De l'autre côté

Chapitre 7 - La cuisine

Novembre 1942. La pluie de Bourgogne n'est pas celle de Bavière - pas sèche, pas coupante. Une pluie grasse, lourde, qui colle au sol et aux murs et aux os et qui ne s'arrête que pour reprendre.

Le jeudi, Stefan ne vint pas.

Marie attendit sans s'avouer qu'elle attendait. Prépara deux tasses par habitude, les laissa sur la table, regarda le chemin par la fenêtre. Le chemin resta vide. A midi, elle vida la deuxième tasse dans l'évier, rinça, rangea. Sortit. Fit le travail. Rentra. Le piano était là, couvercle ouvert, et le silence du piano était pire que tout le reste.

Le jeudi suivant non plus. Ni le suivant.

Trois semaines sans Stefan. Marie n'avait aucun moyen de savoir - pas de téléphone, pas de contact, pas de lien officiel entre une paysanne bourguignonne et un Oberleutnant de la Feldkommandantur. Il avait disparu comme il était apparu - par le chemin, dans un sens puis dans l'autre, et l'entre-deux n'appartenait qu'à lui.

Marie ferma le piano. Le couvercle retomba avec le même bruit sourd que la dernière fois, bois contre bois, et cette fois elle ne posa pas la main dessus. Cette fois elle tourna le dos et alla traire les vaches, parce que les vaches se fichent des pianistes absents et que la vie continue d'exiger des gestes même quand les gestes ne signifient plus rien.

Elle pensa que c'était fini. Que Stefan avait été muté, ou rappelé, ou tué, ou simplement qu'il avait décidé de ne plus venir parce qu'un baiser dans une cuisine de campagne ne vaut pas le risque, pas pour un officier, pas dans cette guerre. Elle pensa qu'elle avait été un jeudi parmi d'autres et que les jeudis étaient terminés.

Elle pensa qu'elle s'en remettrait.


Le dimanche, le beau-père s'effondra dans la cour.

Le coeur, cette fois. Pas la bronchite, pas la fatigue - le coeur qui lâche d'un coup, comme un volet arraché par le vent. Le voisin Masson attela sa carriole et emmena le vieil homme à l'hôpital de Chalon. La belle-mère partit avec lui, le visage fermé des femmes qui savent que les hommes de cette famille partent et ne reviennent pas - le fils en Bavière, le père à l'hôpital, c'est la même absence en deux versions.

Le lundi matin, Marguerite revint chercher des affaires. Un sac, du linge, des papiers. Elle ne s'assit pas.

- Ca ne va pas, dit-elle. Je reste là-bas.
- Je gère, dit Marie.

Marguerite la regarda. Hocha la tête. Remonta dans la carriole de Masson. La carriole disparut par le chemin.

La maison sans Marguerite était une autre maison. Plus grande. Plus silencieuse. Le bruit de fond des beaux-parents - les pas au premier, la toux du beau-père, les casseroles de la belle-mère, la radio du soir - tout ça avait disparu et il restait les murs, les meubles, le piano, et Marie.


Le lundi soir, on frappa à la porte.

Pas le toc-toc du jeudi matin. Trois coups, rapides, secs. Le bruit de quelqu'un qui frappe comme on frappe quand on n'a pas le choix.

Il était neuf heures du soir. Nuit noire, pluie battante. Marie posa le torchon qu'elle tenait, traversa la cuisine, ouvrit.

Stefan.

Pas l'Oberleutnant. Pas le pianiste du jeudi. Un homme trempé, sans casquette, sans manteau d'officier. Une veste civile sur l'uniforme, les cheveux collés au front, les yeux cernés. Il se tenait dans l'encadrement de la porte avec le corps de quelqu'un qui a marché longtemps et qui ne peut plus marcher.

- Marie.

Pas "madame Caron". Pas "bonjour". Le prénom, nu, comme la dernière fois, mais la dernière fois il l'avait dit devant un piano en plein jour et cette fois il le disait sous la pluie, dans le noir, et le prénom n'avait pas le même poids.

- Entrez, dit Marie.

Elle ne réfléchit pas. Elle dit "entrez" comme elle avait dit "oui" le premier jeudi du piano, comme elle avait dit "continuez" quand il jouait Schubert et qu'elle pleurait - par automatisme, par instinct, par l'impossibilité de dire autre chose.

Stefan entra. Resta debout. Il dégoulinait sur les tomettes. Marie ferma la porte derrière lui et remarqua qu'elle fermait aussi les volets de la cuisine - le geste vint seul, les mains avant la tête, la précaution avant la compréhension.

- Asseyez-vous.

Il s'assit. A la table, à sa place, la même chaise que tous les jeudis. Sauf que ce n'était pas jeudi et que sa place n'était plus sa place et que tout, dans cette cuisine, avait changé de sens.

