De l'autre côté

Chapitre 4 - La grange

Mars 1942. Le père mourut un dimanche.

Marlene monta le plateau à sept heures comme chaque matin. Soupe, pain, tisane. La chambre était froide - le poêle d'en haut s'était éteint dans la nuit, elle le vit tout de suite, la cendre grise, pas de braise. Elle posa le plateau sur la commode et se tourna vers le lit.

Il avait les yeux fermés. Les mains posées sur la couverture, l'une sur l'autre, comme s'il les avait rangées avant de partir. Le visage était calme. Pas paisible - calme. La différence est celle qui sépare le sommeil de la mort, et Marlene la connaissait, parce qu'on connaît ça quand on vit à la ferme, quand on a vu des bêtes mourir et des hommes vieillir et la vie s'en aller sans bruit.

Elle s'assit au bord du lit. Posa la main sur celle de son père. La peau était froide. Pas le froid du matin - l'autre froid, celui qui ne se réchauffe plus.

Marlene resta assise dix minutes. Elle ne pleura pas. Les larmes étaient venues pour Georg parce que Georg était une surprise, une violence, un arrachement. Le père, c'était un départ annoncé, attendu, presque convenu - il partait depuis des mois, un peu plus chaque jour, et ce matin il avait fini de partir.

Elle descendit. Traversa la cour. Poussa la porte de la grange.

Antoine était debout, comme chaque matin. Il vit son visage. Ne dit rien. N'avait pas besoin de dire - le visage de Marlene disait tout, pas par l'émotion mais par l'absence d'émotion, ce masque que portent les gens qui viennent de perdre quelqu'un et qui n'ont pas encore commencé à le sentir.

Marlene pointa le haut de la maison. Puis fit un geste - les mains jointes, posées contre la joue, les yeux fermés. Le sommeil. Puis elle ouvrit les mains. Fini.

Antoine comprit.

Il la suivit dans la maison. Monta l'escalier. Entra dans la chambre du père - la première fois qu'il entrait dans la maison, la première fois en cinq mois, et c'était pour ça. Il regarda le vieil homme, ôta sa casquette, et resta immobile une seconde, la tête légèrement baissée, et Marlene ne sut pas si c'était une prière ou un réflexe ou du respect, mais le geste la toucha d'une façon qu'elle n'attendait pas.

Ils portèrent le corps ensemble. Pas loin - de la chambre au salon, en bas, où Marlene avait préparé la table. Antoine souleva les épaules, Marlene les pieds. Le père ne pesait rien - la maladie l'avait vidé, il ne restait que les os et la peau et le souvenir d'un homme qui avait été large et solide et qui fendait le bois d'un seul coup de hache.

Dans l'escalier étroit, le corps bascula. Antoine ajusta sa prise. Sa main glissa sur celle de Marlene - un contact bref, fonctionnel, deux mains qui tiennent le même poids. Mais la peau de ses doigts contre la sienne envoya un signal que Marlene enregistra quelque part, dans un endroit qu'elle n'avait pas le temps d'examiner. Pas maintenant. Pas avec son père entre eux.

Ils posèrent le corps sur la table. Marlene croisa les mains du père - les mêmes mains qu'il avait croisées lui-même dans la nuit, comme s'il avait su. Antoine recula d'un pas. Attendit.

- Danke, dit Marlene.
- Bitte, dit Antoine.

Deux mots. Les premiers mots allemands qu'elle lui avait entendus, les premiers mots qu'il avait appris, et ensemble ils formaient une conversation complète - merci, je t'en prie - une conversation de vivants, au-dessus d'un mort, dans une maison qui venait de se vider un peu plus.

Antoine retourna dans la cour. Marlene entendit la hache. Il fendait du bois. Le son régulier, familier, le même que chaque matin, comme si rien n'avait changé, et c'est cette normalité qui brisa quelque chose en elle - pas les larmes, pas encore, mais la conscience que cet homme maintenait le rythme de la ferme pendant qu'elle s'occupait de la mort, et que ce partage muet des tâches ressemblait à autre chose qu'un arrangement entre une fermière et son prisonnier.


