Chapitre 6 - Le verrou
Juillet 1942. L'été était brutal.
La chaleur montait des champs dès six heures du matin et ne redescendait plus. Les vaches restaient à l'ombre du tilleul, immobiles, stupides de chaleur. Le foin séchait trop vite - on le retournait le matin, il était prêt le soir, et Marlene et Antoine travaillaient du lever au coucher du soleil, sans pause, parce que le foin n'attend pas et que la guerre ne change rien au calendrier du foin.
Depuis la nuit du veau, quelque chose avait bougé. Pas un geste, pas un mot - quelque chose de plus souterrain. La distance entre eux n'avait pas changé. Trente centimètres sur la paillasse le soir, un mètre dans l'étable, la longueur d'un outil qu'on se passe. Les mêmes distances, mesurées au centimètre. Mais les distances étaient devenues poreuses. L'air entre eux conduisait quelque chose qu'il ne conduisait pas avant - un courant, une charge, une tension qui n'avait pas de nom en allemand ni en français et qui n'en avait pas besoin.
Marlene sentait le regard d'Antoine sur elle quand elle ne le regardait pas. Elle le savait comme on sait qu'il pleut sans voir la pluie - par la peau, par un changement dans l'atmosphère. Et quand elle se retournait, il avait déjà détourné les yeux, et ce détournement - cette fraction de seconde trop lente, ce quart de regard qui restait sur elle avant de partir - était en soi un aveu.
Elle aussi le regardait. Autrement qu'avant. Avant la main sur la joue, elle regardait ses mains. Maintenant elle regardait le reste. Son dos quand il fendait le bois, la chemise trempée de sueur qui collait aux omoplates. Ses bras quand il portait les bottes de foin, les tendons saillants, la peau brunie par trois mois de soleil. Sa nuque quand il buvait à la pompe, l'eau qui coulait dans ses cheveux et sur son cou, et il s'ébrouait comme un animal et Marlene, depuis la fenêtre de la cuisine, regardait l'eau sur sa peau et sentait dans son propre ventre quelque chose qu'elle ne connaissait pas.
Elle avait vingt-six ans et elle ne connaissait pas ça. Pas le désir abstrait - elle avait lu, elle avait entendu, elle n'était pas ignorante. Mais le désir concret, le désir avec un visage et des mains et une odeur, le désir qui vous prend à la gorge à six heures du matin quand un homme boit de l'eau dans votre cour, ça elle ne le connaissait pas. Ca n'avait jamais eu l'occasion d'exister. Les garçons du village étaient partis avant qu'elle ait l'âge, et ceux qui étaient restés n'étaient pas des garçons qu'on regarde boire à la pompe.
Le soir, dans la grange, le rituel continuait. L'assiette, le mot, les minutes sur la paillasse. Le dictionnaire s'était enrichi - Antoine parlait un allemand rudimentaire mais fonctionnel, Marlene un français hésitant mais volontaire. Ils pouvaient se parler. Pas de tout - pas de ça, pas de ce qui vibrait entre eux. Mais du reste. De la ferme, des vaches, du temps. De Georg, une fois - Marlene avait dit "Bruder, tot" et Antoine avait hoché la tête et n'avait rien dit, et c'était la bonne réponse. D'avant la guerre, une autre fois - Antoine avait dit "bois" en montrant ses mains, et Marlene avait compris, menuisier, et elle avait regardé ces mains et pensé à la fleur en bois et à la pommade et au volet et à tout ce que ces mains avaient fait et à tout ce que ces mains n'avaient pas fait.
L'Ortsbauernführer vint un mardi.
Marlene ne l'aimait pas. Personne ne l'aimait - Gerhard Kessler, quarante-cinq ans, trop vieux pour le front, trop zélé pour le village. Un fermier médiocre devenu responsable local du Reichsnährstand par opportunité, un brassard au bras et une autorité qui ne reposait sur rien sauf la peur et l'uniforme. Il contrôlait les quotas, vérifiait les rendements, signalait les écarts. Il avait fait envoyer le vieux Huber au tribunal pour marché noir - cinquante kilos de pommes de terre vendus à un cousin de Munich.
Kessler arriva dans la cour alors qu'Antoine réparait la roue de la charrette. Il regarda le Français travailler. Longtemps. Avec cette attention méprisante que certains hommes réservent à ceux qu'ils considèrent comme inférieurs - non pas parce qu'ils le sont, mais parce que les considérer comme tels est la seule façon de supporter sa propre médiocrité.
- Il travaille bien, dit Kessler.
Marlene ne répondit pas. Le ton n'appelait pas de réponse - c'était un constat préliminaire, le genre de phrase qu'on pose avant celle qui compte.
- Faites attention, Fräulein Vogt. Ils sont dociles tant qu'on les tient. Mais n'oubliez pas ce qu'il est. Un prisonnier. Un ennemi. Un étranger.