Marie posa une tasse devant lui. Café - le vrai, le dernier, celui qu'elle gardait pour rien et pour tout. Les mains de Stefan tremblaient sur la tasse. Pas de froid. Autre chose.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? dit Marie.
- Je suis parti.

Trois mots. Je suis parti. Pas "j'ai déserté" - le mot militaire, le mot qui tue, le mot qu'on fusille. "Je suis parti", comme on dit "je suis sorti" ou "je suis rentré". Un verbe de mouvement, pas un crime.

Marie s'assit en face de lui. Le regarda. Vit la fatigue, la peur, le soulagement. Les trois ensemble, dans les mêmes yeux gris.

- Pourquoi ? dit Marie.
- Un ordre.
- Quel ordre ?

Stefan but une gorgée. Reposa la tasse. Regarda ses mains.

- Des gens. Des familles. Réfractaires au travail obligatoire. On m'a ordonné de dresser la liste. Les noms, les adresses. Pour l'arrestation.

Un silence.

- Je l'ai dressée. La liste. Je l'ai portée au bureau du Kommandant. Je l'ai posée. Et je l'ai reprise.

Le mot "reprise" resta dans la cuisine. Marie vit le geste - la main qui pose les feuilles sur le bureau, la main qui s'éloigne, la main qui revient, qui reprend. Le geste le plus petit du monde. Le geste qui change tout.

- Et je suis parti.

Marie comprit. Pas seulement les mots - la séquence. Il avait fait son travail. Il avait obéi jusqu'au dernier geste, la liste posée sur le bureau, propre, complète, la calligraphie d'un juriste de Heidelberg. Et puis il avait posé son stylo et il était sorti du bureau et il avait marché, et il marchait depuis trois semaines, et il était là.

- Ils vous cherchent, dit Marie.
- Probablement. Pas ici. Je ne suis rattaché à aucune adresse dans le secteur rural.
- Si on vous trouve ici -
- Je sais.

La phrase resta entre eux. Si on le trouvait ici, Marie était complice. Pas de collaboration horizontale - de complicité avec un déserteur. Plus grave. Beaucoup plus grave.

- Où avez-vous dormi ? dit Marie.
- Des granges. Des hangars. Un peu partout.
- Trois semaines ?
- Trois semaines.

Marie le regarda. L'homme en face d'elle n'était plus un officier de la Wehrmacht. Il n'était plus l'ennemi. Il n'était plus le pianiste du jeudi ni le traducteur de Rilke ni l'amateur de Chopin. Il était un homme qui avait refusé de dresser une dernière liste - non, il l'avait dressée, c'est pire, il avait obéi une dernière fois et l'obéissance avait été le geste de trop - et qui n'avait nulle part où aller sauf la cuisine d'une femme qu'il avait embrassée en pensée chaque jeudi depuis des mois sans jamais la toucher.

- La Pologne, dit Marie.
- Oui.
- C'est la Pologne qui vous a rattrapé.
- Oui.

Stefan leva les yeux. Et pour la première fois, Marie vit le fond. Pas la surface cultivée, pas le français élégant, pas le pianiste. Le fond. L'homme qui avait vu ce que l'uniforme fait quand personne ne regarde et qui avait porté cette vision en silence pendant des années et qui ne pouvait plus.

- Je n'ai tué personne, dit-il. J'ai dressé des listes. Tout ce temps, j'ai dressé des listes. A Varsovie, à Lublin, ici. Des noms, des adresses, des chiffres. Je n'ai tué personne et tout le monde est mort.

Marie se leva. Contourna la table. S'arrêta devant lui. Il était assis, elle était debout, et le rapport de force qui n'avait jamais existé entre eux - pas de rapport de force au piano, pas de rapport de force au-dessus du café - existait maintenant, parce qu'il était à genoux dans sa vie et qu'elle le savait.

Elle posa la main sur sa tête. Dans ses cheveux mouillés. Comme on pose la main sur la tête d'un enfant ou d'un animal blessé - un geste qui ne demande rien, qui ne promet rien, qui dit seulement : tu es là, je suis là.

Stefan posa le front contre son ventre. Ses mains se fermèrent sur le tissu de sa robe, aux hanches, et il resta comme ça, le front contre elle, les mains cramponnées, et Marie sentit à travers le tissu la chaleur de son souffle et le tremblement de ses mâchoires et elle comprit que cet homme pleurait. Pas avec des larmes - avec le corps. Un tremblement profond, tectonique, le genre de tremblement qui vient quand on porte quelque chose depuis trop longtemps et qu'on le pose enfin.

Marie ne bougea pas. Resta debout, la main dans ses cheveux, le corps contre le sien, et attendit que le tremblement passe. Il passa. Lentement. Le souffle redevint régulier. Les mains se desserrèrent. Stefan leva la tête.