L'enterrement eut lieu le mercredi. L'église d'Oberndorf, petite, blanche, le clocher pointu qui se découpait sur les Alpes. Le curé, le Bürgermeister, les voisins - pas beaucoup, les rangs s'éclaircissaient. Frau Wimmer, qui avait perdu son fils le mois dernier. La vieille Huber, qui perdait la mémoire. Brigitte Hofer et ses trois enfants.

Antoine attendait dans la cour de l'église. Il n'avait pas le droit d'entrer - prisonnier, ennemi, pas chrétien au sens où l'entendait le curé d'Oberndorf. Il se tenait debout près du mur, en retrait, la casquette à la main. Le Posten Brenner fumait à côté de lui, appuyé contre un tilleul, avec l'ennui patient d'un homme qui fait ce qu'on lui dit de faire.

Marlene le vit depuis la porte de l'église. Antoine, debout dans le froid, qui attendait. Qui attendait elle. Pas la cérémonie, pas la fin de la messe - elle. Parce que quand ce serait fini, ils rentreraient ensemble à la ferme, et c'est avec lui qu'elle passerait le reste de la journée, et le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours suivants.

Le curé parla. Marlene n'écouta pas. Elle regardait les vitraux - laids, industriels, pas comme ceux des églises de la vallée - et elle pensait à Georg, à la lettre du Oberkommando, tombé devant Kharkov, et elle pensait au père, ses mains croisées, son silence définitif, et elle pensa qu'elle était la dernière Vogt, seule dans cette église, seule sur cette ferme, seule dans ce village, et que le seul être humain qui la verrait pleurer ce soir serait un Français enfermé dans sa grange.

Elle ne pleura pas à l'église.

Le retour à pied, deux kilomètres. Antoine marchait trois pas derrière elle - la distance réglementaire, la distance du prisonnier, celle que Brenner avait dû lui rappeler un jour. Marlene entendait ses pas sur le chemin gelé. Réguliers, mesurés, les pas d'un homme qui marche derrière une femme et qui ne la dépasse pas.

A mi-chemin, Marlene s'arrêta. Se retourna.

- Geh neben mir, dit-elle.

Marche à côté de moi.

Antoine hésita. Regarda la route - personne. Brenner était resté au village, au Gasthaus, pour le verre de schnapps qui suivait les enterrements. Ils étaient seuls sur le chemin, entre les champs blancs de gel et les montagnes.

Il fit trois pas et se mit à sa hauteur. Ils marchèrent côte à côte, en silence, et leurs pas trouvèrent un rythme commun sans qu'ils le cherchent - le même pas, la même cadence, deux corps qui se synchronisent par habitude de travail et par quelque chose d'autre que Marlene ne nommait pas.

Ils ne parlèrent pas. Le silence suffisait. Il avait suffi depuis cinq mois et il suffisait encore, sauf que ce silence-là n'était plus le même que celui d'octobre - il était devenu poreux, habité, traversé de tout ce qui ne se disait pas. La pommade, le volet, la fleur en bois, le "danke", le "bitte". Chaque geste déposé dans le silence comme une pierre dans un mur, et le mur montait, et bientôt il faudrait décider si c'était un mur qui séparait ou un mur qui protégeait.


Le printemps arriva en avril. D'un coup, comme le froid était arrivé - les Préalpes ne connaissent pas la nuance. Un jour la boue, le lendemain les crocus dans le pré, et la semaine suivante les pommiers en fleur le long du chemin.

La ferme changea. Pas de propriétaire - Marlene n'avait pas eu besoin de papiers pour prendre ce qui lui revenait, il n'y avait personne d'autre. Mais de structure. Antoine, libéré de la présence muette du père, occupait l'espace différemment. Il ne travaillait plus en attendant qu'on lui montre - il voyait, il anticipait, il décidait. La clôture du pré nord, réparée sans qu'elle le demande. L'abreuvoir, réaligné. La porte de l'étable qui frottait, rabotée un matin, et quand Marlene la poussa le soir et qu'elle glissa sans effort, elle pensa : il connaît cette ferme mieux que moi.

