Chapitre 9 - La lettre
Trois ans.
Marie compta. Pas les jours - les saisons. L'hiver 42 après la nuit dans la cuisine, le printemps 43 sans nouvelles, l'été 43 sans nouvelles, l'automne 43 sans nouvelles. Le beau-père mourut en janvier 44, le coeur, à l'hôpital de Chalon, dans un lit blanc, entouré de personne parce que Marguerite avait la grippe et Marie tenait la ferme et les morts de guerre avaient pris tous les lits et toute l'attention. Marguerite fut emportée en février 44. Pas la grippe - autre chose, quelque chose de plus profond, le genre de maladie qui n'a pas de nom parce que son vrai nom c'est le chagrin. Un fils prisonnier, un mari mort, une belle-fille qui portait un secret dans les yeux. Marguerite mourut comme elle avait vécu - en silence, sans demander, sans déranger.
Marie resta seule.
Seule, c'est un mot que Marie connaissait depuis 1940. Mais seule avec les beaux-parents et seule sans eux, c'était deux solitudes différentes. La première était un manque - le manque d'Antoine, le manque du corps, le manque du bruit que fait un couple dans une maison. La deuxième était un vide. La maison ne manquait plus de rien. La maison était vide. Les chambres vides, la table vide, les chaises vides. Le piano fermé. Les volets qui battaient quand le vent soufflait et que personne ne refermait parce que personne n'entendait.
Les lettres d'Antoine arrivaient encore. Espacées - une tous les deux mois, parfois trois. Plus courtes qu'avant, si c'était possible. Trois lignes. Je vais bien. Le travail continue. Je pense à toi. Même les formules avaient rétréci, comme si la guerre usait les mots à force de les répéter.
Marie les rangeait dans la boîte en fer. Ne les relisait plus.
Elle travaillait. La ferme n'attendait pas - les vaches ne savent pas qu'une femme est seule, les champs ne savent pas que la guerre finit, le blé ne sait pas que le monde s'écroule. Marie travaillait comme Marlene travaillait, de l'autre côté, dans une autre ferme, dans un autre pays, avec la même obstination animale de celles qui tiennent parce que tenir est le seul verbe qu'on ne leur a pas pris.
Le piano resta fermé. Trois ans. Le couvercle, le bois sombre, la poussière. Marie passait devant chaque jour, matin et soir, et ne le touchait pas. Pas une fois. Le piano était devenu un tombeau - celui de Stefan, celui des jeudis, celui de Chopin et de Schubert et du nocturne en mi bémol majeur qui avait tout changé.
Mars 1945. La guerre se mourait.
On le savait au village. Les Allemands avaient été repoussés au-delà du Rhin depuis des mois. Les Alliés avançaient en Allemagne. La BBC le disait chaque soir, et les voisins qui avaient des postes le répétaient au marché de Givry le samedi, et les visages changeaient, et quelque chose qui ressemblait à de l'espoir commençait à apparaître dans les yeux des gens, et Marie le voyait et ne le partageait pas, parce que l'espoir des autres c'était le retour des prisonniers et le retour des prisonniers c'était le retour d'Antoine et le retour d'Antoine c'était une question à laquelle elle n'avait pas de réponse.
Un soir de mars, on frappa à la porte.
Trois coups. Rapides, secs.
Marie posa le torchon. Traversa la cuisine. Les volets étaient ouverts - elle ne les fermait plus, à quoi bon, il n'y avait plus rien à cacher. La nuit tombait. Le chemin était vide.
Elle ouvrit.
Stefan.
Pas l'officier. Pas le déserteur trempé de novembre 42. Un homme en civil, une veste de laine, un pantalon de velours, des chaussures ordinaires. Les cheveux plus longs qu'avant, grisonnants aux tempes. Le visage amaigri, vieilli - pas de trois ans, de dix. Les yeux gris, les mêmes, sauf que ce qu'il y avait derrière avait changé.
- Marie.
Le prénom. Toujours le prénom. Trois ans et le prénom n'avait pas changé de poids.