Les trois mots tombèrent comme des pierres dans un puits. Marlene sentit Antoine se raidir - il ne comprenait pas tout l'allemand, mais il comprenait le ton, et le ton de Kessler n'avait pas besoin de traduction.
- Je n'oublie rien, dit Marlene.
Sa voix était calme. Plate. La voix d'une femme qui répond ce qu'il faut répondre et qui range le reste dans l'endroit où elle range les choses qu'elle ne veut pas montrer. Kessler la regarda, hocha la tête, et repartit par le chemin de terre.
Marlene attendit que le bruit de ses pas disparaisse. Puis elle regarda Antoine. Il avait repris son travail sur la roue, la tête baissée, les mains serrées sur le bois. Il ne leva pas les yeux. N'avait pas besoin - il avait compris le sens de la visite, sinon les mots.
Ce soir-là, Marlene apporta l'assiette plus tard que d'habitude. Neuf heures, la nuit tombée, les étoiles visibles au-dessus de la cour. Elle poussa la porte de la grange. Antoine était assis sur la paillasse, comme chaque soir. La bougie sur le tabouret, la lumière orange, les ombres.
Marlene posa l'assiette. S'assit. Trente centimètres.
Le silence. Le grillon dehors, les vaches dans l'étable, le vent dans les arbres. La nuit de juillet, chaude, lourde, chargée.
- Kessler, dit Marlene.
Antoine leva les yeux.
- Gefährlich, dit Marlene. Dangereux.
- Je sais, dit Antoine. En français, parce que certaines choses se disent dans sa propre langue ou ne se disent pas.
Marlene le regarda. Il la regardait. La bougie tremblait entre eux et les ombres bougeaient sur le mur de la grange et dehors le monde était exactement ce que Kessler avait dit - dangereux, ennemi, étranger - et Marlene sentit monter en elle une chose qui n'était ni la peur ni le désir mais les deux ensemble, tressés, inséparables, et elle comprit que c'était maintenant ou jamais parce que la peur, si elle attendait, gagnerait, et la peur gagnerait pour toujours.
Elle se leva. Alla à la porte de la grange. Et tira le verrou.
Le bruit du métal dans le silence fut assourdissant. Un claquement sec, définitif, qui résonna dans la grange et dans le ventre de Marlene et probablement dans celui d'Antoine, parce que quand elle se retourna, il était debout.
- Marlene, dit-il.
La première fois qu'il disait son prénom. Pas Fräulein Vogt, pas la fermière, pas le silence. Marlene. Son prénom dans la bouche de cet homme, avec cet accent qui aplatissait le "e" et appuyait sur le "r", et c'était la plus belle chose qu'elle avait jamais entendue et la plus terrifiante, parce que son prénom dans sa bouche voulait dire qu'il savait, qu'il comprenait, qu'il voyait le verrou et ce que le verrou signifiait.
- Ich bleibe, dit Marlene. Je reste.
Antoine ne bougea pas. Il attendait. Pas par hésitation - par respect. Le même respect que Stefan au piano quand Marie l'avait embrassé, la même immobilité, le même savoir ancien que le prochain geste ne lui appartenait pas. Sauf qu'ici le rapport de force était plus cru - elle était la fermière, il était le prisonnier, et tout ce qu'il ferait sans qu'elle le fasse d'abord pouvait le tuer.
Marlene s'approcha. Un pas. Deux. Trois. Trente centimètres. La distance de la paillasse, la distance de la pommade, la distance de la main sur la joue. La distance qui était devenue la leur, le no man's land qu'ils habitaient depuis des mois.
Elle leva la main. La posa sur sa joue. Comme dans l'étable. Sauf que cette fois il n'y avait pas de sang, pas de veau, pas d'adrénaline. Juste la peau, chaude, sèche, le début de barbe sous sa paume, et le pouls à la tempe, rapide, plus rapide que le sien.
Antoine ferma les yeux. Tourna la tête. Ses lèvres effleurèrent la paume de Marlene - pas un baiser, pas encore, un souffle, un contact si léger qu'elle douta de l'avoir senti. Mais sa main sentit, et son ventre sentit, et la chaleur qui monta de son bas-ventre à sa poitrine n'avait plus rien à voir avec juillet.
- J'ai peur, dit Marlene. En allemand, parce que la peur aussi se dit dans sa propre langue.
Antoine ouvrit les yeux. La regarda. Et dit, dans un allemand lent, cassé, construit mot par mot :
- Ich auch. Moi aussi.
Marlene rit. Un rire bref, nerveux, le rire de quelqu'un qui découvre que la peur est partagée et que la peur partagée n'est plus tout à fait la peur. Antoine sourit. Et posa sa main sur sa taille.
La première fois qu'il la touchait.
