Chapitre 5 - Le piano
Juin 1942. Les jeudis avaient pris la forme d'une habitude.
Marie ne les comptait pas - compter aurait été admettre qu'elle les attendait, et admettre qu'elle les attendait aurait été admettre autre chose, et cet autre chose n'avait pas de place dans la vie d'une femme de prisonnier, pas de place dans la cuisine d'Antoine Caron, pas de place nulle part sauf dans l'endroit exact où Marie rangeait les choses qu'elle ne voulait pas voir.
Le rituel était rodé. Stefan arrivait entre dix et onze heures. Ôtait la casquette. S'asseyait au piano. Jouait. Marie s'asseyait à la table. Ecoutait. Après la musique, le café - toujours mauvais, toujours la grimace. Puis les mots, quelques-uns, pas beaucoup, posés entre les tasses comme des objets fragiles qu'on manipule avec soin. Puis il partait.
Les beaux-parents ne disaient plus rien. Le beau-père avait repris du mieux avec le printemps - il descendait le matin, sortait un peu, vérifiait les bêtes avec la lenteur méticuleuse d'un homme qui n'a plus la force mais qui a l'oeil. La belle-mère faisait la cuisine, le ménage, les gestes d'une vie qui continuait à fonctionner indépendamment de tout le reste. Elle voyait Stefan arriver le jeudi. Elle voyait Stefan repartir. Elle ne disait rien.
Un jour, en étendant le linge, elle dit à Marie :
- Le curé aussi jouait du piano. Avant.
Marie ne répondit pas. Le commentaire n'appelait pas de réponse - c'était un constat, une offrande, presque une absolution. Le curé jouait du piano. Avant. Il y avait des hommes qui jouaient du piano dans les cuisines des femmes seules, avant la guerre, et ça ne signifiait rien. La belle-mère lui offrait cette interprétation. Marie la prit.
La lettre d'Antoine arriva un mercredi. La veille du jeudi.
Cinq lignes cette fois. Pas dix - cinq. Le format habituel, l'écriture habituelle, mais en plus court, comme si même le rien se réduisait.
Je vais bien. Le travail continue. La fermière m'apprend des mots. J'apprends l'allemand. Je pense à toi.
Marie relut. J'apprends l'allemand. Quatre syllabes. Son mari, prisonnier dans une ferme bavaroise, apprenait la langue de l'homme qui jouait Schubert dans sa cuisine. L'allemand. La même langue que celle dans laquelle Stefan disait "guten Morgen" en entrant, la même langue que celle qu'il abandonnait pour le français dès la casquette ôtée, comme s'il changeait de peau.
La fermière m'apprend des mots.
Marie posa la lettre. La fermière. Un mot neutre, la même neutralité que "correcte" dans la lettre précédente. Une femme sans visage, sans âge, sans nom. Quelqu'un qui existait à l'autre bout de la guerre et qui apprenait l'allemand à son mari, un mot à la fois, et Marie pensa - la pensée vint et elle ne la chassa pas - est-ce que tu lui apprends aussi le français ? Est-ce que tu lui apprends les mêmes mots que tu ne m'écris pas ?
Elle rangea la lettre dans la boîte en fer. Treize lettres maintenant. Treize enveloppes, cent trente lignes, rien.
Le lendemain, Stefan vint.
Juin en Bourgogne n'est pas juin en Bavière. La chaleur monte de la terre, lourde, chargée, l'air sent la vigne et le foin coupé et la poussière des chemins. Marie avait ouvert toutes les fenêtres de la cuisine. Le courant d'air faisait bouger le rideau - un rideau de coton blanc que la belle-mère avait cousu en 1938 et qui ne fermait plus tout à fait, comme beaucoup de choses dans cette maison.
Stefan arriva à dix heures. Sans casquette - il la tenait à la main, pas sur la tête. Marie le remarqua parce qu'elle remarquait tout chez cet homme maintenant, chaque détail ajouté au précédent comme les mots dans le dictionnaire de Marlene, sauf que Marie ne nommait pas ce qu'elle accumulait. Le col de la chemise était ouvert. Deux boutons, pas un. La peau du cou, la gorge, la naissance de la clavicule. Marie vit ça et détourna le regard et le regard revint tout seul.
- Bonjour, Marie.