Marie ne dit rien. Resta dans l'encadrement de la porte. Le regarda. Le monde, derrière lui, était calme - pas de pluie cette fois, un soir de mars sec et froid, les vignes nues sur le coteau, les étoiles qui commençaient.
- Entrez, dit-elle.
Le même mot que la dernière fois. Le même automatisme, le même geste impossible à ne pas faire.
Stefan entra. Regarda la cuisine. Rien n'avait changé et tout avait changé - les mêmes murs, les mêmes meubles, le même piano dans le coin, mais le vide qui régnait dans la pièce n'était pas le vide d'une soirée. C'était le vide d'une maison où plus personne ne vit sauf une personne.
- Marguerite ? dit Stefan.
- Morte. Février 44.
- Et le beau-père ?
- Avant elle.
Stefan hocha la tête. Ne dit pas "je suis désolé". Il n'avait pas dit "je suis désolé" la première fois non plus. C'est pour ça qu'elle l'avait laissé entrer - parce que les gens qui ne disent pas "je suis désolé" sont les seuls qui le sont vraiment.
Marie posa une tasse devant lui. Café - du vrai, cette fois, un paquet du marché noir que Masson lui avait procuré en décembre. Le goût du vrai café dans la cuisine, après trois ans de café d'orge, était en soi un signe que le monde changeait.
- Comment ? dit Marie.
Stefan but une gorgée. Reposa la tasse.
- La Suisse. J'ai passé la frontière en décembre 42. Par le Jura. Un passeur.
- Deux ans en Suisse ?
- Berne. De faux papiers. Suisse alémanique, accent de Heidelberg, personne ne vérifie quand on parle l'allemand avec les bonnes voyelles.
Il sortit un document de sa poche. Une carte d'identité suisse. Un autre nom, un autre lieu de naissance. Marie regarda la photo - c'était lui, mais en civil, les cheveux plus longs, et l'absence d'uniforme changeait tout, comme si on avait retiré une couche de peinture et que le bois apparaissait dessous.
- Pourquoi vous êtes revenu ?
La question que Marie ne voulait pas poser et qui sortit quand même.
Stefan regarda ses mains. Les mains du pianiste, les mains des listes, les mains qui avaient touché Marie une nuit de novembre dans cette cuisine.
- Heidelberg est détruite. Mon père est mort. Les bombardements, en 44. Il n'y a plus rien là-bas.
Un silence.
- Et la Suisse ne m'appartient pas.
Marie comprit. Pas les détails - l'essentiel. Cet homme n'avait plus de pays. L'Allemagne était en ruines, la Suisse était un mensonge, la France était le territoire ennemi. Il n'avait nulle part où aller sauf l'endroit où quelqu'un connaissait son vrai nom.
- Vous ne pouvez pas rester, dit Marie.
- Je sais.
- Si quelqu'un vous reconnaît -
- Je sais.
Le même échange que la dernière fois. Les mêmes mots, la même lucidité, le même constat que la situation est impossible et que l'impossibilité ne change rien.
Marie lui montra la chambre des beaux-parents. Premier étage, bout du couloir. Le lit de Marguerite et du vieux Caron, les draps propres qu'elle changeait chaque mois par habitude même si personne n'y dormait.
- Bonne nuit, dit-elle.
Stefan monta. Marie resta dans la cuisine. Entendit ses pas au-dessus - les mêmes pas qu'il y a trois ans, sauf que trois ans c'est long et que les pas au-dessus de la tête d'une femme seule sont un son qui peut rendre fou.
Elle monta dans sa chambre. Le lit d'Antoine. Les draps qu'elle avait changés après la nuit de novembre 42 et qui avaient été changés cent fois depuis et qui ne sentaient plus rien.
Elle se coucha. Ne dormit pas. Ecouta le silence de la maison qui n'était plus le silence d'une maison vide mais le silence d'une maison où quelqu'un dort de l'autre côté du couloir, et ce silence-là était pire que le vide, infiniment pire, parce que le vide on s'y habitue mais la présence qu'on ne peut pas toucher, on ne s'y habitue pas.
