Chapitre 8 - Le départ
Trois ans passèrent. Pas d'un coup - jour par jour, nuit par nuit, saison par saison. La guerre a ceci de commun avec l'agriculture : elle se vit au rythme des jours, pas des événements.
Marlene apprit les saisons d'Antoine comme elle avait appris ses mains.
L'hiver, le verrou se tirait plus souvent. Les nuits étaient longues, le froid poussait les corps l'un vers l'autre, et l'obscurité de décembre durait seize heures - seize heures pendant lesquelles personne ne passait sur le chemin, personne ne regardait la cour, personne ne voyait la lumière éteinte de la grange. L'hiver était leur saison. Marlene traversait la cour dans le noir, poussait la porte, tirait le verrou, et le monde se réduisait à une paillasse, deux corps, et le silence.
La confiance vint lentement. Pas la première nuit, pas la deuxième, pas la dixième. Marlene apprit Antoine par essais, par erreurs, par les gestes qu'il faisait et qu'elle comprenait peu à peu. Il avait la patience de l'ébéniste - la même exactement. Et cette patience, nuit après nuit, transforma la peur en abandon.
L'été, le verrou se tirait moins. Les nuits étaient courtes, le Posten Brenner passait plus tôt, et la chaleur rendait le sommeil difficile dans la grange - dormir à deux sur une paillasse en juillet, c'est une épreuve que le désir ne justifie pas toujours. Mais les soirées s'allongeaient, et ils restaient assis devant la grange, à regarder les montagnes, et Marlene appuyait son épaule contre la sienne, et c'était suffisant.
Le printemps et l'automne étaient les entre-deux. Le travail dévorait les jours, les foins, les récoltes, les bêtes. Marlene et Antoine travaillaient côte à côte du matin au soir et le soir ils étaient fatigués et parfois la fatigue l'emportait et parfois non, et les nuits où elle ne venait pas, Antoine ne disait rien, et les nuits où elle venait, il ne disait rien non plus, et cette absence de demande était en soi une forme d'amour.
Le dictionnaire avait débordé. Antoine parlait un allemand rugueux mais fonctionnel, truffé de mots français pour les choses que l'allemand ne savait pas dire - et il y a des choses que l'allemand ne sait pas dire, comme il y a des choses que le français ne sait pas dire, et les espaces entre les deux langues étaient devenus une troisième langue qui n'appartenait qu'à eux. Un mot de l'un, un mot de l'autre, un geste quand les deux manquaient. Le voisin Huber les entendit parler un jour et ne comprit rien. Tant mieux.
Le veau de la nuit de mai était devenu une vache. Marlene l'avait gardé - pas par sentiment, par utilité, mais aussi un peu par sentiment. La bête portait le souvenir de la main sur la joue, du sang mêlé, des dix secondes qui avaient tout changé. Antoine l'avait nommée Blume. Fleur. Marlene n'avait pas protesté.
La guerre, pendant ce temps, mourait.
On ne le vit pas tout de suite à Oberndorf. La guerre, dans un village de Haute-Bavière, c'était les lettres qui n'arrivaient plus, les hommes qui ne revenaient pas, les noms sur la liste de la mairie, et le Posten Brenner qui vieillissait et qui buvait et qui passait de moins en moins souvent. En 1943, il venait le jeudi. En 1944, tous les quinze jours. A la fin, une fois par mois, et il restait cinq minutes, buvait un schnaps, et repartait sans vérifier quoi que ce soit.
Kessler, l'Ortsbauernführer, fut envoyé au front à l'automne 1944. Trop vieux, mais plus assez de jeunes. Il partit avec le brassard et l'assurance et ne revint pas. Personne ne le pleura.
Le monde rétrécissait et s'élargissait en même temps. Marlene ne recevait plus de nouvelles de personne - pas de famille, pas d'administration, pas de lettres. Juste la ferme, les vaches, Antoine. Le monde était devenu la taille exacte de ce qu'elle pouvait toucher, et ce qu'elle pouvait toucher lui suffisait.