Le prénom. Il avait recommencé à le dire depuis avril, naturellement, comme si "madame Caron" avait été un vêtement temporaire qu'il avait porté par politesse et qu'il n'avait plus besoin de porter. Marie n'avait pas corrigé. Corriger aurait été admettre qu'elle avait remarqué, et admettre qu'elle avait remarqué aurait été admettre qu'elle s'en souciait.
- Bonjour.
Pas "bonjour Stefan". Pas encore. Son prénom à lui restait dans un tiroir, fermé, comme le piano l'avait été.
Il s'assit au tabouret. Ouvrit le couvercle - le couvercle qui ne se refermait plus, qui restait ouvert d'un jeudi à l'autre comme une question permanente. Posa les mains sur les touches.
Et joua autre chose.
Marie le sut tout de suite. Pas parce qu'elle connaissait la musique - elle ne la connaissait pas, ne distinguait pas Schubert de Brahms, n'avait jamais appris les noms de ce qu'elle entendait. Elle le sut parce que le son était différent. Pas la mélodie - le son. Schubert remplissait la cuisine. Ce que Stefan jouait maintenant ne remplissait rien. Ca se glissait. Ca entrait par les interstices, par les fissures, par les endroits où la cuisine n'était pas étanche - le rideau qui ne fermait plus, la fenêtre ouverte, les espaces entre les tomettes. Un son liquide, lent, qui ne montait pas mais qui s'étendait, comme de l'eau sur une surface plane.
Un nocturne. Marie ne connaissait pas le mot, ne connaissait pas le compositeur, ne savait pas que Chopin était polonais et que les Allemands avaient interdit sa musique à Varsovie et que jouer Chopin dans un uniforme de la Wehrmacht était un acte de désobéissance silencieuse. Elle ne savait rien de tout ça. Ce qu'elle savait, c'est que le son qui sortait du piano n'était pas le même que d'habitude, et que la différence avait un rapport avec le col ouvert et le prénom et l'été et la lettre de cinq lignes dans la boîte en fer.
Stefan jouait avec les yeux fermés. Marie ne l'avait jamais vu jouer les yeux fermés - d'habitude il regardait les touches, ou le mur, ou rien, avec la concentration appliquée d'un amateur sérieux. Les yeux fermés, c'était autre chose. C'était un homme seul avec la musique, seul avec ce que la musique contenait, et ce qu'elle contenait, Marie le sentait sans le comprendre - quelque chose de sombre, de doux, de douloureux, quelque chose qui ne ressemblait pas à Schubert.
Le nocturne dura quatre minutes. Peut-être cinq. Marie ne bougea pas. Ne but pas son café. Ne respira presque pas. Le son emplissait la cuisine et la vidait en même temps - emplissait d'émotion, vidait de tout le reste, les quotas, les lettres, la guerre, la belle-mère qui étendait le linge dans la cour, tout ça disparaissait et il ne restait que le piano et l'homme et le son et Marie assise à sa table avec quelque chose dans la poitrine qui n'avait pas de nom.
Stefan s'arrêta. Laissa ses mains sur les touches. N'ouvrit pas les yeux tout de suite.
Le silence.
Puis les yeux. Il se tourna vers elle. Son visage était différent - pas l'officier, pas le pianiste du jeudi, quelqu'un d'autre, quelqu'un de plus ancien, de plus fatigué. Quelqu'un qui venait de jouer quelque chose qu'il ne jouait pas d'habitude parce que ce qu'il jouait d'habitude ne suffisait plus.
- C'était quoi ? dit Marie.
- Chopin. Nocturne opus 9 numéro 2.
- C'est pas comme d'habitude.
- Non.
- Pourquoi ?
Stefan ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses mains sur les touches. Puis il dit :
- J'ai été en Pologne. Avant ici.
Marie le savait. Il ne l'avait jamais dit, mais elle le savait - les silences de Stefan avaient une géographie, et la Pologne en était le continent noir, le lieu dont on ne parle pas.
- J'ai vu des choses que je ne peux pas oublier, dit-il.
La phrase tomba dans la cuisine comme un objet lourd. Pas de détails. Pas de noms, pas de lieux, pas de dates. Juste la phrase, nue, et le poids derrière.
Marie ne demanda pas quoi. Ne dit pas "racontez-moi" ou "c'est la guerre" ou aucune des phrases qu'on dit quand quelqu'un vous confie l'impardonnable. Elle ne dit rien. Et ce rien fut la bonne réponse, parce que Stefan hocha la tête, une seule fois, comme un homme qui vient de poser un poids et qui respire.