Cinq mois de travail côte à côte, d'outils échangés, de distances mesurées, et la première fois qu'il posait sa main sur elle. Pas sur sa main, pas sur son épaule - sur sa taille, dans le creux, à l'endroit exact où le corps d'une femme se courbe, et les doigts d'Antoine sur sa taille envoyèrent le long de sa colonne vertébrale une décharge si violente que Marlene ferma les yeux et serra les dents.
Elle s'approcha. Posa le front contre sa poitrine. Sentit le battement de son coeur à travers la chemise - rapide, fort, le coeur d'un homme qui a peur et qui désire et qui ne sait pas lequel des deux bat le plus fort. Elle respira. L'odeur de sa peau, sous la chemise, le sel et le foin et la terre et quelque chose d'autre, quelque chose d'animal et d'intime, l'odeur qu'elle avait sentie sur ses mains le soir de la pommade et qu'elle avait gardée toute la nuit.
Antoine posa sa deuxième main dans ses cheveux. Doucement. Les doigts dans les cheveux, et Marlene sentit le geste remonter le long de son crâne comme une vague et descendre le long de sa nuque et elle leva la tête et il baissa la sienne et le baiser arriva comme un fait, comme la main sur la joue, comme le verrou, comme tout depuis le début - pas une décision, une gravité.
Le baiser fut doux. Lent. La bouche d'Antoine avait le goût du pain et du café d'orge et de quelque chose de salé - la sueur, la fatigue, le jour qui s'achevait. Marlene n'avait jamais embrassé personne. Elle ne savait pas comment les bouches font, comment les lèvres s'ajustent, comment le souffle se partage. Elle apprit en le faisant, et Antoine lui apprit sans appuyer, sans forcer, avec la patience d'un homme qui tient un outil fragile.
Ils reculèrent vers la paillasse. Marlene sentit le bord du matelas contre ses mollets et s'assit et il s'assit à côté d'elle, trente centimètres, la même distance, et cette fois la distance se ferma.
La bougie s'éteignit. Renversée quand ils s'étaient assis, et la grange fut plongée dans l'obscurité totale, et ils ne se voyaient plus, et ne plus se voir changeait tout.
Il fallait ne pas faire de bruit. Le monde dehors les tuerait. Kessler dormait à trois kilomètres, Brenner à un, les voisins au bout du chemin. Le silence était une question de survie.
Ce qui se passa dans cette obscurité n'avait rien à voir avec le plaisir tel qu'on l'entend - c'était un acte de présence. Deux corps qui se disaient : tu existes, j'existe, on est vivants, on est là. Antoine fut doux, et cette douceur fut la chose la plus violente que Marlene eut jamais vécue. Pas violente au sens de la force. Violente au sens de l'impact. Quelqu'un prenait soin d'elle. Quelqu'un, dans l'obscurité d'une grange en Bavière, au milieu d'une guerre, faisait attention. A elle. A ses tremblements. Ce soir, il suffisait d'être là.
Après, ils restèrent allongés. Serrés l'un contre l'autre sur la paillasse trop étroite, les jambes emmêlées, le souffle court. Marlene avait la tête sur sa poitrine et écoutait son coeur ralentir, battement par battement, et le monde dehors continuait d'exister - les grillons, le vent, les vaches - et le monde dehors ne savait rien.
Antoine dit un mot. Un seul. En français, pas en allemand. Un mot que Marlene ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais enseigné dans leur dictionnaire, et qu'elle comprit quand même, parce que certains mots n'ont pas besoin de traduction.
Elle ne le répéta pas. Pas encore. Un jour elle le dirait. Pour l'instant elle le garda dans l'endroit où elle gardait tout le reste - la pommade, le volet, la fleur en bois, la main sur la joue, le verrou - et elle ferma les yeux.
Dehors, les grillons chantaient. Le verrou tenait.
Marlene ne dormit pas. Mais pour la première fois depuis la mort de Georg, depuis la mort de son père, depuis le début de la guerre et peut-être depuis le début de sa vie, elle ne fut pas seule.
A l'aube, elle se leva. Ouvrit le verrou. Traversa la cour. Rentra dans la maison. Se lava. S'habilla. Prépara le café. Sortit. Traversa la cour. Ouvrit la grange.
Antoine était debout. Comme chaque matin. Habillé, paillasse pliée, prêt.
Ils se regardèrent.
Rien, dans le regard, que quelqu'un d'autre aurait pu voir. Pas de sourire, pas de geste, pas de complicité visible. Deux personnes qui commençaient une journée de travail, comme chaque jour depuis octobre.
Mais Marlene vit dans ses yeux la nuit entière. Et il vit dans les siens le verrou qu'elle avait tiré et le verrou qu'elle tirerait encore.
Elle pointa l'étable. Le travail. Les vaches.
Il hocha la tête. Prit la fourche.
La journée commença.