Elle savait que ça finirait. Pas par intuition - par logique. Les prisonniers de guerre sont des prisonniers de guerre. La guerre finit. Les prisonniers rentrent chez eux. Chez eux, c'était la France, un atelier de menuiserie à Chalon-sur-Saône, et une femme. Antoine ne parlait jamais de Marie. Marlene ne demandait jamais. Le prénom existait entre eux comme un meuble qu'on contourne sans le regarder - on sait qu'il est là, on évite de se cogner, on n'en parle pas.
Avril 1945. On entendit le canon.
D'abord lointain - un grondement sourd, irrégulier, qu'on pouvait confondre avec l'orage. Puis plus proche. Les Américains venaient de l'ouest. Patton, disait-on au village, mais Marlene ne savait pas qui était Patton et s'en fichait. Ce qu'elle savait, c'est que le bruit se rapprochait et que chaque kilomètre gagné par le canon était un kilomètre perdu pour elle.
Antoine savait aussi. Il ne disait rien - mais le soir, dans la grange, ses mains sur elle étaient plus lentes, plus attentives, comme celles d'un homme qui mémorise. Il parcourait son corps avec la concentration qu'il mettait autrefois à réparer un volet ou à tailler une fleur dans un morceau de bois. Chaque courbe, chaque creux, chaque grain de peau. Il apprenait par coeur ce qu'il allait perdre.
Marlene le laissait faire. Et faisait la même chose de son côté. Ses doigts dans ses cheveux, le long de sa mâchoire, sur la cicatrice de la main gauche - rose et lisse maintenant, guérie depuis trois ans, la cicatrice qu'elle avait soignée avec la pommade au calendula et qui était devenue, sans qu'elle le veuille, l'endroit le plus intime de son corps à lui. Elle passait le pouce dessus et se souvenait de tout - le premier contact, le "danke", la bougie, la neige.
Le dernier soir.
Marlene le sut en traversant la cour. Quelque chose dans l'air, dans la lumière, dans le bruit lointain du canon qui s'était tu - un silence pire que le bruit, le silence des armées qui se positionnent. Demain. C'était pour demain.
Elle poussa la porte. Antoine était debout. Pas assis sur la paillasse, pas en train de tailler. Debout, face à la porte, comme le premier jour, le jour du camion, le jour de la pluie. Il l'attendait.
Marlene tira le verrou. Le même claquement sec que la première fois. Trois ans de ce son. Le son de leur vie secrète, le son qui séparait le monde du dehors et celui du dedans, et ce soir il résonna plus fort que d'habitude, ou peut-être que Marlene l'écouta plus fort.
Ils ne parlèrent pas. Pas un mot, ni en allemand ni en français ni dans leur langue à eux. Les mots étaient inutiles et insuffisants et de toute façon les mots qu'il aurait fallu dire - reste, pars pas, emmène-moi, prends-moi avec toi - étaient des mots impossibles dans un monde où les prisonniers rentrent chez eux et les fermières restent dans leur ferme.
Ce qui se passa cette nuit-là ne ressembla à aucune des nuits précédentes. Chaque geste était un geste de mémoire. Marlene connaissait ce corps dans le noir, par le toucher, par l'odeur, par la géographie des muscles et des os. Trois ans de nuits volées. Elle grava tout.
Ils firent l'amour comme on ferme une porte. Lentement, complètement, en sachant que de l'autre côté il n'y aura plus rien. Et quand ce fut fini, Marlene sentit sur ses joues les larmes qu'elle ne versait pas, qui coulaient toutes seules, et sur son épaule les larmes d'Antoine qui coulaient aussi, et personne ne dit rien parce qu'il n'y avait rien à dire.
Sauf un mot.
Marlene le dit. Pour la première fois. Le mot qu'Antoine avait dit la première nuit, celui qu'elle n'avait pas connu, qu'elle n'avait pas dans son dictionnaire, qu'elle avait compris sans le connaître. Elle le dit dans le français d'Antoine, pas dans son allemand à elle, parce que ce mot lui appartenait à lui et qu'elle le lui rendait.
