Chapitre 10 - L'après
Marlene
Mai 1945. Le matin.
Marlene se leva à six heures. Le poêle, le café d'orge, les bottes. Traversa la cour. Ouvrit l'étable. Blume meugla en la voyant - un meuglement bas, paisible, le son d'une bête qui connaît sa fermière.
Marlene s'assit sur le tabouret de traite. Posa le seau. Commença.
Le lait tombait en jets réguliers, le bruit familier du matin, le même depuis toujours. Les mains de Marlene serraient et tiraient, serraient et tiraient, le rythme mécanique d'un geste fait dix mille fois. Elle posa la tête contre le flanc de Blume. Le flanc était chaud, la respiration de la vache soulevait son épaule, et Marlene ferma les yeux.
Elle ne pleurait pas. Elle n'avait pas pleuré depuis le départ du camion. Pas par force - par vide. Les larmes demandent quelque chose à pleurer, un objet, un nom, un souvenir précis, et ce que Marlene avait perdu n'avait pas de nom. Pas de mot, dans aucune langue, pour désigner ce qu'est un prisonnier que vous avez aimé et qui est rentré chez lui.
Elle finit la traite. Porta le seau à la laiterie.
Puis elle alla à la grange.
Elle n'avait pas besoin d'y aller. Les vaches étaient traites, le foin pouvait attendre, rien ne l'appelait dans ce bâtiment. Mais ses pieds la portèrent là comme ils l'avaient portée chaque soir pendant trois ans et demi, par habitude, par gravité, par le chemin que le corps connaît quand la tête ne sait plus.
Elle poussa la porte. La grange était vide. La paillasse était pliée - il l'avait pliée ce matin comme chaque matin, le geste du prisonnier, le geste d'un homme qui range sa vie dans un carré de toile. Le tabouret était à sa place. Le broc d'eau, le seau. Et le verrou, sur la porte, ouvert.
Marlene tira le verrou. De l'intérieur. Le claquement sec résonna dans la grange vide - le même son que la première nuit, que toutes les nuits, le son de leur vie secrète. Le son ne protégeait plus rien. Il n'y avait personne à enfermer, personne à cacher, personne de l'autre côté du verrou. Marlene se tenait seule dans une grange verrouillée et le geste était le plus stupide et le plus triste qu'elle ait jamais fait.
Elle s'assit sur la paillasse. Trente centimètres de paillasse, la place d'un seul corps. Mais pendant trois ans et demi, deux corps avaient tenu là. Marlene compta - elle n'avait pas voulu compter, mais le calcul se fit tout seul, arithmétique de la guerre. Octobre 1941 à avril 1945. Quarante-deux mois. Trois ans et demi dans cette grange, sur cette paillasse, avec cet homme. Antoine avait dormi dix-huit mois avec Marie avant la guerre. Dix-huit mois de lit conjugal. Et quarante-deux mois de paillasse avec Marlene. Il avait dormi plus longtemps ici que chez lui. Plus longtemps avec elle qu'avec sa femme. Plus longtemps prisonnier que libre.
Marlene se leva. Rouvrit le verrou. Sortit.
Le voisin Huber passait sur le chemin, sa charrette chargée de foin. Il vit Marlene dans la cour et leva la main.
- Ils sont tous partis ? cria-t-il.
- Tous partis, dit Marlene.
- Bon débarras. Un Français de moins.
Il continua son chemin. Marlene le regarda s'éloigner. Ne répondit rien. Un Français de moins. Un homme de moins dans la grange, un corps de moins sur la paillasse, un souffle de moins dans la nuit. Un Français de moins, et une Allemande de plus dans une cuisine vide.
Elle rentra dans la cuisine.
La fleur en bois était sur la table, à côté de la boîte à sel. Marlene la regarda. Ne la toucha pas. La fleur resterait là. Demain, et après-demain, et toujours. Elle finirait par faire partie de la table, de la cuisine, de la maison, un objet qu'on ne voit plus mais qu'on verrait si on l'enlevait.
Dans la poche de son tablier, le papier. Danke. L'écriture d'un ébéniste. Marlene ne le sortit pas. Ne le relut pas. Le mot n'avait pas besoin d'être relu. Il était là, contre sa hanche, plié en quatre, et il resterait là jusqu'à ce que le tissu s'use et que le papier s'efface et qu'il ne reste plus que le souvenir du mot, et le souvenir suffirait.