Le matin, le café.
Ils s'assirent face à face. La table, les deux tasses, les mêmes places qu'avant. Comme si trois ans n'avaient pas passé. Comme si la nuit de novembre n'avait pas existé. Comme si le nocturne, le baiser, le lit, la pluie, le départ à l'aube n'étaient qu'un rêve partagé dont on ne parle pas au réveil.
- Vous ne pouvez pas rester, dit Marie.
Elle le dit une deuxième fois parce qu'une fois n'avait pas suffi la veille et qu'une fois ne suffisait pas ce matin et qu'elle savait - elle savait avec la certitude des choses physiques, comme on sait qu'on a faim ou qu'on a froid - que si elle ne le disait pas une troisième fois, elle ne le dirait plus.
Stefan but son café. Hocha la tête. Ne répondit pas.
La journée passa. Marie travailla. Stefan resta dans la maison - il ne pouvait pas sortir, pas être vu, pas exister dans le village. Il lut. Marie vit de la fenêtre de l'étable la silhouette derrière les rideaux de la cuisine, assise, immobile, et la silhouette d'un homme dans sa cuisine était une chose qu'elle n'avait pas vue depuis cinq ans et qui la brisa plus sûrement que le vide.
Le soir, Marie prépara le dîner. Soupe, pain, fromage. Deux assiettes. Ils mangèrent face à face, en silence, et le silence n'était pas celui des jeudis d'autrefois - ce n'était pas un silence plein, c'était un silence tendu, un silence de deux personnes qui savent ce que l'autre pense et qui ne le disent pas.
Après le dîner, Marie lava les assiettes. Stefan resta assis. Le piano était à trois mètres. Fermé. Il ne demanda pas. Marie ne proposa pas.
Elle posa le dernier plat sur l'égouttoir. S'essuya les mains. Se retourna.
Stefan la regardait. Le même regard que la nuit de novembre, celui qui n'était pas du désir mais du désespoir. Sauf que trois ans avaient passé et que le désespoir avait mûri et était devenu autre chose - pas de l'espoir, pas de l'habitude, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n'a pas de nom.
Marie traversa la cuisine. S'arrêta devant lui. Debout, comme la dernière fois. Lui assis, comme la dernière fois. Le même rapport, la même géographie.
Elle ne posa pas la main sur sa tête. Pas cette fois.
Elle prit sa main. Le leva. L'attira vers elle. Et l'embrassa comme on embrasse quelqu'un qu'on a cru mort pendant trois ans et qui est vivant et qui est là et qui ne peut pas rester et qui va partir et qu'on ne reverra peut-être jamais.
Ce qui suivit ne fut pas la nuit de novembre. Ils montèrent l'escalier ensemble, main dans la main, et entrèrent dans la chambre de Marie - pas celle des beaux-parents où il avait dormi, pas la chambre neutre, la sienne, celle d'Antoine, le lit qu'elle avait choisi la première fois et qu'elle choisissait encore - et Marie pensa que si c'était une trahison, c'était une trahison complète, assumée, les yeux ouverts.
"Vous êtes là", dit-elle, et le vouvoiement résista, même maintenant, même dans cette chambre. Le "vous" tenait comme le dernier rempart entre ce qu'elle faisait et ce qu'elle était.
La nuit fut longue. Entre les silences, ils parlèrent. De tout. De rien. De la Suisse, de la ferme, de la guerre qui finissait, des morts - les siens, les siens à elle, tous les morts. Ils parlèrent comme ils n'avaient jamais parlé, parce que les jeudis n'avaient jamais duré assez longtemps et que la nuit de novembre n'avait pas laissé de place aux mots.
Stefan parla de la liste. Celle qu'il avait posée et reprise. Marie écouta. Ne jugea pas. Ne consola pas. Posa la main sur sa poitrine, à l'endroit du coeur, et sentit les battements, et les battements disaient : je suis vivant, je suis là, je ne suis pas la liste.
