porte, qui trie, qui glisse, qui ouvre, qui referme, qui décide. Une main de facteur. Une main de soldat. La même main.
Dehors, Lyon dort mal. Les chiens aboient. Un moteur passe dans la rue de la Claire, lentement, et s'éloigne.
Paul ne dort pas non plus.