Marlene sortit. Les montagnes étaient là, nettes, les Alpes dans le soleil de mai. Le ciel était bleu. La cour était vide.
Elle prit la fourche. Alla vers l'étable.
Le travail attendait.
Marie
Mai 1945. La lettre.
Antoine arriverait aujourd'hui, ou demain, ou la semaine prochaine. La lettre ne disait pas quand - libéré, en route, c'est tout. Les prisonniers rentraient par convois, par trains, par camions, par la marche quand il n'y avait rien d'autre, et le retour prenait des jours ou des semaines selon les routes et les ponts et l'état du monde.
Marie prépara la maison. Pas par joie - par devoir. Les draps propres dans la chambre, le ménage, le balayage. Les gestes d'une femme qui accueille. Les gestes d'une femme qui se prépare.
La cuisine avait été lavée. Plusieurs fois. Le sang avait été nettoyé, les chaises redressées, le couteau à pain remplacé. Les voisins étaient venus, avaient constaté, avaient emporté les corps - Fernand chez les siens, Stefan nulle part. Stefan avait été enterré au cimetière de la commune, sans nom, sans croix, un Allemand inconnu mort dans une cuisine française. Marie n'était pas allée à l'enterrement. Marie n'était allée nulle part.
Personne ne savait. Les voisins avaient trouvé Marie dans la cuisine, les mains couvertes de sang, deux hommes au sol. Le facteur et un inconnu. Un rôdeur, avait dit Marie. Un déserteur allemand, un fou, Fernand avait voulu la protéger. Le gendarme de Givry était venu, avait pris la déposition, avait regardé la cuisine, les corps, la femme seule, et avait hoché la tête. La guerre produisait ce genre de choses. Il n'y avait rien à ajouter.
Personne ne savait.
Sauf Marie. Et ce que Marie savait n'était pas seulement le secret de la nuit et du piano et du nocturne et du "tu" qu'elle avait dit une fois. Ce que Marie savait, depuis une semaine, depuis le matin où elle avait compté les jours et les dates et les absences et où le calcul était tombé comme un verdict, c'est qu'elle portait un enfant.
L'enfant de Stefan.
L'enfant du pianiste, l'enfant du déserteur, l'enfant de l'homme mort dans sa cuisine, l'enfant d'un Allemand sans tombe. L'enfant de la nuit de mars, la nuit où elle avait dit "vous ne pouvez pas rester" et où il était resté et où ils avaient fait l'amour toute la nuit dans le lit d'Antoine et où le monde, comme chaque fois qu'il basculait, avait basculé en silence.
Marie posa les mains sur son ventre. Plat encore. Rien ne se voyait. Rien ne se verrait avant des semaines. Et Antoine arrivait.
Le calcul. Marie le fit et le refit. Mars. L'enfant naîtrait en décembre, peut-être janvier. Antoine rentrait en mai. Les dates ne collaient pas - entre mai et décembre, sept mois, et un enfant de sept mois ce n'est pas un enfant à terme, et Antoine compterait. Antoine comptait tout. Antoine était un menuisier qui mesurait les planches au millimètre et qui mesurerait les mois de la même façon.
Ou alors les dates collaient. Si Antoine rentrait et si Marie le prenait dans son lit et si l'enfant naissait avec quelques semaines "d'avance" et si personne ne comptait trop précisément et si le mensonge tenait. Le mensonge pouvait tenir. Les mensonges tiennent, en 1945, parce que la guerre a brouillé tous les calendriers et que les gens ont autre chose à compter que les mois de grossesse.
Marie retira les mains de son ventre. Se leva. Alla à la fenêtre.
Le chemin. Le même chemin que Stefan, que Fernand, que tous ceux qui étaient venus et partis. Le chemin était vide. Le chemin serait vide encore un moment, puis un jour il ne le serait plus, et un homme apparaîtrait avec un sac de toile, et cet homme serait son mari, et Marie irait à sa rencontre et il la prendrait dans ses bras et sentirait son corps contre le sien et peut-être qu'il sentirait autre chose et peut-être pas.
Le piano était fermé. Le couvercle, la poussière, le silence. Il ne s'ouvrirait plus. Marie le savait avec la certitude des choses définitives. Le piano était un tombeau et on n'ouvre pas les tombeaux.
Antoine arriva un mercredi. Pas un jeudi.