Ce n'était plus un prisonnier. Marlene ne savait pas ce que c'était à la place - pas un employé, pas un associé, pas un ami, les mots ne correspondaient à rien de ce qui existait entre eux - mais le mot "prisonnier" ne tenait plus, comme un vêtement devenu trop petit qui craque aux coutures.

Le rituel du soir continuait. L'assiette sur le tabouret, le mot du jour, les minutes volées dans la grange. Mais les minutes s'allongeaient. Cinq étaient devenues dix, puis quinze, puis une demi-heure certains soirs, et Marlene restait assise sur la paillasse à côté d'Antoine, qui taillait des morceaux de bois pendant qu'elle parlait - en allemand, lentement, en répétant quand il ne comprenait pas, et il comprenait de plus en plus, et les mots qu'il ne comprenait pas il les devinait, et ceux qu'il ne devinait pas il les cherchait dans ses yeux, et les yeux de Marlene parlaient une langue qu'aucun Feldwebel n'avait interdite.

Le dictionnaire avait dépassé les mots de la ferme. Ils avaient maintenant les mots du temps - gestern, morgen, heute. Hier, demain, aujourd'hui. Les mots de la famille - Bruder, Vater, Mutter. Les mots du manque - les mots qui n'ont pas de traduction directe, allein et seul et vermissen et manquer, et quand Antoine dit un soir "tu me manques" en expliquant le verbe, Marlene comprit le français et ne sut pas s'il conjuguait ou s'il parlait.


Mai 1942. La nuit du veau.

Marlene se réveilla à deux heures du matin. Un bruit dans l'étable - pas le bruit habituel, pas les mouvements lents des vaches endormies. Un meuglement. Long, grave, douloureux. La Brune, celle qui devait vêler en juin. Trop tôt.

Marlene enfila ses bottes, attrapa la lanterne, traversa la cour en courant. L'étable. La Brune était couchée sur le flanc, le souffle court, les yeux révulsés. Le veau se présentait mal - Marlene le vit tout de suite, un sabot qui sortait au mauvais angle, le deuxième coincé. Présentation par le siège. Seule, elle ne pouvait pas.

Elle traversa la cour. Frappa à la porte de la grange. Fort, vite, pas le toc-toc poli des assiettes du soir.

Antoine ouvrit en une seconde. Pas ensommeillé - alerte, comme un homme qui dort toujours à moitié, par habitude de captivité. Il vit la lanterne, le visage de Marlene, et il comprit sans un mot et la suivit en courant.

Deux heures. Deux heures à genoux dans la paille, les mains dans le sang et le mucus, à tirer sur un veau qui refusait de venir. Antoine tenait les pattes de la vache pendant que Marlene repositionnait le petit - elle avait vu son père le faire, elle connaissait les gestes, mais les gestes à deux heures du matin avec les mains glissantes et une vache qui beugle de douleur, c'est autre chose que la théorie.

Le veau coincé. L'épaule bloquée. Marlene ne pouvait pas seule. Antoine vit, passa ses mains à côté des siennes - ses mains d'ébéniste, ses mains de menuisier, les mains qui tenaient les outils avec les doigts et pas la paume - et ensemble ils tirèrent, ensemble, au même rythme, et leurs doigts se mêlaient dans le sang et la chaleur de la bête et le temps n'existait plus, il n'y avait plus de Française ni d'Allemande ni de prisonnier ni de fermière, il n'y avait que deux paires de mains qui tiraient une vie hors d'une autre vie.

Le veau naquit à quatre heures du matin. D'un coup, une glissade, un son mouillé, et il était là, sur la paille, tremblant, vivant. La Brune tourna la tête et commença à le lécher. Antoine tomba assis en arrière. Marlene aussi.