- Chopin est polonais, dit-il. On n'a plus le droit de le jouer. Là-bas.
Marie comprit. Pas tout - pas les décrets, pas la politique, pas l'idéologie derrière l'interdiction d'un compositeur. Mais l'essentiel. Cet homme jouait la musique de ceux qu'il avait vu détruire. Cet homme portait l'uniforme de ceux qui détruisent et jouait la musique de ceux qui sont détruits, et il le faisait chez elle, dans la cuisine de son mari prisonnier, et l'absurdité de tout ça et la beauté de tout ça étaient la même chose.
Marie se leva. Contourna la table. S'approcha du piano.
S'assit à côté de Stefan sur le tabouret.
Le tabouret était fait pour un. Peut-être deux enfants, ou un adulte et un chat - pas deux adultes. Trente centimètres de bois. Marie s'assit et son épaule toucha celle de Stefan et sa cuisse toucha la sienne et le contact envoya le long de son flanc une chaleur qui n'avait rien à voir avec le mois de juin.
Stefan ne bougea pas. Ne s'écarta pas. Resta parfaitement immobile, comme Antoine dans l'étable quand la main de Marlene s'était posée sur sa joue - et ce parallèle que personne ne connaissait sauf le monde et le hasard, ce parallèle exact entre deux hommes pétrifiés par le geste d'une femme, se jouait au même moment de la même guerre dans deux pays ennemis.
Marie regarda les mains de Stefan. De tout près. Pour la première fois, de tout près. Les doigts longs, les ongles courts, une petite cicatrice sur l'index droit - pas une cicatrice de guerre, une cicatrice d'enfance, un couteau qui dérape ou une porte qui claque. Des mains qui signaient des formulaires de réquisition le matin et jouaient Chopin l'après-midi et n'avaient pas touché une femme depuis combien de temps ?
- Rejouez, dit Marie.
Stefan posa les mains sur les touches. Le nocturne recommença. Le même, ou un autre - Marie n'avait pas les moyens de distinguer. Le son, de près, était différent. Elle ne l'entendait plus seulement avec les oreilles - elle le sentait dans le tabouret, dans la vibration du bois, dans les touches qui s'enfonçaient et remontaient, et les mains de Stefan bougeaient à quinze centimètres des siennes et elle regardait ces mains et écoutait le son et les deux choses étaient la même chose.
Il s'arrêta. Au milieu. Pas à la fin du morceau - au milieu. Ses mains restèrent sur les touches. Il tourna la tête.
Son visage était à quinze centimètres. Ses yeux, gris, Marie le vit pour la première fois, gris pas bleus, gris comme le ciel de Bourgogne en novembre, gris avec quelque chose de chaud dessous.
- Marie, dit-il.
La même chose qu'en avril. Le prénom, nu, sans suite. Sauf qu'en avril il était debout à la porte et elle était debout à la table et il y avait la pièce entière entre eux. Maintenant il y avait quinze centimètres et un tabouret de piano et la vibration du nocturne encore dans le bois.
Il ne dit pas "rien".
Il ne dit rien du tout.
Marie l'embrassa.
Pas comme Diane embrasse Nicolas dans les vignes du Lubéron, pas comme une femme de quarante-quatre ans qui décide qu'elle a assez attendu. Marie embrassa Stefan comme on tombe - sans élan, sans décision, par gravité. Les quinze centimètres se fermèrent et sa bouche trouva la sienne et le baiser fut bref, sec, presque brutal - les lèvres contre les lèvres, une pression dure, un contact qui ressemblait davantage à un coup qu'à une caresse.
Elle recula.
Stefan avait les yeux ouverts. Il n'avait pas fermé les yeux. Il l'avait regardée l'embrasser avec l'expression d'un homme qui voit arriver quelque chose qu'il attendait et qu'il redoutait en proportions exactement égales.
Ils se regardèrent. Trois secondes. Le temps de mesurer ce qui venait de se passer. Le temps de vérifier que c'était bien arrivé, que le son du nocturne n'avait pas inventé un monde où les femmes de prisonniers embrassent les officiers allemands dans leur cuisine, en plein jour, avec les fenêtres ouvertes et le rideau qui ne ferme plus.
Marie se leva.