A l'aube, ils s'endormirent. Pour la première fois ensemble - pas la première fois dans un lit, la première fois dans le sommeil, le vrai, celui où on lâche tout, où le corps abandonne, où la confiance est totale. Ils dormirent emmêlés, le visage de Marie dans le cou de Stefan, les bras de Stefan autour d'elle, et le matin entra par la fenêtre et les trouva là.
Le bruit de la porte.
Marie se réveilla d'un coup. Le soleil était haut - huit heures, peut-être neuf. Ils avaient dormi trop longtemps. En bas, la porte de la cuisine s'ouvrait. Des pas. Quelqu'un entrait.
- Madame Caron ?
La voix de Fernand. Fernand Grillet, le facteur. Soixante ans, ancien de 14, le genre d'homme qui entre dans les fermes sans frapper parce qu'à la campagne les portes sont ouvertes et que le facteur fait partie des meubles.
Marie se leva d'un bond. Attrapa sa robe. Stefan était réveillé, assis dans le lit, les yeux grands ouverts, le corps immobile - le réflexe du fugitif, l'immobilité comme premier instinct.
- Restez là, souffla Marie.
Elle descendit. Vite. L'escalier, la cuisine. Fernand était à la table, le courrier à la main, le béret sur la tête. Il la regarda descendre - les cheveux défaits, la robe enfilée à la hâte, les pieds nus - et son regard changea. Pas de jugement. De la curiosité.
- Je vous réveille, dit-il.
- J'ai dormi tard. La traite m'a épuisée hier.
Le mensonge sortit tout seul. Fernand hocha la tête. Posa le courrier sur la table. Une enveloppe. Marie la vit mais ne la prit pas - pas maintenant, pas devant lui.
- Il fait bon ce matin, dit Fernand.
Il ne partait pas. Il s'attardait, comme il s'attardait parfois, parce que le facteur en campagne est aussi un colporteur de nouvelles et que les nouvelles, ces dernières semaines, étaient bonnes.
Le bruit à l'étage.
Un pas. Un seul. Stefan qui se levait. Marie l'entendit et son visage ne bougea pas - elle avait appris à ne rien montrer, trois ans de secret, le visage lisse, les yeux neutres. Mais Fernand entendit aussi.
- Vous avez quelqu'un ? dit-il.
Pas de malice. La question d'un vieil homme qui s'étonne.
- Un cousin, dit Marie. De passage. Il repart aujourd'hui.
Fernand hocha la tête. Mais il ne partait toujours pas. Et Marie sentit, avec la certitude des catastrophes, que quelque chose n'allait pas.
Stefan descendit.
Il avait enfilé sa chemise, son pantalon. Les cheveux en désordre. Il entra dans la cuisine et vit Fernand et s'arrêta. Fernand le regarda.
Le silence dura trois secondes.
- Bonjour, dit Stefan. Le français sans accent, le même français cultivé que dans les cuisines du secteur, et Marie vit le visage de Fernand changer - pas d'un coup, lentement, comme une eau qui se trouble.
- On se connaît ? dit Fernand.
- Non, dit Stefan. Je suis de passage.
Fernand ne répondit pas. Il regardait Stefan avec l'attention d'un homme qui cherche quelque chose dans sa mémoire - un visage, une voix, un contexte. Marie vit le processus se faire en temps réel. Les yeux de Fernand qui allaient de Stefan à la cuisine, de la cuisine à Marie, de Marie à Stefan.
- Le cousin de madame Caron, dit Fernand. De quel côté ?
- Du côté Devaux, dit Marie. Trop vite.
Fernand regarda Stefan. Stefan soutint le regard. Et Fernand dit :
- Vous parlez bien le français. Pour un cousin de Givry.
Le silence. Marie sentit le froid monter le long de sa colonne vertébrale. Le français de Stefan était parfait - trop parfait. Le français d'un étranger qui l'a appris à l'université, pas le français d'un cousin de Givry qui dit "j'sais pas" et "vingt dieux".