Elle le dit une fois. Contre son cou. Dans le noir. Avec la lune et les grillons et le canon au loin.
Antoine la serra plus fort. Ne répondit pas. N'avait pas besoin.
Le matin, le bruit des moteurs.
Marlene se réveilla seule sur la paillasse. Antoine était debout, habillé, le sac de toile à la main. Le même sac qu'en octobre 1941. Il contenait visiblement le même rien qu'à l'arrivée.
Elle se leva. S'habilla. Pas vite - au rythme de tous les matins, les gestes de la routine, comme si la routine pouvait retenir le temps. Le chemisier, la jupe, le tablier. Les cheveux attachés. Les bottes.
Dehors, un convoi américain dans le chemin. Des Jeeps, un camion bâché. Des soldats qui parlaient une langue que Marlene ne comprenait pas - la troisième langue étrangère en trois ans, après le français et la sienne. Un officier avec une liste - encore une liste - appelait les noms des prisonniers du secteur.
Le village entier était dans la rue. Les fermes vidaient leurs granges. Des hommes sortaient, clignant des yeux, le sac à la main, et Marlene vit leurs visages et vit sur chaque visage la même expression - un mélange de soulagement et de peur et de vide, le visage de gens qui retrouvent la liberté et qui ne savent plus quoi en faire.
Marlene resta sur le seuil de la cuisine. La fenêtre. Celle d'où elle avait regardé Antoine boire à la pompe, fendre le bois, traverser la cour. La fenêtre qui avait été son écran pendant trois ans, le cadre à travers lequel elle avait regardé un homme devenir le sien.
Antoine traversa la cour. S'arrêta devant elle. L'officier américain regardait ailleurs. Brenner n'était pas là - Brenner n'était plus nulle part depuis des semaines.
Antoine glissa quelque chose dans la main de Marlene. Un papier, petit, plié. Leurs doigts se touchèrent. Une seconde. Pas plus. La dernière fois que leurs peaux se toucheraient et ils le savaient et une seconde était tout ce que le monde leur accordait.
Marlene sentit le papier et les doigts et la seconde et garda les trois.
Antoine se retourna. Marcha vers le camion. Monta. Le bâché se referma. Le moteur démarra.
Marlene resta debout. Le camion remonta le chemin, tourna au bout du village, disparut derrière les arbres. Le bruit du moteur diminua. Diminua. Disparut.
Le silence revint. Pas le silence plein des nuits de grange - le silence vide, celui qui avait précédé l'arrivée d'Antoine en octobre 1941, celui de la maison sans Georg, sans le père, sans personne.
Marlene ouvrit le papier. L'écriture d'un ébéniste, petite, nette, précise. Juste un mot.
Danke.
Elle plia le papier. Le glissa dans la poche de son tablier.
Rentra dans la cuisine. S'assit. La fleur en bois était là, sur la table, à côté de la boîte à sel. Trois ans et demi qu'elle était là. Le bois avait pris la couleur de la cuisine, la patine de la fumée et du temps, et Marlene la prit et la tourna entre ses doigts et le bois était lisse et chaud et ne sentait plus rien.
Elle la reposa. Se leva. Sortit.
Les vaches attendaient. Le foin attendait. Le travail attendait. Blume meugla dans l'étable - la vache née la nuit de mai, la nuit de la main sur la joue.
Marlene traversa la cour. Ouvrit la grange. Regarda l'intérieur - la paillasse, le tabouret, le verrou. La grange était vide.
Elle referma la porte. Prit la fourche. Alla traire.
Le soleil se levait sur les Alpes. Les crêtes d'abord, puis les flancs, puis les vallées. Le même lever que tous les matins depuis vingt-six ans. Le même lever que demain, et après-demain, et tous les jours suivants.
Marlene travailla.