Pas vite. Pas en panique. Elle se leva comme on se lève d'un tabouret de piano - un geste normal, un geste de fin de morceau. Elle recula d'un pas, puis d'un autre. Le mètre revint entre eux. Puis deux. Puis la table, rempart familier, bois solide, surface connue.
Stefan ne bougea pas. Ses mains étaient toujours sur les touches. Posées, pas crispées. Il la regardait avec une immobilité qui était en soi une forme de respect - il n'avançait pas, ne suivait pas, ne transformait pas un baiser en invitation. Il restait au piano comme un homme qui sait que le prochain geste ne lui appartient pas.
- Partez, dit Marie.
Pas avec dureté. Pas avec colère. Avec la voix d'une femme qui vient de faire quelque chose qu'elle ne peut pas défaire et qui a besoin d'être seule pour décider ce que ça signifie.
Stefan se leva. Prit sa casquette. La remit. Le geste de chaque jeudi, sauf que chaque jeudi il la remettait au-dessus d'un visage d'officier et qu'aujourd'hui il la remettait au-dessus d'un visage d'homme embrassé.
- Pardon, dit-il.
- Non, dit Marie. Pas pardon.
Il la regarda. Comprit que le "non" ne refusait pas les excuses - il refusait l'idée qu'il y avait quelque chose à excuser. Ce qui venait de se passer ne relevait pas du pardon. Ca relevait de quelque chose de plus ancien, de plus simple, de plus impossible.
Il sortit. Le pas régulier, le tournant du chemin.
Marie resta debout dans la cuisine. Le piano était ouvert. Les deux tasses étaient sur la table. Le rideau bougeait dans le courant d'air. La maison sentait le café d'orge et le nocturne et l'été.
Marie s'approcha du piano.
Posa les mains sur le couvercle. Le bois était tiède - la chaleur de la pièce, la chaleur du soleil par la fenêtre, et peut-être une autre chaleur, résiduelle, celle des mains qui venaient de jouer.
Elle referma le couvercle.
Le geste fut lent, délibéré. Le contraire du baiser - le baiser était une chute, le couvercle était une reprise. Marie referma le piano comme on referme une porte qu'on a ouverte par erreur et derrière laquelle on a vu quelque chose qu'on ne peut pas ne pas avoir vu.
Le couvercle se posa avec un bruit sourd. Bois contre bois. Final.
Marie posa les deux mains à plat dessus. Respira.
Elle pensa à Antoine. A la lettre de cinq lignes. A "j'apprends l'allemand". A la fermière qui lui apprenait des mots. Elle pensa à la boîte en fer dans le buffet, treize enveloppes, cent trente lignes de rien. Elle pensa au lit vide à l'étage, dix-huit mois de lit vide, et au tabouret de piano, trente centimètres, l'épaule contre l'épaule, la cuisse contre la cuisse, les quinze centimètres, le baiser.
Elle pensa qu'elle avait embrassé un Allemand. Pas un homme - un Allemand. Un officier de l'armée qui avait pris son mari et qui occupait son pays et qui jouait Chopin interdit dans sa cuisine et qui disait "Marie" comme personne ne le disait, pas même Antoine qui l'appelait "ma Marie" avant la guerre, un possessif tendre qu'elle avait aimé et qui lui manquait et qui ne suffisait plus.
Le couvercle du piano était fermé. Marie le regarda.
Il resterait fermé. Il devait rester fermé. Ce qui s'était passé ne se reproduirait pas. Le jeudi prochain, elle ne serait pas là. Ou elle serait là mais ne s'assiérait pas sur le tabouret. Ou elle s'assiérait mais ne l'embrasserait pas. Ou elle ne l'embrasserait pas mais elle y penserait et y penser serait la même chose.
Marie retira ses mains du couvercle. Lava les tasses. Rangea la cuisine. Fit ce qu'elle faisait chaque jeudi après le départ de Stefan, les mêmes gestes, le même ordre, comme si la routine pouvait contenir ce qui venait de déborder.
Le soir, en montant se coucher, elle passa devant le piano. S'arrêta. Le couvercle fermé, le bois sombre, le silence.
Elle ne l'ouvrit pas.
Mais elle posa une main dessus. Une seule. Et la garda posée cinq secondes - elle compta, comme Marlene avait compté dans l'étable - avant de retirer la main et de monter l'escalier et de se coucher dans le lit vide et de ne pas dormir.