Ils étaient côte à côte, assis dans la paille souillée, couverts de sang jusqu'aux coudes. La lanterne éclairait la scène d'une lumière orange, tremblante. Le veau bougeait. La vache léchait. Et Marlene respirait, fort, vite, le coeur battant, les mains tremblantes, vivante d'une façon qu'elle n'avait pas été depuis des mois - depuis peut-être jamais.

Antoine respirait aussi. Ses épaules montaient et descendaient, son souffle faisait de la buée dans l'air froid de l'étable. Il avait du sang sur le visage - un trait rouge sur la joue, là où il avait essuyé la sueur d'un revers de main.

Marlene regarda le trait de sang sur sa joue. Et leva la main.

Elle ne décida pas. Le geste n'eut pas de moment de naissance, pas d'instant où le cerveau dit à la main "va". La main alla. Comme la main d'un somnambule, comme la main de quelqu'un qui ne contrôle rien, la main de Marlene se leva et se posa sur la joue d'Antoine.

Paume ouverte. Ses doigts couverts de sang sur sa joue couverte de sang. La chaleur de sa peau sous la chaleur de sa main. Le trait rouge sous son pouce.

Antoine ne bougea pas. Pas un muscle, pas un souffle. Il la regarda. Ses yeux dans les siens, à trente centimètres, la même distance que la paillasse en décembre mais sans la paillasse, sans la bougie, sans la fleur en bois. Juste la paille et le sang et un veau qui tremblait et deux respirations qui ne s'accordaient pas et les yeux de cet homme, sombres, immobiles, et Marlene sentit sous sa paume le battement de sa mâchoire serrée et sous son pouce le pouls de la tempe, rapide, si rapide.

Dix secondes. Elle compta. Après, elle se dirait qu'elle n'avait pas compté, que le temps s'était suspendu, mais c'est faux, elle compta, chaque seconde, une par une, parce qu'elle savait que ce qu'elle faisait ne se défaisait pas et qu'elle voulait le mesurer.

Dix secondes. La main sur la joue. Le sang entre eux. Le souffle de la vache. Le veau. La nuit.

Marlene retira sa main. Se leva. Ses jambes tremblaient - pas de froid, pas de fatigue. Elle ne regarda pas Antoine. Sortit de l'étable. Traversa la cour. Rentra. Monta l'escalier. Entra dans sa chambre - la chambre qui avait été celle de ses parents et qui était la sienne maintenant, le lit large, les draps froids, la fenêtre sur les montagnes.

Elle s'assit sur le lit. Regarda ses mains. Du sang. Le sien, celui de la vache, celui du veau, celui de la joue d'Antoine - mélangés, indistinguables.

Elle leva la main droite. La porta à son visage. Inspira. Sous le fer du sang, sous l'odeur animale, sous la paille et la sueur, il y avait autre chose. L'odeur de la peau d'un homme. L'odeur de sa joue sous sa main.

Marlene se coucha. Ne se lava pas les mains. Pas tout de suite. Elle les garda posées sur le drap, ouvertes, avec le sang et l'odeur, et elle pensa à dix secondes.

Dehors, l'aube commençait. Les montagnes réapparaissaient, d'abord les crêtes, puis les flancs, puis les vallées. Les premières minutes du jour - ce moment où le monde passe du noir au gris, où les contours reviennent, où les choses reprennent leur forme.

Marlene savait que quelque chose avait changé dans l'étable et que ça ne changerait pas en retour. Pas une décision - un fait. Comme un veau qui naît, comme un père qui meurt, comme un frère qui tombe devant Moscou. Les choses arrivent. Elles arrivent et on ne les défait pas.

Elle ferma les yeux. Ne dormit pas. Ecouta l'aube entrer dans la chambre et compta les heures qui la séparaient du matin et du moment où elle traverserait la cour et pousserait la porte de la grange et le regarderait.