Fernand prit son béret. Le tourna entre ses mains. Le visage avait changé - pas de la curiosité maintenant. Autre chose. Plus sombre.
- Y'avait un Allemand, dit Fernand. Un officier. Qui faisait les fermes du secteur. Les réquisitions. Il parlait français. Comme vous.
Le mot "Allemand" tomba dans la cuisine comme une pierre dans un puits.
- Les listes, dit Fernand.
Sa voix avait changé. Plus basse. Plus lente. Marie reconnut la voix d'un homme qui revit quelque chose - pas un souvenir, une blessure.
- Celui qui a fait les listes. Le STO. Mon fils était sur la liste.
Le fils Grillet. Marie s'en souvenait. Vingt-deux ans, pris dans la rafle de mars 43, envoyé en Allemagne. Mort dans un bombardement allié en 44, quelque part en Saxe, dans une usine qu'il n'avait pas choisie.
Fernand regarda Stefan. Et cette fois il vit. Pas le cousin de Givry. L'officier. L'homme des listes. L'uniforme absent mais le visage présent, trois ans de plus mais le même visage, les mêmes yeux gris, le même français trop parfait.
- C'est vous, dit Fernand. C'est vous qui avez fait les listes.
Stefan ne nia pas. Il aurait pu - les papiers suisses, l'accent qui tenait, le déni. Il aurait pu dire non, pas moi, erreur, et Fernand aurait peut-être douté et serait parti. Mais Stefan ne nia pas parce que Stefan avait posé et repris une liste et qu'il y en avait d'autres qu'il n'avait pas reprises et que le fils Grillet était peut-être sur l'une d'elles et que nier, c'était reprendre l'uniforme.
- Mon fils, dit Fernand.
Deux mots. Le même poids que "mon frère" dans la bouche de Marlene. Le même vide. Fernand pleurait - pas avec des larmes, avec le corps, comme Stefan avait pleuré la nuit de novembre, le front contre le ventre de Marie. Les mêmes tremblements, les mêmes mâchoires serrées. Un vieil homme dans une cuisine qui revoyait son fils.
Fernand sortit un couteau de sa poche. Pas un couteau de combat - un Opinel, un couteau de facteur, de paysan, le genre de couteau qu'on porte sur soi pour couper le saucisson et le pain et la ficelle des colis. Mais un Opinel ouvert dans la main d'un père qui a perdu son fils, c'est autre chose qu'un outil.
- Fernand, dit Marie.
- Il a tué mon fils, dit Fernand.
- Fernand, non -
Le vieil homme avança. Stefan recula. Un pas, deux. Le dos contre le buffet. Le buffet où Marie rangeait la boîte en fer, les lettres d'Antoine, les dix lignes de rien. Stefan avait les mains ouvertes, les paumes vers Fernand, le geste universel de la reddition.
Marie s'interposa. Se mit entre eux. Devant Stefan, face à Fernand. Le couteau était à trente centimètres de son ventre.
- Poussez-vous, dit Fernand.
- Non.
- Poussez-vous, Marie. C'est pas votre affaire.
Fernand poussa. Pas fort - le geste d'un homme qui écarte un obstacle, pas celui d'un homme qui frappe. Mais la lame effleura le bras de Marie, une estafilade, un trait rouge le long de l'avant-bras, et Marie recula d'un pas et Stefan vit le sang.
Le sang de Marie. Sur le bras de Marie. Le sang de la femme dans la cuisine de laquelle il avait trouvé refuge et dont il venait de partager le lit et qui s'était mise entre lui et un couteau.
Stefan attrapa le couteau sur la table. Le couteau à pain, celui que Marie utilisait chaque matin, la lame épaisse, le manche en bois. Il le prit d'un geste et se jeta sur Fernand.