Son visage était à la hauteur de son ventre et ses yeux étaient rouges et son visage était nu, complètement nu, plus nu que si elle l'avait déshabillé, et Marie regarda ce visage et pensa très clairement : je suis en train de trahir Antoine.

Et la pensée ne l'arrêta pas.

Elle se pencha. L'embrassa. Pas comme la première fois, pas le baiser bref et violent du tabouret de piano. Un baiser lent, profond, qui avait le goût du café et de la pluie et du sel, et les mains de Stefan remontèrent le long de ses hanches et de sa taille et de son dos et l'attirèrent contre lui, et Marie bascula sur ses genoux et ils étaient enlacés sur la chaise de la cuisine, sa cuisine, la cuisine d'Antoine, et le piano était à trois mètres, fermé, silencieux, témoin.

Marie se releva. Le prit par la main. Le leva.

Pas le sol de la cuisine. Pas debout contre le mur. Le lit. Le lit d'en haut, le lit d'Antoine et Marie, le lit vide depuis deux ans, le lit où personne n'avait dormi sauf elle et sa solitude.

C'est le choix le plus cruel de l'histoire et Marie le fit sans trembler.

Elle le guida dans l'escalier. Leurs pas résonnèrent sur le bois - deux paires de pieds dans un escalier qui n'en avait connu qu'une seule depuis 1940. La chambre. Le lit. Les draps froids.

Ce qui se passa dans cette chambre ne fut ni doux ni violent. Ce fut urgent. L'urgence de deux personnes qui ne savent pas de combien de temps elles disposent et qui le dépensent comme s'il allait finir, parce qu'il allait finir, et ils le savaient tous les deux sans le dire. Un effondrement, pas un choix - deux solitudes qui cèdent en même temps, et tout ce que Marie avait retenu depuis le départ d'Antoine se brisa dans les draps blancs de leur lit conjugal avec un homme qui n'était pas son mari.

Marie n'arrivait pas à tutoyer cet homme. Même maintenant, même dans la chambre de son mari. Le "vous" était le dernier rempart entre ce qu'elle faisait et ce que ça signifiait. Peut-être ne le tutoierait jamais.

Après, le silence. Pas le silence du piano. Pas le silence des jeudis. Un autre silence - celui des gens qui viennent de traverser quelque chose et qui ne savent pas encore ce que c'est.

Stefan parla le premier.

- Je ne peux pas rester.
- Je sais.
- Si je reste, ils me trouveront. Et vous avec.
- Je sais.
- Marie -
- Restez cette nuit.

Pas une question. Un ordre. Le premier qu'elle lui donnait - le premier qu'une femme de prisonnier donnait à un officier déserteur de l'armée qui retenait son mari. L'absurdité de la chose, la monstruosité de la chose, la beauté de la chose.

Stefan resta.

Ils ne refirent pas l'amour. Ils restèrent allongés dans le lit d'Antoine, dans les draps d'Antoine, sous le toit d'Antoine, et Marie pensa à tout ce qu'elle était en train de briser et ne put rien empêcher parce qu'on ne brise pas les choses par décision - on les trouve brisées et on constate.

A l'aube, Stefan se leva. S'habilla. Marie le regarda depuis le lit - les gestes d'un homme qui remet une armure, couche par couche, sauf qu'il n'avait plus d'armure, plus d'uniforme, plus rien. La veste civile sur la chemise. Les chaussures militaires qu'il n'avait pas pu remplacer.

Il s'arrêta à la porte de la chambre. Se retourna.

- Il y a un réseau, dit-il. Vers la Suisse. Par le Jura. On m'a donné un contact.
- Partez, dit Marie.
- Marie.
- Partez.

Elle le dit deux fois parce qu'une fois ne suffirait pas - ni pour lui ni pour elle. Partez, partez, avant que je vous demande de rester, avant que je fasse quelque chose de pire que ce que j'ai déjà fait.

Stefan descendit l'escalier. Marie entendit ses pas dans la cuisine, puis la porte, puis le gravier, puis rien.

Elle resta dans le lit. Les draps sentaient lui - pas l'uniforme, pas l'eau de cologne d'officier, lui, la peau et la sueur et la pluie et le café. Marie enfonça le visage dans l'oreiller et respira et garda l'odeur aussi longtemps qu'elle put, parce que l'odeur était la seule preuve que cette nuit avait existé.

Puis elle se leva. Refit le lit. Changea les draps.

Descendit dans la cuisine. Le piano était là. Fermé. Silencieux. Deux tasses sur la table - elle ne se souvenait pas d'avoir sorti la deuxième, mais elle était là, et Marie les lava, les deux, et les rangea, et ouvrit les volets, et la lumière de novembre entra dans la cuisine comme si rien ne s'était passé.

Sauf que tout s'était passé.

Et que rien, jamais, ne serait comme avant.