Marie le vit par la fenêtre. Le chemin, une silhouette, le sac de toile. La même démarche qu'avant - carrée, solide, les pieds bien posés, la démarche d'un homme qui marche comme il travaille. Mais plus lente. Plus prudente. Cinq ans dans les jambes.
Elle sortit. S'arrêta sur le seuil. Le regarda approcher.
Il avait vieilli. Les tempes grises, le visage creusé, des rides qu'il n'avait pas. Mais les mains étaient les mêmes - larges, précises, les mains d'un ébéniste - et les yeux étaient les mêmes, sombres, calmes, les yeux d'un homme qui ne parle pas et qui voit tout.
Il s'arrêta devant elle. Posa le sac. La regarda.
Cinq ans. Dix-huit mois de mariage et cinq ans de guerre et entre les deux un gouffre que personne ne saurait jamais mesurer.
- Marie, dit Antoine.
- Antoine, dit Marie.
Il s'approcha. La prit dans ses bras. Marie sentit le corps de son mari contre le sien - plus maigre, plus dur, un corps que la captivité avait redessiné - et elle sentit ses bras autour d'elle et sa joue contre ses cheveux et elle se laissa tenir.
Se laissa tenir. Le mot juste. Pas embrassa, pas étreignit, pas accueillit. Se laissa tenir. Comme on se laisse porter par un courant quand on n'a plus la force de nager.
Antoine la relâcha. La regarda. Vit quelque chose. Il ne sut pas quoi - pas encore, peut-être jamais - mais il vit que la femme devant lui n'était pas celle qu'il avait quittée. Celle qu'il avait quittée attendait. Celle qui était devant lui avait cessé d'attendre.
Ils entrèrent dans la cuisine. Antoine regarda la pièce. La table, le buffet, le poêle. Et le piano, dans le coin. Fermé. Il se souvenait du piano ouvert - il l'avait toujours connu ouvert, le couvercle relevé, les touches blanches et noires. Le piano de la mère de Marie. Le piano sur lequel il jouait un peu, mal, le soir, avant.
Il fit un pas vers le piano. Tendit la main vers le couvercle.
- Non, dit Marie.
Un mot. Un seul. La voix n'était pas dure - elle était fermée. Comme le couvercle. Un non sans explication, sans suite, sans appel.
Antoine retira la main. Regarda Marie. Regarda le piano. Regarda Marie.
Il ne demanda pas pourquoi. Il regarda sa main qui avait touché le couvercle, la retira, et la posa sur le sac qu'il n'avait pas encore défait.
Il le rangea dans le coin. Regarda la cuisine. La chaise où il s'asseyait autrefois. S'assit.
Marie prépara le café. Du vrai. Deux tasses.
Elle posa la tasse devant lui. Leurs doigts ne se frôlèrent pas. Marie s'assit en face. La table entre eux. Les deux tasses. Le silence.
Antoine but une gorgée. Ne fit pas de grimace. Le café était bon. Tout était bon - la tasse, la table, la cuisine, la France. Tout était bon et rien n'était pareil et Antoine le sentait sans le nommer et Marie le savait sans le dire.
Dans le ventre de Marie, l'enfant de Stefan existait. Invisible, silencieux, secret. L'enfant naîtrait en hiver, et Marie dirait qu'il est né en avance, et Antoine compterait peut-être et peut-être pas, et l'enfant grandirait dans cette maison, à côté du piano fermé, et jouerait dans la cuisine où son père était mort et où sa mère avait dit "tu" une seule fois, et personne ne saurait jamais rien, et tout le monde saurait sans le savoir, parce que les secrets, dans les maisons de campagne, ne meurent pas - ils s'installent dans les murs, dans le bois, dans les silences entre les mots, et ils restent.
Marie regarda Antoine. Antoine regarda Marie. Le silence de la cuisine était le même silence qu'avant - celui des lettres de dix lignes, celui des mots qui manquent, celui des choses qu'on ne dit pas.
Sauf que ce silence-là contenait un piano fermé, et un "tu" prononcé une fois, et un enfant à naître, et un papier plié dans la poche d'un tablier de l'autre côté de la frontière, et deux femmes debout dans deux cuisines, et deux secrets que personne ne dirait jamais.
De l'autre côté de la table, le piano se taisait.
J'espère que cette histoire vous a plu.
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Fred
PS : Je prépare actuellement une nouvelle histoire, envoyez-moi un petit mail si vous souhaitez que je vous informe de la publication !