Pas pour tuer. Pour protéger. La même impulsion que Marie devant le couteau - le corps avant la tête, l'instinct avant le calcul. Mais Fernand avait l'Opinel et Stefan avait le couteau à pain et les deux hommes se heurtèrent dans la cuisine, entre la table et le buffet, et Marie cria, un cri qu'elle n'avait jamais poussé de sa vie, un cri qui venait d'un endroit plus profond que la voix.
Le corps à corps dura quelques secondes. Pas de technique, pas de combat - deux hommes qui se battent dans une cuisine, c'est du désordre et du bruit et des chaises qui tombent. Fernand frappa. Stefan frappa. Les lames trouvèrent la chair.
Fernand s'effondra le premier. A genoux. L'Opinel tomba de sa main. Il porta les mains à son ventre, regarda le sang sur ses doigts avec l'expression d'un homme qui ne comprend pas ce qui arrive, et bascula sur le côté.
Stefan resta debout. Une seconde. Deux.
Marie vit la tache sur sa chemise. Petite d'abord. Sous les côtes, à gauche. Une tache rouge, ronde, qui s'agrandissait.
- Stefan -
Il la regarda. Les yeux gris, les mêmes yeux que le premier jour, le jour des quotas, le jour du piano, le jour du nocturne, le jour de la pluie.
Marie se précipita. Le rattrapa avant qu'il tombe. Ses bras autour de lui, son poids contre elle, et ils glissèrent ensemble au sol, entre la table et le piano, et Marie le tint contre elle, sa tête sur ses genoux, ses mains sur la tache qui grandissait et qui ne s'arrêtait pas.
- Tu es blessé ?
Le mot sortit. Le mot impossible, le mot qu'elle n'avait jamais dit, le mot qui avait tenu trois ans derrière le "vous" comme derrière un barrage. Le "tu" nu, le "tu" de l'urgence, le "tu" de la terreur, le seul et unique "tu" qu'elle dirait jamais à cet homme.
Stefan la regarda. D'en bas, la tête sur ses genoux, les yeux gris dans les siens. Il sourit. Un demi-sourire, le même que le premier jeudi, le demi-sourire au-dessus du café d'orge.
- Ca va, dit-il.
La tache ne s'arrêtait pas. Marie pressait ses mains dessus et le sang passait entre ses doigts, chaud, trop chaud, et Stefan la regardait encore et le sourire s'effaçait et les yeux gris changeaient, pas de couleur mais de profondeur, comme une eau qui se retire.
- Marie, dit-il.
Le prénom. Toujours le prénom. La première chose et la dernière.
Ses yeux se fermèrent. Son corps se relâcha. Le poids sur les genoux de Marie devint plus lourd - le poids d'un corps qui ne se porte plus.
Marie resta. Les mains dans le sang, la tête de Stefan sur ses genoux, le sol de la cuisine, le piano à un mètre. Fernand gisait de l'autre côté de la table, immobile. Le silence revint dans la cuisine - le silence du piano, le silence des jeudis, le silence de tout.
Marie ne pleura pas. Pas encore. Les larmes viendraient plus tard, des jours plus tard, des semaines. Pour l'instant elle tenait un homme mort sur ses genoux et elle le regardait et elle pensait au nocturne et au café d'orge et au "vous" qu'elle n'aurait plus jamais besoin de dire.
Sur la table, l'enveloppe que Fernand avait posée. Marie ne la voyait pas. Elle ne verrait l'enveloppe que plus tard, quand les voisins viendraient et que les corps seraient emportés et que la cuisine serait lavée et que le silence serait revenu pour de bon.
Elle ouvrirait l'enveloppe. Lirait les trois lignes.
Antoine Caron, prisonnier de guerre, matricule 47.832. Libéré. En route.
Et le monde, qui avait déjà basculé, basculerait une dernière fois. Et Marie resterait debout au milieu de la cuisine, la lettre dans une main et l'autre main couverte d'un sang qui n'était pas celui de son mari, et elle penserait à un piano et à un nocturne et à un "tu" qu'elle avait dit une seule fois, trop tard, et elle fermerait le couvercle du piano, définitivement, et ne le rouvrirait plus.